Au grenier, les livres !

En attendant l'agneau pascal, une petite nouvelle pour la route...

Au grenier...

 

livresblog2
Dans la maison de ma grand-mère, qui était située dans ce même village qu’un journaleux qualifia un jour de « vallée de la misère », voulant sans doute ainsi parler des gens d’en bas (les autres) et pas des gens d’en haut (nous), dans cette maison de famille qui se vendit pour la somme astronomique de dix-mille francs juste avant qu’on passe à l’euro, il y avait un grenier.

Le grenier se trouvait au troisième et dernier étage, et la maison était adossée à la montagne, si  bien qu’il n’y avait qu’un seul côté à fenêtres, le côté qui donnait sur la route nationale où passaient les camions, et que presque toutes les pièces étaient en enfilade, chaque étage étant agencé à peu près de la même manière : on y entrait par le milieu, après avoir gravi un escalier qui tournait sur lui-même et débouchait sur une porte, celle du palier, de chaque côté duquel se trouvaient, à droite, une pièce et, à gauche, deux autres pièces en enfilade.

Au premier, on trouvait sur la droite, la cuisine (qui sentait bon le gâteau au chocolat) et, sur la gauche, l’enfilade du salon et de la salle-à-manger. Au deuxième, s’ouvraient, sur la droite, la chambre de ma grand-mère (là où je dormais) et, à gauche, l’enfilade de la chambre de mon grand-père (là où il ronflait) et de la chambre d’amis (là où mes parents se reposaient et ne voulaient pas être dérangés.)

Seuls le dernier étage et le rez-de-chaussée échappaient à cet agencement, puisqu’ils ne comprenaient que deux pièces, de chaque côté du palier. Au rez-de-chaussée, se situaient d’un côté la salle de classe (l’école de sténodactylographie car ma grand-mère, après avoir été institutrice, avait fondé une petite école commerciale) et, de l’autre, un atelier dans lequel mon grand-père avait fait aménager une cabine de douche, dans le genre formica et contreplaqué. Enfin, au dernier étage, l’escalier devenait plus raide (sans tourner), ce qui fait que la gauche devenait la droite et qu’au-dessus de la chambre de ma grand-mère, en face d’une autre pièce toujours fermée à clef, se trouvait le grenier, rempli de bric-à-brac et de livres.

Il fallait se baisser pour entrer dans la soupente, la porte grinçait comme il se doit et l’on n’échappait pas aux toiles d’araignée, mais il n’empêche que je m’y suis trouvée souvent, dans les vapeurs de moisi que dégageait le lieu, à regarder les livres et à les compulser, à les emporter parfois sous le manteau, cachés entre des piles d’autres livres…

- Qu’est-ce que tu es encore allée chercher ?

Oui-Oui en ballon, pour le prêter à la petite-fille de madame Durand, et quelques Agatha Christie… Ah, et puis il y avait aussi de vieux bouquins, comme un relié du Pèlerin et un Max du Veuzit.

- Max du Veuzit, ce n’est pas pour ton âge. Remonte-le.

- Non, allez, Max du Veuzit, je peux bien le lire…

- Remonte-le, Emma, je ne le répèterai pas. Tu n’as pas l’âge et ça te donnerait de mauvaises idées, des idées de filles riches et qui ne connaissent pas la vie.

Je remontais donc le Max du Veuzit en grommelant, mais j’avais sauvé l’essentiel, le relié du Pèlerin qui présentait, en feuilletons, d’aussi beaux morceaux de littérature, tout à fait de la même veine que Max du Veuzit, d’ailleurs, mais plus ouvertement estampillés catholiques, ce qui leur permettait d’échapper à la vigilance de la famille. Et je passais sous silence, évidemment, le fait que depuis une heure, cherchant les livres au grenier, je m’étais occupée à lire frénétiquement tous les SAS et autres San Antonio qui traînaient par là.

...

Ce qu’il y avait de bien, à cette époque, c’est qu’on m’interdisait à peu près tout (de lire.) Les livres du grenier recelaient donc, potentiellement et presque tous, du manuel le plus innocent à l’opuscule le plus graveleux, la même saveur de transgression. Je ne mens pas, j’avais déjà fait l’expérience de la censure. Même au lycée, au lycée des années soixante-dix, je me suis présentée un jour (j’avais presque douze ans et j’étais en cinquième) pour demander à la bibliothécaire de bien vouloir me prêter L’Éducation sentimentale de Flaubert.

La bibliothécaire, qui se prénommait Pépita, m’avait alors arrêtée, d’un geste sec et d’un ton sans réplique:

- Non, mademoiselle : d’abord, vous lisez trop, je le vois à votre fiche (à tout ce que vous avez déjà emprunté depuis le début de l’année) et ce d’autant plus que L’Éducation sentimentale, en ce qui me concerne, je ne l’autorise qu’à partir de la classe de quatrième.

