Des vessies, des lanternes, et ainsi font, font, font...

... les petites marionnettes ? Je ne le crois pas. Contrairement à ce qu'a déclaré ce matin l'autre Nicolas, tout occupé à la promotion radiophonique de sa brillante gestion de la crise de 2008, la démission de Nicolas Hulot a bien les traits d'une catharsis. Encore faut-il s'entendre sur la nature de la révélation.

Il faut dire que tous les ingrédients y étaient. De tels accents de sincérité (Est-ce que nous avons... ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé... ? La réponse est non...) que je me suis figée sur place au moment où je quittais la cuisine pour me diriger vers la salle de bains : mais c'est Hulot, qui dit ça, c'est Hulot, pas un opposant, pas Bougrain-Dubourg, pas un loup, pas un ours des Pyrénées, pas une espèce d'oiseaux fragilisée par l'élargissement du permis de chasser... Alors, là, si c'est Hulot, qui dit ça, il ne peut que démissionner à la fin... Et, bingo, il le fait. On avait presque l'impression qu'il venait à l'instant de le décider, impressionné par les arguments qu'il avait lui-même avancés devant lui-même !

Ensuite, j'ai écouté les commentaires divers et variés, y compris ceux disant que, tout de même, c'est une drôle de malédiction qui pèse sur les ministres de l'Écologie : regardez Voynet, regardez Juppé (?!), regardez je ne sais plus qui, ils sont toujours pris dans la contradiction des priorités économiques, qui ne peuvent que s'imposer face aux priorités environnementales...

C'est là que je ne suis pas d'accord. Je crois au contraire qu'il en est de même pour l'économie et pour l'écologie, que ce ne sont des priorités ni l'une, ni l'autre. La priorité, en effet, c'est la comptabilité et, à mon avis, elle est aussi néfaste pour l'économie que pour l'écologie.

Il l'a d'ailleurs dit, Hulot, même si ce n'est pas repris dans tous les extraits qui circulent et que je ne le cite que de mémoire : le problème, c'est le primat du court terme, les faux-semblants, également, par exemple quand on affiche de l'argent nouveau sur une politique environnementale alors qu'il ne s'agit que d'un recyclage de crédits (ie, déjà engagés les années précédentes.) Et encore, a-t-il dit, et encore, si au moins on faisait un conseil des ministres consacré au sujet et que le Premier ministre nous dise "Voilà la feuille de route, voilà vers où on veut aller", collectivement, on pourrait y croire...

J'ai trouvé ce passage terrible, terriblement révélateur. Et je pense qu'il s'applique tout autant à la politique économique du gouvernement qu'à l'écologie.

Si l'on commence par l'environnement, qu'est-ce que l'environnement, pour l'analyse économique ? C'est une externalité positive, de même que le tabac est une externalité négative, ce qui veut dire qu'il n'y a pas de signaux de marché : si je vends du tabac, aucun signal, aucune fixation concurrentielle de prix ne me dit que c'est mauvais pour la santé et que je ne devrais pas. De la même manière, la concurrence (pure et parfaite ou pas) est impuissante à me dire que je devrais investir dans la protection de l'environnement, elle ne me dit pas qu'il y a un marché, une offre, une demande et un prix d'équilibre à partir duquel ce serait rentable et que ça pourrait me rapporter gros. C'est donc dans ces secteurs, ceux pour lesquels il n'y pas de signaux de marché (ou pour lesquels les investissements seraient trop colossaux) que même les libéraux (à part les plus ultras) admettent la nécessité de l'intervention de l’État. Parce que l’État (à travers les gouvernements successifs et les périmètres ministériels) est censé être le garant du long terme. C'est cela, aussi, l'intérêt général : le long terme !

