C'est le 8 mars, c'est la journée des femmes !!

C’est le 8 mars, c’est la journée des femmes ! Et j’ai été choisie : c’est moi qui anime la réunion des femmes, dans le département... (Nouvelle, 2007-2018)

La journée des femmes

 

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C’est le 8 mars, c’est la journée des femmes !! Et j’ai été choisie : c’est moi qui anime la réunion des femmes dans le département...

Enfin, quand je dis que j’ai été choisie, c’est moi qui m’y colle presque tous les ans, en fait. Comme on n’a pas de chargée de mission dédiée, à tous les coups ça tombe sur moi, vu qu’on n’est pas si nombreuses à avoir le bon grade pour animer… Ce qui fait que ce n’est pas tellement facile, de se renouveler... Question animation, chaque année je rame… Quant à lui, le préfet est tout content, il aime bien les femmes. A treize heures, il les recevra à déjeuner. On va parler des femmes dans le département, de leurs problèmes et de leurs succès, de leurs avancées, tout ça dans le département… c’est toujours un moment très important mais je ne suis pas rassurée.

J’ai un peu les boules, pour tout vous dire. Au secours, Claire Bretécher, qu’est-ce que je vais faire ? Au secours, Marguerite, qu’est-ce que je peux bien raconter ?

Rien, pas grave, rien. Ce sont elles, qui vont parler, nos élues. Il y en a tout plein : des députées, des conseillères régionales, départementales, municipales, présidentes de communautés d’agglo, de communautés de communes, d'EPCI de toute nature, avec aussi des maires ou des mairesses, on ne sait plus… En théorie, c’est tranché, mais en pratique, c’est selon qu’on préfère la langue ou la féminitude... et il faut faire bien attention, m’a dit le chef de cabinet. Parmi elles trois leaders, trois leaderesses, trois personnalités : Marie-Laure de Passy, Anne-Pauline Franklin-Roosevelt et Maud Censier-Daubenton. L'alliance de la banque et de l'industrie, par la grâce des mariages de raison.

Ce qui me chiffonne est que Marie-Laure aurait pu épouser le fils d’Anne-Pauline et que Maud serait peut-être la fille de Marie-Laure, pourquoi pas ?

Mais il n’en est rien.

Dans ce département où les trente-six mille communes de France se déclinent en un condensé prolifique de circonscriptions dotées de la personnalité morale, chacune de mes élues est autonome. Elles auront toutes leur mot à dire, à l’écoute de leurs administré.e.s.

Et toi, mauvais esprit, ferme ton clapet.

En face des trois Grâces, je n’en ai que deux à faire le poids : Martine Cachan et Corinne Poulot. II faut dire que Germaine Pichon, qui reste, somme toute, une sommité politique, n’a pas pu venir. J’ai tout préparé, tout le dossier statistique : le nombre de femmes dans le département, le nombre de crèches et de maisons de retraite, l’emploi, le non emploi, le sous-emploi, le travail à temps partiel, choisi, non choisi, le taux de chômage, au sens du BIT, au sens de l’INSEE, au sens de Pôle-Emploi, au sens de la Maison de l'emploi et du Jeu de l'Oie, et aussi le halo du chômage, le RSA, les aides personnelles, tout… et la liste de toutes les thématiques possibles.

- En évitant le foulard, le voile, le niqab, la burqa, le tchador et la djellaba, s’il vous plaît, pas plus que la bigamie et la polygamie, parce que, l’année dernière, on en a soupé, du voile et de la polygamie, m’a dit le directeur du cabinet.

- Et, tant que vous y êtes, évitez également l’excision, les accidents de la circulation et le prix des tampons… Beaucoup trop saignant, tout ça, a cru bon d’ajouter le secrétaire général.

Bon, alors... les dessous chics, peut-être ? Non, je rigole, cette année, on va parler de la dépendance, finalement. C’est un sujet pour les femmes, la dépendance, à tous les sens du terme.