Sans commentaire. Je ne sais ce qu’est devenue cette Pépita, mais je n’ose imaginer ce qu’elle aurait pensé de la déferlante d’Internet et de tous ce que les enfants d’aujourd’hui visionnent tous les jours, même s’ils ne lisent peut-être plus. Même à l’époque, même à douze ans, j’étais déjà bien assez choquée de voir que mes censeurs semblaient avoir mis dans le même panier Flaubert, Max du Veuzit et Gérard de Villiers, et je me demande si mon mauvais esprit n’est pas venu de là.

Dans le grenier, en fait, il y avait un peu de tout. Ma grand-mère avait été une dévoreuse de livres, à une autre époque, et cette passion pour la lecture avait à tel point indisposé son mari, un petit homme sec et pointu, qu’il n’avait cessé de déplorer la dépense d’électricité causée par cette addiction et qu’en plein milieu de la nuit, quand il se relevait pour constater qu’elle s’adonnait encore à son vice, il ne trouvait jamais d’autre issue que de couper le courant.

Des années passèrent là-dessus, sur lesquelles je ne m’étendrai pas, mais lorsqu’il fut mort et qu’elle put enfin lire tout à soif, elle était bien vieille. Elle lisait donc à peu près tout ce qu’on lui proposait, sans discernement ou fausse pudeur, l’important étant que ce fût à lire. Les cousins, la famille, les amis, lui apportaient (les déversant plutôt qu’ils ne les apportaient) des tonnes de sacs dans lesquels se trouvaient des livres dont personne ne voulait plus, mais dont on pouvait penser qu’ils lui feraient plaisir.

Vingt ans de cette pratique avaient rempli le grenier et je fus donc la première à en profiter, accroupie sous les toiles d’araignée, me pinçant le nez pour ne pas risquer à tout moment la nausée, mais avide de découvrir ce que ma grand-mère lisait (et à son âge, comme aurait dit ma mère.)

À vrai dire, ce n’était pas si sulfureux : seul l’interdit y mettait sans doute du piment et aussi le fait que j’étais bien jeune. Dans ce grenier, en dehors de la comtesse de Ségur, s’étalaient deux sortes de livres : d’une part, les romans à l’eau de rose, ceux de Delly ou du fameux Max du Veuzit, ancêtres de la collection Harlequin et, d’autre part, de vieilles collections de romans policiers, principalement des Agatha Christie, des Exbrayat, des San Antonio, au milieu desquels avaient été glissés là je ne sais combien de SAS…

Diantre ! Je montais donc au grenier, officiellement pour en rapporter les Agatha Christie ou les œuvres (autorisées, cela va sans dire) de la comtesse de Ségur, mais je me repaissais en cachette de cette littérature dont je compris toutefois assez vite, je dois le dire, et même à douze ans, qu’elle était aussi inepte d’un côté (les romans roses) que de l’autre (les SAS) mais bien agréable à lire, aussi, à condition néanmoins de sauter les passages peu intéressants, les dialogues creux ou les massacres, pour se concentrer sur les passages plus intéressants : le moment où il déclare enfin sa flamme à Annabelle, le moment où elle dévoile sa croupe ensorceleuse, la courbe musclée de ses cuisses luisantes ou l’affriolance de son string tapageur.

Du côté des princesses, que dire ? La douce Annabelle se retournait dans son lit, sachant qu’elle était pauvre et roturière, et que jamais un homme aussi titré (et imbu de lui-même, surtout) ne l’épouserait jamais. D’ailleurs, elle le haïssait, il avait provoqué la mort de son père et la pauvreté de sa famille (jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il s’agissait d’un quiproquo et qu’il n’y était pour rien, cet homme merveilleux) ce qui, dans l’intervalle, ne pouvait que la résoudre à se faire bonne sœur ou, pire, à épouser l’autre (le méchant, en fait), beaucoup plus épais, sournois et, en un mot, roturier. Ensuite, lorsque tout serait réparé, elle convolerait en juste noces et, bingo, ce serait non seulement avec l’homme merveilleux, toujours aussi noble mais, de surcroît, devenu friqué (les affaires d’argent s’étant également démêlées), gentil, et qui lui vouerait fidélité éternelle, vu qu’il l’aimait d’un amour immense, fait de respect mutuel, de pureté et d’abnégation. Ensemble, ils prodigueraient le bien tout autour d’eux, manifestant à l’égard de la populace, dès lors qu’elle savait rester à sa place et se montrer loyale, une particulière bienveillance.

