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Billet de blog 25 août 2022

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Ahh, l'abondance, pêcher des poissons dedans...

Le mercredi 24 août 2022, Emmanuel Macron a dit : « C'est la fin de l'abondance ». Quelle stature, tout de même. Non, vous ne trouvez pas?

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Pour un peu, il m'aurait fait penser à Mac Millan (1894-1986) : « You've never had it so good !» ou, un peu avant lui, à Churchill (1874-1965) : «Blood, sweat and tears », du sang, de la sueur et des larmes. Ensuite, je me suis dit que ça ressemblait plutôt à Albert Cohen, avec son histoire du "mépris d'avance" mais c'est parce que mes références sont toujours un peu bizarroïdes. Pourtant, c'est bien la marque des grands hommes, n'est-ce pas, que de savoir prononcer les mots et ainsi rencontrer l'Histoire ? Alors, qu'est-ce qui cloche ?

Un jour, je me suis trouvée devant un gars de Bercy qui voulait... Je ne sais plus exactement ce qu'il voulait mais c'était quelque chose comme «moins 5% sur les salaires»  ou « moins 5% sur les frais de fonctionnement »  ou les deux. Sûrement les deux.

J'ai dit : « Ah bon, mais pourquoi ?»
– Parce qu'il faut faire des efforts.
– Oui, ça j'ai bien compris, mais pourquoi ?
– ...
– Les frais de fonctionnement sont au taquet, personne ne fait mieux, et les frais de personnel aussi vous pouvez vérifier. On se demande même comment on peut faire aussi bien avec aussi peu, alors pourquoi ?
– Tout le monde fait des efforts, il faut que chacun prenne sa part, c'est normal.
– Oui, mais nous on a fait les efforts avant, alors pourquoi on devrait en faire encore ?
– Vous me parlez du passé, je comprends bien, bravo, mais je vous dis que cette année, on est sur une trajectoire à moins 5%. C'est donc normal de faire des efforts.
– Mais ça c'est une position morale, Guillaume. En quoi est-ce que cette position morale va nous aider en quoi que ce soit à faire avancer l'établissement qui, de surcroît, gagne du fric et rapporte au budget de l’État ? Ça me rappelle ma mère quand elle me disait qu'il fallait être bien sage et ranger sa chambre... L'année dernière, on était à moins 12% sur les frais de personnel, ça suffit, non ? Si vous décidez chaque année de moins 5%, ça va finir par tendre vers zéro, à mon avis. Les coups de rabot qui s'appliquent à tout le monde, quelles que soient la situation de départ et la taille de la structure, ça ne peut pas marcher, c'est absurde. Et je veux bien faire mieux avec moins mais certainement pas mieux avec rien ou avec zéro, nada ou tout ce que vous voulez...
– Si vous le prenez comme ça, Mme Rougegorge, nous allons voter contre le budget.

La sincère sidération de ce garçon, un ingénieur des Mines au demeurant fort bien élevé, lorsque je lui disais ne pas comprendre pourquoi je devais faire des efforts, avait quelque chose de déconcertant. Il n'avait pas d'autre argument que son « faire des efforts » , qui lui semblait aussi exclusif de toute autre considération qu'un impératif catégorique. Résultat, à la fin de l'année, on s'est mis à acheter je ne sais combien de ramettes de papier qu'on a stockées dans tous les bureaux. Puisque l'année suivante, on nous demanderait « moins 5% »  sur le papier, il était parfaitement idiot de chercher à l'économiser en année N. Preuve que la morale, en tout cas celle du perroquet, conduit à des comportements tout à fait contre-productifs, pour employer le langage du techno.

D'une certaine manière, Emmanuel Macron produit la même impression sur moi et j'ai du mal à l'expliquer. Depuis le début, il me semble qu'il donne des leçons de morale et que cette morale, je ne sais pas comment dire, elle va avec une forme de culture Lagarde et Michard. Une sorte de bon sens près de chez nous de la moyenne bourgeoisie, qui se présente comme un impératif catégorique et sans autre considération. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, qui vole un œuf vole un bœuf et le travail c'est la santé. C'est très dérangeant, de penser ça, parce qu'il est soi-disant ce que la méritocratie produit de mieux et aussi, paraît-il, très brillant. Sauf que la vision, je ne la vois pas. Je vois juste que je dois être bien sage et ranger ma chambre, et aussi qu'il vaut mieux apprendre à pêcher que manger du poisson, si vous voyez ce que je veux dire... Alors, l'abondance et fini le temps de l'insouciance, ça veut dire quoi ? Qu'il va falloir faire des efforts, n'est-ce pas, mais qui va les faire ? Je me souviens du grenier à blé de l'Ukraine, de ta blonde chevelure ondoyante tandis que nous courions tout nus le long des champs de maïs ? Du nectar et de l'ambroisie ? Hollywood Chewing-gum et fraîcheur de vivre ? Mignonne, allons voir si la rose ?