Martine Cachan se lance :

- Moi, dans ma circonscription, je vois des femmes qui culpabilisent. Elles font partie de la deuxième génération, elles ont encore leurs enfants à élever, et ce n’est pas simple, parce qu’elles ont leurs mères, aussi, qui sont âgées, qui sont malades, et elles ne peuvent pas les prendre chez elles. Alors elles cherchent des maisons, qu’elles n’ont pas d’argent pour payer, et comment leur en vouloir, puisqu’il est bien normal de ne pas pouvoir les garder à la maison, leurs mères, alors elles culpabilisent…

Là, Anne-Pauline intervient à toute vitesse :

- Je ne comprends pas… Je ne comprends pas qu’on puisse dire une chose pareille. Je ne comprends pas, vraiment, c’est tellement choquant. Quoi de plus beau, quoi de plus beau, vraiment, que de garder sa mère à la maison ?

Marie-Laure, qui ne lui donne pas tort, surenchérit :

-  Tout à fait.

Je plonge dans mes dossiers, je regarde mes fiches. La sainte colère d’Anne-Pauline me fait frémir. Quoi de plus beau, vraiment… Une image, une douce image, surgit devant mes yeux étonnés...

Je vois le parc, si beau, si grand, les arbres qui le bordent... Je vois l’aïeule, je la vois vêtue de l'ensemble gris-perle, je vois le châle de laine mousseuse qui recouvre ses épaules fragiles... Je la vois à demi-étendue sur la chaise longue, je vois sa main veinée de bleu retomber épuisée, le long du tricot qu’elle destine à Paul-André... puis j’entends les enfants qui batifolent près du bois, je perçois l’approche de la jeune fille au pair qui lui demande, un peu agacée, si elle reprendra du nectar d’abricot… Je la regarde s’assoupir doucement, sur la toile rayée de rouge et d’écru… Comment peut-on ? Comment peut-on imaginer une demi-seconde la transférer dans une maison de retraite ? Comment peut-on seulement songer à lui infliger les files d’attente, les longs passages à la Sécu où il manque toujours un papier ? Et la promiscuité d’un hôpital qui sentira la poudre à récurer ?

Je partage l’indignation d’Anne-Pauline, c’est un monde, tout de même, que ce monde où la solidarité des générations n’a plus de sens… Mais Martine Cachan insiste, relayée par Corinne Poulot :

- On est bien d’accord, on est bien d’accord, mais il faut comprendre, aussi, que parfois les femmes ne peuvent pas, qu’elles travaillent…

- Et qu’elles n’y arrivent déjà pas, avec les enfants…

...

Alors, je me souviens de Tatan Clio…

Quand Tatan Clio a été vieille, ma cousine Gilberte a entrepris de la garder à la maison, ce qui n’était pas si simple, tout de même, parce que Tatan Clio, tout en étant bien vieille, n’avait rien perdu de son caractère. Et que la télé de huit heures du matin à dix heures du soir, surtout les variétés, il faut une certaine force pour résister à ça. Tatan Clio restait toute la journée au milieu du salon du F4, on se prenait sa canne dans les pieds, et toute la journée, toute la journée, elle regardait les variétés à la télé, à fond la caisse. Et même si elle n’avait rien perdu de son caractère, Tatan Clio avait tout de même un peu perdu la boule...

Un petit peu. Au moins un tout petit peu.

Des étrons dans un sac en plastique, quand on y songe, ce n’est pas anodin…

Parce que Tatan Clio, avant qu’on la découvre, avait fait ses besoins dans des sacs en plastique. Elle avait fait ça, elle avait fait caca. Elle avait déféqué dans des sacs plastiques, bien archivé ses excréments dans des sacs de supermarché, sans doute pour la postérité car les sacs étaient bien planqués.

Et un jour, elle a décidé de tout déstocker. Sur une impulsion, sur un coup de tête, elle a tout balancé par la fenêtre, comme ça.

Les excréments de Tatan Clio, sûrement un peu rassis en dépit du plastoc qui ramollit la merde, bien lestés, donc, sont allés atterrir au petit bonheur sur les balcons de la résidence d’à côté. Qui chez madame Poulain, au troisième, qui chez les Fontaine, au deuxième, et qui sur la tête de Kevin, le fils de madame Gomez. Donc, le barouf que ça a fait, je ne te dis pas. Et l’état de Gilberte, je ne te dis pas non plus : un vrai caca nerveux !

 ...

Ce qui fait que je n’ai pas trop d’avis sur la dépendance, sinon qu’il faudrait qu’on s’en occupe.