Du côté du prince Malko, ce n’était pas le même tonneau et c’était beaucoup plus rigolo… Il se tenait sur la terrasse du dancing ou dans l’arrière-salle de l’infâme boui-boui, désabusé, perplexe, se demandant comment, après le carnage (sanglant) de la veille, il allait bien pouvoir terminer la soirée, dans ce trou à rats… Soudain, il avisait la fille, celle qui se déhanchait (ou ondulait) sur la piste, lacée (ou bien corsetée mais en tout cas moulée) d’une robe de soie… moulante, évidemment, n’ayons pas peur des répétitions, rouge, noire, léopard, couleur panthère… et dont le décolleté plongeant (échancré, vertigineux, pigeonnant) venait soudain de le… désarçonner, faire vibrer, pigeonner ?

En substance, il en ressortait qu’il venait d’entrevoir une ouverture et que sa soirée était sauvée : Quelle somptueuse salope tropicale, se dit-il.

Ouah ! Je redescendais les escaliers, éblouie par la somptueuse salope tropicale et par la rigidité que Son Altesse Sérénissime venait de déployer… Un seul truc me chiffonnait toutefois : comment pouvait-il toujours entrer « d’une seule poussée », ce gars-là, et qu’est-ce ce que la fille avait à y gagner, fût-elle salope, somptueuse, et de surcroît tropicale ?

...

On ne pouvait en parler à personne, bien entendu, mais, durant toutes ces heures passées à lire à côté d’elle, je me surprenais parfois à glisser un œil inquisiteur vers le visage de ma grand-mère, plongée dans un livre ou concentrée sur la télévision (elle regardait également tout ce qui passait, dans une superbe indifférence, surtout les rediffusions des matchs de catch, à partir de vingt-trois heures, et elle était toujours joyeuse et d’une parfaite égalité d’humeur) en me demandant ce qu’elle avait bien pu penser de la somptueuse salope tropicale.

- Qu’est-ce que tu aimes, dans les SAS, mémé ?

- Ah, bah, c’est un livre, ça se lit et ça me change… C’est un peu corsé, assurément, mais ça se lit…

- Ah, et dans le catch ?

- Ah ça, c’est du théâtre, le catch, ma chérie. Il y a de la mise en scène, dans le catch, du suspense aussi, ça se regarde bien…

Il y eut, heureusement, d’autres lectures pour corriger le tir, plus tard, comme les incursions à la Librairie des femmes, d’où l’on pouvait ressortir non seulement avec le Rapport Hite, mais aussi avec une grande variété de manuels pratiques, éminemment instructifs, sur le meilleur moyen et les mille et une façons de découvrir et d’écouter son corps, les femmes étant multi-orgasmiques, comme chacun sait (ou ne sait pas), ce qui constituait le parfait antidote aux interdictions de la redoutable Pépita.

Quant aux livres au programme, à commencer par leur mentor, ce merveilleux Lagarde et Michard si injustement décrié (qui nous permettait tout de même de pouvoir bouquiner pendant tout le cours de français sans se faire repérer), ils m’ont tendu le fil rouge de la littérature et m’ont permis de dévorer non seulement tout ce qui passait, comme ma grand-mère, mais surtout une fraction suffisante de ce qui méritait d’être lu, avec une préférence marquée pour le génie de Balzac, malgré ses défauts - les romans de Balzac sont surchargés de descriptions interminables, disait le mentor, fustigeant également les vulgarités déplacées que ne manquerait pas de remarquer le lecteur délicat - ainsi que pour les romans où n’interviennent que des aventures mineures (une madeleine, un pan de mur jaune), mais dans lesquels sont décortiqués à n’en plus finir le caractère des personnages, l’expression de leurs sentiments, la comédie mondaine, tout ce qui présentait une densité suffisante pour que j’aie l’impression d’être ailleurs, non pas dans la forêt amazonienne ou à chasser le tigre, mais dans un ailleurs psychologique qui devenait l’univers : la vie des autres…

Aujourd’hui encore, après avoir tout de même dépassé Lagarde et Michard qui n’avaient d’autre horizon que la littérature française, je garde une préférence coupable pour les biographies et les biopics, relis à n’en plus finir les romans et les nouvelles de Scott Fitzgerald et me suis délectée de sa fausse biographie, Derniers feux sur Sunset, que je vous recommande, tout en me demandant qui diable cela peut bien intéresser, à part moi.

...

Au demeurant, ma mère avait sans doute raison : les romans allaient me donner de mauvaises idées et j’allais aspirer à mener la vie des filles riches et des lecteurs délicats. Un peu comme ces « enfants de », dont on apprend un jour qu’ils ont décidé de devenir acteur, présentatrice de journal télévisé ou chanteur, et dont on se dit que c’est quand même bizarre, pourquoi n’ont-ils pas décidé de devenir employés de banque ou chefs de bureau ?

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.