"C'est fou ce qu'on peut se tromper parfois, sur les gens..."

L'histoire d'un dimanche pluvieux à Paris et d'une panne d'inspiration. Nouvelle, 2012.

Allongés sur le lit du serial killer, les cadavres s'étaient décomposés lentement, se désagrégeant par tronçons infects, grouillants d’insectes nécrophages, finissant par abrutir tout le quartier de leur odeur putride, pestilentielle, immonde, intolérable…

Les voisins avaient décidé de réagir et avaient fondé un comité qui s’en était plaint aux autorités, à plusieurs reprises, mais ne sachant d’où venait l’odeur, les pauvres, ils avaient fini par se tourner vers l’usine de saucisses du coin. L’usine de saucisses avait fait la preuve de sa bonne volonté, il faut le dire, réalisant tout de même pour quelques vingt mille dollars de travaux, mais en vain… En définitive, la source de cette pestilence avait été identifiée (et le serial killer arrêté), ce qui fut un soulagement pour la société et, sans doute aussi, pensai-je, pour le service marketing de l’usine de saucisses.

Le tueur en série tenta de plaider la folie, cet imbécile (ce fou ?) mais les juges ne se laissèrent pas faire : il fut condamné à mort, par injection létale.

Le jour où la sentence fut prononcée (on voyait bien que la salle d’audience était bondée) tous les voisins applaudirent avec enthousiasme…

 

Je ferme le poste de télévision parce que, parfois, je me demande… Que reste-t-il à écrire, quand on entend ça ?

 

Au moment où je décide, en désespoir de cause, d’aller une nouvelle fois au cinéma (il pleut) et où je tends la main pour saisir le téléphone, l’appareil bourdonne.

C’est Miranda qui me rappelle, parce qu’on devait se voir le mois dernier, très exactement le 21 juin, on l’avait toutes les deux bien noté sur nos agendas, mais on a oublié, l’une et l’autre.

Elle, je crois, parce qu’elle a réellement oublié, réellement, et quant à moi, parce qu’au moment où j’ai réalisé qu’elle avait oublié, je me suis dit à quoi bon, finalement…

J’avais trop à faire, j’avais passé une journée d’enfer, j’étais une ovni sur la terre, abrutie de travail et, même, complètement surbookée (surbookée est un terme qui devrait plaire à Miranda, ou tout au moins qu’elle peut comprendre.)

Cette fille est tout de même celle qui a dit de moi, un jour (il y a longtemps mais je m’en souviens bien), que j’étais frigide. Ou alors, si elle ne l’a pas dit, elle le pensait tellement fort, à ma frigidité, que j’en devenais carrément frigide ou tout au moins très empotée, à ne plus savoir comment me justifier, vu que si j’étais frigide, moi, et bien je t’assure qu’elle était résolument nymphomane, elle, ou tout au moins très dévergondée, joyeusement délurée, incroyablement extravertie. À telle preuve que le jour de mon mariage (de mon premier mariage, ou alors peut-être le deuxième ou le suivant, je ne sais plus), elle a tout de même fini la soirée les seins à l’air, à se gondoler perchée sur de très longues échasses et à se pendre au cou de tout le monde : frères, beaux-frères, cousins, amis de la famille, serveurs, plombiers, négociants, gros ou demi-gros, commerce de détail, et je ne sais même plus avec qui elle est partie, peut-être le vendeur de pesticides bio ou le revendeur de mobylettes.

Bon, mais je lui réponds :

- Allô, Miranda ?

- Allô, on devait se voir ?

- Oui, on devait se voir le 21 juin.

- Ah, tu t’en souviens, parce que, je suis désolée, mais j’ai oublié…

- Non, pas grave, moi aussi (trop à faire, journée d’enfer, commerce de détail…)

On échange comme ça un bon moment, à se dire qu’on devait se voir mais qu’on ne s’est pas vues, qu’on en est bien désolées, tout ça, puis on se demande si l’on ne se fixerait pas un nouveau rendez-vous, ou alors, peut-être, puisque c’est les vacances…

- Tu pars quand, toi ?