J'ai du mal à croire que mes contemporains vont gober ça. C'est comme le « You've never had it so good »  de Mac Millan. Il a peut-être remporté les élections grâce à ça mais personne ne décrirait la Grande-Bretagne des années 1950 comme un océan de prospérité, certainement pas les mineurs et les ouvriers du textile.

A l'évidence, la crise et les chocs qui viennent n'ont et n'auront pas le même impact sur tout le monde. Personnellement, je n'ai pas de voiture, ce qui fait que je ne mets pas d'essence dedans. Comme je n'ai plus d'enfants à charge, je suis assez indifférente au prix du stylo à quatre couleurs et je vois bien aussi que « plus 6% »  sur une barquette de tomates cerise ne produisent pas tout à fait le même effet que sur un caddie de supermarché rempli de couches culottes et de boîtes de lait en poudre, qu'est-ce que c'était cher, tout ça... Mon emprunt à taux fixe n'augmente pas, à la différence des loyers, même plafonnés. L'envolée du prix du gaz à la rentrée sera certes douloureuse mais comme j'habite au milieu de l'immeuble, je serai en grande partie chauffée par les autres. Bref, j'ai de quoi voir le verre à moitié plein et tant mieux.

Je ne dis pas que c'est facile pour les politiques publiques, de faire face à cette très grande hétérogénéité. Parce que non, le riche n'est pas celui qui gagne plus de X à l'instant T. Atteindre péniblement un seuil à la fin d'une carrière, ce n'est pas la même chose que de commencer à ce niveau ou que d'en avoir gagné le double toute sa vie. Donc, c'est toujours un peu injuste, les seuils, et il y aura toujours un exemple à sortir pour expliquer que le voisin n'en fout pas une rame et gagne plus que moi. La seule chose qui pourrait me convaincre de faire des efforts, c'est le sentiment qu'on rame dans le bon sens et qu'on va quelque part, avec un projet. Et aussi qu'on prend les problèmes à la racine. Par exemple, je veux bien couper le Wifi tous les soirs, mais pourquoi SFR m'a-t-il installé la fibre sans mon accord et remplacé ma box, qui marchait bien, pour une autre box, un décodeur et une troisième prise sans interrupteur ? Ça clignote de partout, chez moi, qu'y puis-je ? D'accord, il vaut mieux que les boutiques climatisées ferment la porte mais si l'on plantait des arbres sur la dalle, on aurait moins chaud. Et peut-être même que si l'on abandonnait les dalles, on aurait plus d'eau.

Un truc qui s'appellerait de la planification, ce n'était pas au programme ?

Tant que le cap ne sera pas dessiné, que le modèle de développement ne sera pas défini, aucun des efforts que nous ferons ne nous donnera le sentiment d'avancer pour quelque chose de mieux. J'ai dû rater une marche mais il me semble que parmi les 17 objectifs du développement durable (ODD) des Nations Unies, inscrits sur l'escalier du ministère chargé de l'environnement et qui comprennent l'eau, la biodiversité, l'énergie, il y a aussi (en premier) l'éradication de la pauvreté, la faim zéro (en deuxième) et la lutte contre les inégalités. Il est tout de même sidérant que ces mots-là soient passés à la trappe, alors que nous avons hérité, excusez du peu, de deux ministères de la transition (écologique et énergétique), tandis que le mot solidaire a disparu et que les deux ont plongé dans les tréfonds de la liste des préséances gouvernementales.

En d'autres termes, n'est pas Churchill qui veut et les mots à bon compte ont peu de chance de passer la rampe de l'Histoire sans programme : c'est le sens, qu'il faudrait trouver, l'orientation. C'est le principal boulot du manager, de donner du sens à l'action, et je ne pense pas qu'en proclamant la fin de l'insouciance et le retour de la valeur travail, on ait atteint cet objectif. Ça me rappelle plutôt le « moins 5% »  pour lequel il faudrait faire des efforts.

PS : et n'oubliez pas de ranger votre chambre. Charité bien ordonnée commence par soi-même, un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, le travail c'est la santé, je vous laisse compléter...

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