Post covidum, animal triste

Je me demande pourquoi ce titre s'impose à moi avec tellement de force, à moi qui ai suivi toutes les consignes, à la lettre. En plus de ça, je n'ai même pas eu la Covid sous une forme grave. Ce sont juste les nouveaux symptômes, qui me chiffonnent, un peu comme la gueule de bois.

Je crois que c'est à cause du choc, de sa violence et de sa soudaineté, ou alors d'un syndrome quelconque indépendant de ma volonté, que j'ai aussi peu lu, aussi peu écrit, aussi peu cherché à m'évader dans la fiction, les films d'auteur et la philosophie, fascinée plutôt par l'incessant défilé des spécialistes sur les plateaux télé. Dans l'intervalle, je regardais en boucle des reportages sur les idiots de la plage, les camping-cars, les barbecue et la croisière s'amuse. Les trucs qui te vident la tête, de préférence avec de la foule, plein de gens qui parlent pour ne rien dire. Sauf que, voilà, je ne suis pas arrivée à la vider complètement, ma tête, elle explose sous le coup du non sens et du regret. J'aurais dû faire quelque chose de ce temps-là, et maintenant j'ai la gueule de bois.

Le 15 mars, déjà, ça partait mal : restez chez vous, allez voter. Bon, comme je suis disciplinée, c'est ce que j'ai fait : je suis restée chez moi jusqu'en début de matinée, puis je suis aller voter en prenant toutes les précautions utiles, lavage des mains, stylo personnel et tutti quanti, après quoi je suis passée au tabac du coin faire l'acquisition d'une cartouche de cigarettes mentholées, étant donné que le bar était fermé mais pas le tabac et que les cigarettes mentholées ne seront interdites qu'à compter du 21 mai. Ensuite, passage au Carrefour Market, bondé, afin de récupérer un paquet de farine, du beurre et des œufs, au milieu d'une foule joyeuse et turbulente de jeunes-gens parfaitement décontractés, vu que ce virus est un truc de vioques et qu'il fait beau. Je me disais bien que quelque chose clochait, mais je ne savais pas quoi.

A partir du lundi, télétravail. Je déteste le télétravail, qui force tous les cadres un peu responsables à envoyer des mails toute la journée pour montrer à tous les autres qu'ils ne glandouillent pas et qu'ils sont "sur le pont", comme ils disent, mais comme je suis disciplinée, je m'y suis mise (à envoyer des mails de cadre responsable pour dire bien reçu mais il me semble que tu pourrais reprendre la première partie en intégrant la proposition de Cynthia dans le mail ci-joint que je te forwarde, et il y a une coquille à la page 13, je te l'ai indiquée en mode révision). Et comme je ne voulais pas être en reste, je n'ai jamais non plus oublié de terminer tous mes mails de cadre responsable par "prends soin de toi", même quand j'ai demandé à Cynthia de reprendre sa note pour la troisième fois, au motif qu'on ne dit pas "par contre" mais "en revanche" et que « Veuillez agréer l'expression de » est tout de même plus élégant que "Sincères salutations" tout court. Heureusement, la boîte a mis beaucoup de temps à décider qui de Skype, de WhatsApp ou de Zoom allait l'emporter, pour finalement juger que ce n'était pas assez sécurisé, ce qui fait qu'on est resté en audioconférence jusqu'à la semaine prochaine. L'avantage de l'audio, c'est que tu peux participer en pyjama, tout en surveillant la cuisson des œufs et de la pâte feuilletée, ni vu ni connu. Tragique erreur ? peut-être. Là encore, je me disais que quelque chose clochait mais je ne savais pas quoi.

Il faut dire que la révélation a été d'autant plus tardive que j'ai fini par choper le Covid, pardon, la Covid, ou au moins quelque chose qui ressemblait à ça, ce qu'on ne saura jamais, d'ailleurs, parce que le test virologique a été trop tardif et le sérologique sans doute trop précoce. Reste que la fièvre de cheval et les douleurs musculaires m'ont tellement abrutie que je n'avais plus le temps de penser à ce qui clochait, dix jours de gagnés. Je répétais juste de temps en temps, entre deux accès de fièvre, "je ne comprends pas, je ne comprends pas", mais sans aucune animosité. Cela dit, je ne comprends quand même pas : je suis sortie de chez moi à peine une fois par semaine, lavée au savon tant que le gel hydroalcoolique n'était pas plus efficace que le savon, puis avec du gel hydroalcoolique quand on a pu s'en procurer et qu'il est apparu que c'était préférable au savon, sans masque tant que les masques étaient parfaitement inutiles, voire nocifs, puis avec quand il est apparu qu'ils étaient devenus utiles et que j'ai pu en fabriquer (pur coton) en suivant les normes Afnor. Je me suis terrée tout le temps où la télé disait que les fumeurs et les immunodéprimés étaient plus à risque que les autres, à peine détendue quand il est apparu que le tabac était devenu paradoxalement moins nocif, de même que les immunomodulateurs étaient devenus paradoxalement protecteurs contre la tempête immunitaire, alors je ne vois vraiment pas ce que j'ai foiré. Conscience tranquille, circulez.

Quant à l'aspect psychologique des choses, conscience tranquille également. Je me suis répété que j'étais une privilégiée, de continuer à être payée à 100% pour prix de mes envois de mails inconsistants, de n'avoir plus d'enfants à charge à devoir nourrir, occuper, instruire, de bénéficier d'un appartement suffisamment spacieux bien que très urbain, et tout en me répétant ça, que j'étais privilégiée, j'ai applaudi tous les soirs à vingt heures et j'ai appelé ma mère tous les jours, alors circulez.

Hum, ce rêve étrange et pénétrant, déjà, c'était quoi ?

Te souvient-il ? De nos amours anciennes, ça veut dire quoi ?

Et les vents alizés inclinaient leurs antennes au bord mystérieux du monde occidental, quel est ce délire ?

J'ai rêvé d'un autre monde où la lune serait blonde ?

Le code a changé ?

J'ai du mal à me retrouver dans ce fatras mais une chose est de le dire, une autre de le voir, de le sentir, de le toucher. Ce qui m'a parcourue, toutes ces dernières semaines, c'est le sentiment de ma vanité, au sens d'une forme de vacuité ou d'inutilité, et j'ai beaucoup de mal à m'en remettre. Je ne suis pas médecin ou infirmière, je ne fabrique rien, je ne circule pas à mobylette pour porter des paquets ou laver les vitres et, au final, j'ai le statut qui va mal et la conscience pas tranquille du tout.

Vous me direz que beaucoup l'ont dit et que ce n'est pas original, mais le fait est que je le ressens profondément.

J'aimerais bien que le monde change et que ce ne soit pas un vœu pieux.

J'ai très peur, néanmoins, parce qu'il faudra bien soulever le couvercle et ce qu'on va voir dessous, ça ne va pas être beau. Malgré les reportages, la misère est encore bien abstraite pour qui ne la voit pas et, autour de moi sur le boulevard, tous les gens de la rue ont disparu, tandis que les rideaux baissés restent baissés et que la souffrance se cache encore dans le huis-clos des appartements.

Ça ne va pas être beau.

Alors, chacun ses rêves, mais je serais plus tranquille si l'on décidait d'un partage et d'augmenter les impôts. Quelque chose d'un peu ambitieux, comme revirement de politique économique. Un peu plus que le changement d'un petit logiciel.

 

 

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