- Moi, je ne sais pas encore si je pars.

- Alors, autant attendre la rentrée, peut-être, et alors on se rappellerait, non ?

- Oui, c’est sans doute mieux, faisons comme ça.

- C’est toi qui m’appelles ou c’est moi qui t’appelle ?

- Oh, on verra, et à part ça, comment tu vas, toi ?

Comme on ne s’est revues que par intermittence, ces dernières années, après une éclipse qui a duré plus de dix ans, je ne peux tout de même pas lui parler de l’usine de saucisses, ni des cadavres qui se décomposent ou de la peine de mort, non, je ne peux pas, et je ne voudrais surtout pas qu’elle me prenne pour une folle, déjà que je suis frigide.

J’embraye donc sur une conversation shopping, boutiques, addictions innocentes, parce que c’est toujours une solution, les addictions innocentes, et aussi combien j’ai dépensé dans la journée, ça fonctionne :

- Ah, moi aussi, j’ai trouvé que c’était trop bien, ce show-room… Pas cher, en plus, et j’ai dégotté une de ces robes en soie, d’un rose, mais alors d’un rose…

Ensuite, on raccroche et je me remets au travail.

Je me demande si le tueur en série était bien considéré, dans son quartier, si c’était un type sans histoires. Peut-être même qu’il allait à la messe, non ? Un peu comme l’autre, celui qui a massacré toute sa famille avant de prendre la poudre d’escampette, d’aller refaire sa vie, de disparaître dans la nature et de se faire oublier… Une sainte famille anéantie, quel pieux délire…

Je l’imagine passer le matin, le serial killer, monter dans la camionnette ou le pick-up, après avoir rentré la bouteille de lait, sorti le journal dans son coin du Texas ou de l’Arkansas, je l’imagine arpenter les avenues balayées par le vent, tourner au coin du drugstore… mais comme je n’y suis jamais allée non plus, en Arizona, cela donne quelque chose comme Bagdad Café, et alors ça ne va pas.

C’est clair que ça ne va pas.

Je voudrais tellement que ce soit plus urbain, comme enfer.

Alors concentrons-nous sur le fait que ce serait une petite ville des États-Unis, avec des avenues, des maisons et des boîtes aux lettres, mais faut-il la situer dans les années cinquante, la petite ville des États-Unis ? Ce serait bien, les années cinquante : il y aurait de futurs rockers, avec des bananes, des bagnoles chromées, ça ferait couleur locale.

D’un autre côté…

Non, non, parce que je crois qu’il était noir, le serial killer, aussi, je ne l’avais pas remarqué tout de suite, trop occupée que j’étais à regarder les voisins applaudir, la grosse dame au premier rang, surtout, avec sa robe à fleur et maquillée comme une saucisse, non, comme une actrice des films d’avant-guerre, mais pas Marlène Dietrich ou Greta Garbo, non plus, juste une saucisse blonde à fleurs, et bien je ne l’avais pas remarqué, mais maintenant que j’y pense, il était noir, le serial killer…

Alors, dans les années cinquante, ils n’avaient pas besoin d’être de vrais serial killers pour qu’on les pende, les Noirs, on le faisait directement, à cette époque, le lynchage ou la pendaison, comme dans la chanson de Billie Holiday… Alors, non, ça ne va pas, ça ne va carrément pas…

L’inspiration, c’est comme la décomposition, c’est un processus assez lent...

Dans le sillage de Billie Holiday, tandis que le microsillon venait d’égrener de sa voix mécanique la mélopée douce-amère, lancinante, qui continuait de l’accompagner, résonnant dans la douceur immobile de cet après midi de juin comme le gong implacable de ses sombres remords, tandis qu’il s’enfuyait soudain dans la crainte incertaine du châtiment, traversé par les reflets irréels de la lumière du soir, diaphane, insipide, écœurante, encore tout habité de son crime, dévoré de son crime, étourdi de sa honte, serial, car serial il allait parmi tous les serials, killer, mon frère…

Non, flûte, c’est encore plus nul, on dirait le discours d'un ancien ministre de la culture aux obsèques d’un people.

