Sur le voile, je ne suis jamais d'accord avec personne !

En réponse à Philippe Marlière, je ne crois pas au laissez-faire. La proportion que prennent ces affaires de voile dans un pays aussi déchristiannisé que le nôtre et où le problème des jeunes est majoritairement de se trouver un boulot plutôt que d'interroger Dieu, me paraît sidérante. En vérité, nous ne savons plus du tout vers quelle société nous voulons aller et c'est cela, qui est grave.

Quelques précautions oratoires avant de dérouler mon argumentaire : je ne suis pas raciste, pas antisémite, pas anti-musulman.e.s, pas homophobe, pas coincée,  j'aime les hommes, j'aime les femmes, j'aime mon prochain. Si j'ai oublié quelqu'un ou quelque chose, dites-le moi et je compléterai la liste.

Cela dit, cela dit, j'ai beaucoup de mal à considérer que le regard de Philippe Marlière, dans son billet d'hier (23 février), serait une façon de "sortir de l'impasse", une révolution copernicienne, un changement radical de perspective pouvant mener à une politique décisive quelconque. J'ai du mal, j'ai beaucoup de mal, sur cette question, à penser qu'il serait si simple et novateur de considérer qu'il suffirait de laisser les femmes musulmanes "s'habiller comme elles le veulent" (ce qui est en substance le cœur du propos) mais "sauf quand on les y oblige" (que c'est sympathique) pour pacifier la question du foulard, du voile et de ses déclinaisons multiples dans la société française... Hollywood Chewing-gum, fraîcheur de vivre, chacun fait ce qu'il lui plaît et tout est pardonné. Dans ce grand foutoir idéologique d'aujourd'hui, pourquoi pas ? Pour être plus polie, dans ce relativisme incertain qui caractérise notre époque, pourquoi pas ?

Alors, relisons peut-être Les lettres persanes de Montesquieu ou Une maison de poupée de Ibsen, voire le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. L'aliénation, la soumission à la morale d'un lieu, d'un dieu ou d'une époque, ce n'est pas rien, tout de même... Les femmes du sérail paraissaient aimer le sérail. Nora fut soumise à l'autorité paternelle, puis à son mari, par la grâce de la morale bourgeoise qui prévalait au tout début du XXe siècle, avant de se rebeller. La France de l'Ancien Régime craignait et respectait Louis XIV... En Turquie, ils craignent mais ils plébiscitent Erdogan. Et dans une société, il faut aussi savoir vers quoi on veut aller, plutôt que de dire que chacun n'a qu'à faire ce qu'il veut, non ?

Dans mon immeuble, les Ashkénazes ne sont pas d'accord avec les Séfarades, et encore moins avec le cercle Loubavitch du rez-de-chaussée. Le gardien a beau arborer l'étoile de David sur sa poitrine velue et passer toutes ses vacances en Israël, il se fait traiter d'antisémite dès que l'ascenseur est en panne. A l'école, le sapin de Noël a été retoqué, comme trop... comme trop quoi, je ne sais plus bien (trop catho, trop païen, antisémite, islamophobe ?) mais toujours est-il qu'il a été retoqué. Alors, exit le Père Noël avec ses boules...

Personnellement, j'ai soupé du catholicisme et de la culpabilité judéo-chrétienne toute mon enfance. C'est sans doute parce que j'ai fréquenté le lycée des années 1970, juste après le séisme de Mai 68 (merci les copains !) que j'ai toujours considéré que l'école républicaine m'avait aidée à développer mon esprit critique, à m'émanciper, à m'affranchir de la morale stricto-étroite de ma famille et de mon milieu social, c'est sans doute pour cela que je ne crois pas du tout à ce laissez-faire typiquement anglo-saxon, qui à mon avis n'est qu'un abandon. Comme ils le disent, à Londres, there is mass and there is class, alors laissons les classes laborieuses déambuler comme elles le veulent, voilées, pas voilées, anthropophages, on s'en fout (j'exagère un peu, mais à peine.)

Ce n'est pas un sujet simple, le voile, pas plus que la laïcité. Dans les administrations, dans les écoles, on doit souvent composer mais, en majorité, il me semble que les enseignants y mettent beaucoup de pragmatisme et d'humanité. Combien de cas, d'ailleurs, combien de réels problèmes ?  En revanche, dans ces cas-là, il est clair qu'il faut parlementer, expliquer, argumenter sans cesse... Comme en matière de service public. "Ce n'est pas que je ne vous aime pas, Nora, mais là, on est dans le service public : c'est votre fonction qu'on doit voir, pas votre religion... Le mois dernier, on ne voyait plus vos cheveux mais, désormais, on ne voit même plus vos yeux... Et tout ce noir ? Si la question est seulement de vous couvrir un peu le corps, si c'est ça l'idée, pourquoi pas un peu de couleur ? Parce que vos collègues, comprenez-vous, ils commencent à se demander si... et moi, en tant que je suis votre employeuse, il faut bien que je gère tout cela, en tenant compte de tous les autres... Votre collègue de bureau qui arrive au boulot tous les jours en guêpière, ou quasiment, je lui dis la même chose : c'est votre fonction, qu'on doit voir, pas vos fesses..."

Bon, mais je ne vais pas non plus leur conseiller de lire le Manifeste du Parti communiste ou Histoire d'O, je ne fais pas dans le brutal, comme l'aurait dit Audiard, j'y vais sur la pointe des pieds, avec la liberté de penser. Parce que c'est bien joli, les grandes idées, mais que sur le terrain, on n'a pas beaucoup d'autre choix que de composer, d'argumenter et d'expliquer, sans cesse...

En revanche, on ne peut pas abandonner le sujet au bon vouloir de ces jeunes femmes, qui est trop souvent celui de leurs familles ou de leur milieu, ce serait trop simple.

Ce que révèlent surtout ces affaires, c'est la parcellisation des comportements, ces clivages permanents, et l'infinie propension des médias à les relayer. En France, Sarkozy a commencé (à nous faire le coup des clivages clivants) mais ça ne s'arrête plus, c'est vertigineux : les jeunes (qui ne veulent plus bosser), les vieux (qui nous pompent l'assurance-retraite), les malades (qui nous pompent l'assurance-maladie), les chômeurs (qui nous pompent l'assurance-chômage), les pauvres (qui nous pompent le RSA), les femmes (qui ne veulent plus de la main aux fesses), les hommes (qui se sentent fragilisés), ça ne s'arrête plus !

Pourquoi ? Parce que nous n'avons plus de projet, plus d'idéal ! Nous n'arrêtons pas de parler de "vivre ensemble", mais c'est toujours pour considérer que "les gens, ils sont...", que "les gens, ils ne savent pas..." Mais les gens, ils sont humains, les gens, c'est tout. S'il n'y a pas de règles, pas d'avenir, pas de projet, pas d'intégration, et bien, les gens, ils se tapent sur la gueule...

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.