Or, en matière économique non plus, on ne le voit pas bien se profiler, le long terme. Ce qu'on voit, ce sont des arguments à la petite semaine, des éléments de langage et des comparaisons hâtives... Comme la fable du modèle allemand, par exemple : l'Allemagne a fait des réformes et des économies, elle bénéficie d'un excédent commercial. Faisons donc des réformes (ie des lois dans lesquelles on supprime des trucs) et nous retrouverons le chemin de l'excédent commercial. Quelle absurdité, puisque depuis la fin des années soixante-dix au moins, l'Allemagne bénéficie d'excédents commerciaux qui n'ont jamais été seulement fondés sur les prix mais bien sur la compétitivité hors-prix : la qualité, la fiabilité, le service après-vente, sans compter que l'orientation de son appareil productif et sa démographie sont bien différentes de celles de la France et que tout cela devrait se regarder de plus près que la seule énonciation d'une corrélation ou d'un cliché... Et si modèles il y a, d'ailleurs, où est donc passée la flexisécurité à la scandinave ? Quid des investissements structurants, quid de l'aménagement du territoire, quid d'une nouvelle économie ? Entre nous, on ferait mieux de s'intéresser au Portugal, ce pays dont on revient de vacances mais dont on n'apprend jamais la géographie ou l'histoire, dont on ignore superbement l'économie mais qui pourrait nous démontrer qu'un autre modèle est possible, parce que ses dirigeants viennent de faire de vrais choix de développement et pas seulement les choix de "où on va tailler dans les dépenses."

Tant que l'on a pas de projet, pas de vision, pas d'horizon, les réformes tourneront forcément à vide, autant que celles de Nicolas Sarkozy, qui ne s'est pas privé de sauter comme un cabri en disant qu'il allait en faire, mais sans qu'on ait bien compris en quoi nous sommes sortis réformés de toute cette agitation, à part l'approfondissement des clivages qui nous parcourent. La nouvelle mouture macronienne des réformes,  on voit vraiment mal en quoi, par quel mécanisme économique, elle pourrait rapporter de la croissance et de l'emploi. Historiquement, il n'y a aucun exemple d'économie qui se soit redressée par le simple jeu des ajustements budgétaires et si la relance ne signifie pas forcément plus d'emploi et de croissance, la contraction des dépenses signifie toujours moins de croissance et plus de chômage. Ce qui ne signifie pas qu'il ne faille pas faire des efforts afin de réduire l'endettement national, d'accord, mais que l'effort n'est fructueux que quand il est orienté vers une véritable politique économique, avec des choix structurels.

À l'évidence, tel n'est pas le cas, comme le démontre ce nouveau vaudeville, sur la chasse. Personne ne peut raisonnablement penser que la diminution par deux du prix du permis de chasse serait le vecteur d'une quelconque politique économique plutôt que le résultat du "clientélisme pathétique" si justement souligné par Allain Bougrain-Dubourg. À partir de là, le doute est ainsi jeté sur l'ensemble des choix budgétaires de ce gouvernement, dont on a l'impression qu'ils ne résultent que de tractations et de rapports de force.

Quant au ministère de l'Écologie, pardon, de la Transition écologique et solidaire, qui n'a cessé de changer de dénomination au gré des modifications de son périmètre, tandis que le Budget restait le Budget ou au moins les Comptes publics, il ne souffre pas d'une malédiction, le pauvre, mais bien plutôt d'un enlisement. Fusionné en 2007/2008 avec l'ancien ministère de l'Équipement, il souffre surtout d'une érosion continue de ses effectifs, de la perte de ses services déconcentrés et d'une dilution catastrophique de ses compétences, depuis une réforme dont seule, à l'époque, Corinne Lepage avait vu les effets pervers. Transports, biodiversité, routes nationales, énergie, aquaculture, sécurité aérienne, phares et balises, prévention des risques... ses missions sont un inventaire à la Prévert d'où il ne manque même pas un raton-laveur. En conséquence, le ministre de la transition  écologique règne sur un capharnaüm de missions, une administration centrale dont les organigrammes sont illisibles, certaines fractions, dont le logement, relevant d'ailleurs d'autres ministres, et dont les services déconcentrés sont exsangues. 

Surtout, le ministre de l'écologie est devenu, en 2008, à la fois le ministre de la pollution et de la dépollution. Il n'y a donc pas à s'étonner qu'il ait du mal à triompher des arbitrages interministériels, ni qu'il soit la proie des lobbies, qui prospèrent surtout là où les lignes politiques ne sont pas claires. Par construction, il ne peut être que schizophrène, le ministre chargé de l'écologie, et tant qu'on ne clarifiera pas ses compétences et celles de son administration, qu'il soit ministre d'État ou non, il lui sera très difficile de porter l'exigence environnementale bien haut. Au-delà d'une lecture politique, il me semble que c'est cela, aussi, que Nicolas Hulot semble avoir découvert.

 

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AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

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