Ça ne va pas du tout, ça ne colle pas et je m’égare…

Dommage, c’était un beau sujet, un sujet qui poisse, mais un beau sujet.

 ...

Qu’est-ce que c’est triste, Paris au mois d’août, surtout quand il pleut.

Cette année, en plus, il n’y a personne, c’est désert. Bon, certains vous diront que cela permet d’aller faire du vélo sur les Champs-Elysées, tranquille, mais qu’est-ce que j’irais faire sur un vélo, même à me dire que c’est chouette, vu que c’est sur les Champs-Elysées ?

Remarque, hier, c’était bien : au sommet du centre Beaubourg, à contempler cette vue à 180° sur tout Paris, avec mon copain Luc, c’était rudement bien.

Il faut dire qu’on revenait du cinéma, alors on avait besoin de se changer les idées.

 

Cette planète qui avance… Cette planète qui avance, lentement, inexorablement, et que ce sera bientôt la fin du monde…

 Au début, j’ai bien aimé, tu me diras : une de ces familles complètement piquées que j’affectionne, un grand parc, un château, le château danois genre Renaissance mais avec quelque chose de plus trouble, aussi, quelques relents de néonazisme, peut-être (la musique, la froideur, les costumes impeccables de tous ces blonds aryens …) et la folie de la mère, railleuse… Ou aussi les états d’âmes de la mariée, dépressive, qui remballe des reproductions banales, abstraites, pour les remplacer par du Jérôme Bosch ou quelque chose d’approchant, cruel, de son état mental et de la planète ou de la fin du monde, aussi, et qui se prend pour Ophélie noyée dans un tableau préraphaélite… Ou qui, parfois, déambule enchaînée à de longues cordes…

Au début, j’ai bien aimé, donc, tout en me disant qu’est-ce que ça doit être pénible, ces mariages scandinaves : ils tapent tous à la queue leu leu sur les verres, avec leur couteau, et, ensuite, ils font des discours assassins comme dans Festen, où l’on perçoit toute la folie, toute la noirceur de leurs relations familiales, mais à la fin, à la fin, j’ai honte de le dire, j’avoue, j’ai décroché, carrément décroché…

Je contemplais les deux actrices, dans leurs impressionnantes performances d’actrices, et je ne pouvais pas m’empêcher de me demander quel était le styliste qui avait bien pu dégotter le merveilleux pull gris de Charlotte Gainsbourg, d’un gris tellement parfait, dans sa décontraction étudiée de pull tout simple, mais qui avait dû coûter bonbon vu la qualité de la maille, comme le pantalon, d’ailleurs, de sa couleur si rare de pantalon tout à fait usagé…

Ce qui fait que, quelque part, quelque part, je crois bien que j’ai raté la fin du monde…

Mon Dieu, que je suis superficielle ! Quand j’y songe, à mon incroyable superficialité, c’est effrayant…

Je n’ai pas la solution, d’accord, mais je devrais peut-être revenir à l’essentiel, non ? Relire la Bible, Saint Thomas d’Aquin, mon manuel de philosophie de terminale, revenir aux sources ou peut-être reprendre la lecture d’Umberto Eco, quand je comprenais tout de cette époque, que pas plus Le nom de la Rose que le Palais des papes n’avaient de secrets pour moi, vu que je connaissais la liste de tous les papes qui s’étaient succédé à la papauté depuis au moins l’avènement de Boniface VIII, même ceux de la papauté d’Avignon, même les fous et les renégats, relapses, et que je savais tout, aussi, de Sainte Catherine de Sienne, des Flagellants, des Cathares et de l’automne du Moyen Age…

Aujourd’hui, quand j’y pense, le temporel et le spirituel, le séculier, le régulier, les Templiers, qu’est-ce que ça se mélange, une vraie ménagerie... On perd tout, en vieillissant, on perd tout. La règle de Saint Benoît, par exemple, c’était quoi, exactement ? Et les heures qui se succèdent, Laudes, None, Vêpres, Complies, c’est dans quel ordre ?

