La passante des Batignolles (7)

Épisode 7 : Échange apparent

batignolles
Échange apparent

 

Louise avait enfin croisé Christina dans l'ascenseur, heureuse de mettre fin à la gêne qui se serait installée si elles étaient restées trop longtemps sans se croiser. Elle allait pouvoir lui dire que... Lui dire que... Et bien, oui, lui dire... Et bien voilà, quoi, mais lui dire quoi, au juste ? Ou alors, simplement un signe ? Un petit échange ? Le temps qu'il fait ?

...

Oui, c'est ça. Ce matin, Christina est entrée dans la cage comme un oiseau, comme une proie mince et fragile, encore vissée à ses longues échasses qui me donnent chaque fois l'impression qu'elle va s'envoler au moindre souffle, la petite robe noire chiffonnée, avec par dessus un truc apparemment de fourrure, une étole, peut-être, ou un châle... Et si elle avait pu reculer, Christina, au moment où la porte s'est ouverte et où elle m'a vue, elle l'aurait fait sans hésiter. Comme elle ne pouvait plus, elle est entrée, quand même, mais elle a évité mon regard, les écouteurs bien vissés à l'oreille, puis elle a fourragé dans le grand panier qui lui tient lieu de sac, elle en a sorti le smartphone, très concentrée. Elle pianote tant qu'elle peut, elle baisse la tête, butée, non, non, non, elle n'a pas du tout envie de me voir, elle n'a pas du tout envie de me parler, jamais de la vie, pas possible, non, non, non, elle en ferme les yeux...

Tant pis :

- Tu sais, Christina, ça ne me regarde pas, je ne suis concernée en rien et je suis moi-même dans une situation vraiment transitoire mais, tu sais, je ne peux pas m'empêcher d'entendre et... Je voulais quand même te dire qu'ils en ont parlé, l'autre jour, dans l'immeuble. Même si je ne suis pas concernée par leurs réunions de copropriété, j'ai quand même entendu. Ils ont dit qu'il y avait une réunion de conciliation et que c'était la dernière chance, alors ce serait dommage, non ? Ce serait dommage de ne pas entendre et que...

- C'est quoi, ta sitouation transitoire, à toi ?

- La mienne, je ne vois pas le rapport... Et tu sais bien : que mon copain René me prête l'appartement en attendant, mais à un moment donné, il va revenir... L'année dernière, il était parti à Los Angeles pour suivre Bob, l'année d'avant c'était Paulo, au Brésil, et maintenant Stathis à Corinthe, mais à un moment donné, il revient...

- Et donc, tu ne sauras plou où aller ?

Elle a dressé la tête, elle me regarde presque, prête à s'intéresser à cette histoire, à s'y intéresser passionnément. Avec avidité, même. Elle serait si heureuse qu'on parle d'autre chose. Qu'on parle de moi ou de la Grèce, de l'insoutenable légèreté de l'être, de la brume en hiver ou de la pluie en été, de l'herbe de bison, des mérites comparés de la vodka russe et de la vodka polonaise, des collants qui filent, du temps qui passe... On pourrait s'intéresser soudain à n'importe quoi qu'elle dirait oui, à n'importe quoi... Pourquoi pas au Fonds monétaire international, pendant qu'on y est, pourquoi pas ?

- Non, oui, moi je saurai toujours où aller, ça ne se compare pas. Ce n'est pas cela, que je suis en train de te dire, Christina. Pas du tout et tu le sais très bien. L'autre jour, j'ai ouvert par erreur le courrier de vos charges, vu que la boîte est pleine et que le facteur fourre tout dans la mienne, et il y en avait pour 12 000 euros, j'ai failli sauter au plafond... Tu comprends bien que tout le monde en parle, dans l'immeuble... Ils ne sont pas si méchants que ça, les gens, c'est juste qu'ils calculent...

- Non, je ne crois pas, qu'ils soient gentils, les gens, et que pour les 12 000 euros... C'est réglé, les 12 000 euros, c'est réglé. Il faut que je lui en parle mais c'est réglé. Ce n'est pas moi qui m'en occupe, d'ailleurs, mais il a dit que ce n'est pas un souci. Il a dou oublier, je lui dirai ce soir, ne t'inquiète pas pour ça, c'est réglé. D'ailleurs, ce n'est pas un problème.

- Bon. En tous les cas, si jamais tu as un souci et si jamais tu veux en parler...

- Non, je ne crois pas... Elle hésite un peu, et finalement le sourire en coin réapparaît : "Je crois que c'est toi, Louise, le souci et qui aurait besoin d'en parler."

- Moi ?

Pourquoi moi et qu'est-ce que je viens faire là-dedans ? Et de qui parle-t-on, d'ailleurs, quand elle dit moi ? Elle a tout de même une drôle de façon de retourner les choses, quand on y songe...

- Parce que tou n'as pas un souci, toi ?

- Euh, si, forcément, tout le monde a un souci, plusieurs, même, mais ça n'a rien à voir.

- Alors, c'est quoi, ton souci de ce matin, que tou fais la tête bizarre et que tou n'as pas l'air d'aller travailler  ?

- Une histoire de sujets, une histoire sans importance : les chemins de fer et la croissance, mais ce serait trop long à expliquer...

- ?

- Enfin, non, à cause des Trente Glorieuses mais je raconte n'importe quoi...

- ??

- Écoute, je remonte, d'ailleurs, je remonte. Je voulais sortir mais j'y retourne. Il faut que j'aille corriger, tu comprends, ça devient urgent.

- Alors, bonne journée, Louise, mais n'oublie pas, dit-elle en sortant de l'ascenseur, tout en me tenant la porte pour que je remonte.

- Que je n'oublie pas quoi ?

- Que le souci le plou apparent n'est jamais le plou important.

 

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AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

 

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