En ce qui me concerne, je ne me fais pas trop de souci. Si je deviens bien vieille, rien n’est moins sûr, je ferai comme ma grand-mère et je serai partie. Elle était partie ma grand-mère. Elle était clouée sur son lit d’hôpital, dans son village du Jura, et elle était partie. Elle allait à New York.Elle était partie à New York, voir la cousine Irma. Chaque fois que ma mère allait la voir, à l’hôpital, elle s’asseyait sur le bord du lit et ma grand-mère lui parlait.

- Je ne t’ai pas dit, Ariane? La semaine dernière, je suis allée voir la cousine Irma à New York. Il y avait bien longtemps que j’en avais envie.

Ma mère ne la contredisait jamais.

- Ah bon, tu es allée à New York ? Tu as vraiment raison. Tu as visité quelque chose, là bas ?

- Non, pas trop le temps, mais j’ai vu un Nègre. Et l’exposition universelle, le pavillon français, c’est bien beau. Il y avait une photo dans L’Illustration, je trouve que c’est bien beau. Avec les boches, pourtant, je ne sais pas trop ce que ça va donner. Moi, les boches, je ne les aime pas. Deux guerres, tu te rends compte, deux guerres…

Elle mélangeait un peu tout, il fallait reprendre le fil…

- Elle va bien, Irma ?

- Oui, oui, tu penses, je les ai bien aidés, là-bas, à New York, parce qu’avec Alphonse, tu sais, on ne peut jamais prévoir. Il y a bien sa fille, celle qui travaille dans un laboratoire de photos, mais elle n’a pas bien le temps de s’en occuper. Sans compter que, là-bas, ce n’est pas comme ici, tu sais, les assurances sociales, elles sont privées, alors il faut continuer à travailler. Alphonse avait trouvé du travail, dans un supermarché, il aidait les clients à ranger leurs paquets mais, depuis son attaque, maintenant il ne peut plus…

 ...

Je suis partie, comme ma grand-mère je suis partie… Qu’est-ce que je reverrai dans le brouillard de la fin ? Ma communion solennelle ? Le pervers sur son banc qui nous regardait passer quand nous étions enfants, bien caché derrière son journal, au fond du square ? La fin de la guerre d’Algérie ou la guerre du Golfe ? La guerre des boutons ? Le camping des flots bleus, la remorque Erka, l’Ami 6 tellement défoncée, cette voiture qui leur faisait dire, à tous, mon dieu que nous étions miteux, à cette époque, tu ne peux pas t’en souvenir, tu étais trop petite, mais comme nous étions miteux, comme nous tirions le diable par la queue…

Le Diable ? Ma communion solennelle, le pape Paul VI et les inondations ? Jean-Paul II et les préservatifs ? Le shilom qui circule sur la plage, quand nous avions les cheveux longs ? Je te jure que je n’en ai pas pris, papa, que je n’ai jamais fumé mon premier pétard. C’est juste que j’aimais bien la publicité pour Hollywood chewing-gum, fraîcheur de vivre, celle de ce temps-là, quand ils avaient les cheveux longs et que plus personne ne les obligeait à aller à la messe…

...

La voix de Marie-Laure de Passy me réveille, il faut conclure. Elle me réveille, il faut conclure.

Je conclus.

- Mesdames, il faut conclure, et je vous remercie d’avoir participé à cette matinée dont je dois dire qu’elle a été particulièrement riche en interventions diverses et dont la richesse même nous montre déjà combien, au-delà de la diversité même des situations et des faits, au-delà de ce qui sépare les femmes dans le département, nous sommes toutes éminemment, vraiment, sincèrement, franchement, euh… radicalement concernées, oui c’est cela, concernées, au-delà de la diversité des situations et des faits, qui montrent déjà que les grandes tendances, euh, se confirment, vraiment, concernées, c’est bien cela, au-delà des situations et des faits, par des sujets prégnants tels que l’emploi ou la dépendance et, vraiment, franchement, radicalement, surtout, je vous remercie. Je vous remercie de votre participation, de la qualité de vos débats et je ne doute pas, non, je ne doute pas, radicalement, qu’au-delà des situations et des faits, cette interpellation radicale, vraiment, surtout, je vous remercie.

Ouf, c’est fini. Tout le monde me sourit, c’est fini.

 

- Encore une dernière information, mesdames : monsieur le Préfet vous recevra à déjeuner dans le salon bleu. C’est la grande porte, en haut de l’escalier d’honneur, à votre droite.

 

 

 

 

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