Je dis ça, aussi, parce que je l’ai bien aimé, ce reportage sur les Bénédictines, l’autre jour… Elles se lèvent aux aurores, les moniales, aux aurores et sans parler, tous les jours de toutes les semaines… Elles n’ont pas de congés payés ou de trente cinq heures, elles disent des neuvaines et elles prient. Ou des genres de neuvaines, d’ailleurs, car je ne sais plus bien si c’est autorisé, dans les congrégations religieuses, les neuvaines, c’est peut-être un peu top médiéval ou prosaïque.

Quand elles ont fini de prier, elles ont le droit de parler, les nonnes, et ensuite, elles font de la cuisine ou de la reliure, mais qu’est-ce qu’elles sont drôles !

C’est vrai, c’est ce qui m’étonne le plus : elles sont gaies, enjouées, joyeuses, leurs rires sont cristallins, leurs regards pétillants.

Le moment le plus amusant, c’est lorsque la journaliste leur demande l’autorisation de leur passer des extraits d’actualités, pour savoir ce qu’elles en pensent. Habituellement, elles n’ont droit qu’à une revue de presse, lue derrière un micro par l’une des sœurs dont j’ai oublié le nom, mais ce jour-là, c’est une exception.

Tandis qu’on leur passe les images, elles réagissent comme tout le monde, elles sont dans l’empathie : le drame de Fukushima les laisse sans voix. C’est plus impressionnant, dit l’une, quand on voit les choses, je trouve que c’est plus impressionnant. Elles disent qu’elles ont prié, qu’elles vont prier.

Elles doutent, souvent, disent-elles aussi, mais elles considèrent que c’est obligé, qu’elles ont été conviées, appelées par Lui, par le Très-Haut, qu’elles n’ont pas d’autre choix que de prier pour le salut du monde (toute la sainte journée.) Elles pensent que ce n’est pas inutile, de prier pour le monde, que ça ne se négocie pas.

 ...

Je doute, moi aussi, je suis très dubitative, en fait, pas très certaine que cela serve à quelque chose, de prier pour le monde, mais à un moment, à un moment, figurez-vous qu’on leur présente Lady Gaga avec son beefsteak sur la tête…

Alors, là…

Et bien, tu ne me croiras pas, elles sont pliées de rire, les moniales, pliées de rire, ça les met en joie, ce spectacle, un vrai fou-rire, elles en pleurent de rire. À ce moment-là, d’ailleurs, je crois que moi aussi, je suis pliée de rire.

Lady Gaga et son beefsteak, sa robe de viande, quelle histoire !

Sœur Jean-Marc revient de la lectio divina, de la bibliothèque où elle a passé quelque temps à relire Saint Thomas d’Aquin, et elle se joint à ce concert de rire, toutes les rides de son visage si droit et si sérieux plissées de rire, les yeux brillants de joie.

Ensuite, passe François Hollande et le calme revient.

- Ah, oui, dit sœur Jean-Marc, il a quelque chose de François Mitterrand, et notez bien, vous avez remarqué ? Le petit geste du poignet, convaincant, de la main gauche, c’est tout à fait ça, confondant…

Les moniales s’esclaffent encore, un grand éclat de rire, tout frais.

Enfin, c’est le tour de Nicolas Sarkozy, qu’on voit venir et qu’on voit se signer, à Rome.

- Ah, non, dit sœur Jean-Marc, s’il croit que cela suffit pour rallier les Catholiques, il se fiche de nous : Les Evangiles, c’est autre chose, tout de même…

 

Je finis roulée de rire, dans mon salon, en compagnie des Bénédictines...

C’est fou comme on peut se tromper sur les gens, non ? Pour un peu, je vais finir par prier pour le monde.

 

 

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