Madame Saitout

Une petite virée chez la psychologue. Et quelques clés sur le masculin/féminin, mais pas que. Bonne lecture ! (Nouvelle)

Madame Saitout

 

rorschach
Moi, je ne sais pas, je n’ai jamais la solution. Ou alors, de petites solutions de rien du tout... Par exemple, je sais qu’il vaut mieux nettoyer la fenêtre en aluminium au tampon Jex plutôt qu’avec une éponge ordinaire, mais guère plus.

D’accord, mais ça ne sauvera pas le monde...

Autrefois, c’était déjà comme ça. À la fin de chaque devoir, incapable de trouver les solutions.

Les autres en trouvaient plein, pourtant. Ils faisaient tous des notes ou des rapports au ministre qui se terminaient par des propositions aux petits oignons. Quelquefois, ils commençaient même par les solutions et ils faisaient le rapport après, en fonction des solutions qu’ils avaient trouvées. Comme ça, le constat était bien plus simple, l’analyse de l’existant plus facile à faire, ça cadrait mieux avec les solutions, c’était vraiment aux petits oignons...

Aux petits oignons mais pas moi. Moi, j’avais du mal...

Bon, mais je ne suis pas plus bête qu’une autre, non plus. J’ai tout de même fini par comprendre que les propositions aux petits oignons, c’était souvent des tables rondes. Parce que les tables rondes, ce n’est jamais rond mais ça permet de réunir tous les acteurs. Ce qui n’est déjà pas si mal, en vérité, on peut en parler, on peut même communiquer, c’est bien ça l’essentiel.

Ensuite, on peut faire un décret, aussi. Pas mal non plus, le coup du décret, je ne sais pas ce que vous en pensez ? Par exemple, un enfant se noie dans une piscine, on est sous le choc, évidemment, le ministre annonce des mesures, forcément. On ne peut tout de même pas laisser les choses en plan, personne ne comprendrait. Donc, là, plus question de table ronde, on n’a pas le temps : un décret, vite, mon royaume pour un décret... Si le décret n’existait pas, on le fait, s’il existait déjà, on le refait. Et s’il y a un petit bout de législatif, hein, pourquoi pas, c’est encore mieux. On fera une loi. Une loi, c’est encore mieux, tout le monde en parle...

Il n’y a vraiment que les mauvais esprits pour penser que ce n’est pas la faute de la longueur de la piscine, de la hauteur de la barrière ou de la qualité de la bâche… Il n’y a vraiment que des hystériques pour penser qu’Arnaud et les piscines, quand il ne sait pas nager, c’est tellement terrorisant que je le suis partout à quatre pattes... Partout, mais ça n’a rien à voir, c’est une névrose... Une névrose, ce n’est pas pareil, c’est une obsession de mère névrosée.

Pourtant, et en dépit de mes névroses, ce n’est pas indifférent, cette affaire de savoir ou de ne  pas savoir, parce que le petit mord à la crèche.

Quand je dis qu’il mord à la crèche, on a bien compris, ça veut dire qu’il mord d’autres enfants, à la crèche. Ce qui n’est pas étonnant, en soi, parce que beaucoup d’enfants mordent d’autres enfants, à la crèche. Son grand frère, pareil... Cinq ans plus tôt, à la crèche, il avait mordu Julie. Qui s’était retrouvée avec un suçon, je ne te dis pas, mais sans plus, ça n’était arrivé qu’une fois. Alors que le petit frère, lui, le petit frère, il mord tout le monde…

Plusieurs fois.

Donc, les parents commencent à s’en ouvrir à la directrice de la crèche, ça fait un peu de raffut, et Jean-Pierre prend les choses en main...

...

Ce qui fait que je vais voir la psychologue de la PMI, la Protection maternelle et infantile. Lui, il ne peut pas, il a comité de direction, il est cadre dirigeant.

Je ne sais pas trop quoi lui dire, à cette psychologue, mais on y va gaiement...

- Voilà, je viens vous voir, parce que mon fils, la directrice a dû vous le dire, mord les autres enfants.

- Gravement ?

- Gravement, je ne sais pas, mais c’est tout de même un problème...

- Un problème ?

- Euh…

- Ça vous pose un problème, que votre enfant morde les autres ?

- À moi, non, pas franchement...

Je lui raconte qu’Arnaud, lui aussi, mordait. C’est incontestable, il mordait. Tout au moins, il a mordu, une fois. Donc, petit à petit, je ne sais pas, je parle de mes enfants….

Le premier, qui ne mangeait pas et qui dormait tout le temps… Il mangeait tellement mal et il dormait tellement bien, que je me disais, moi, en tout cas, en ce qui me concerne, je n’ai aucun problème vis-à-vis du sommeil. Parce que c’est toujours la faute des mères, vous êtes d’accord ? En tout cas, dans les livres que je lis... Puis, le second, qui ne dormait jamais, pas souvent, mais qui mangeait tout le temps… Donc la nourriture, affaire réglée. Quoique, finalement, cette voracité

- Dites-moi, votre fils, quand vous le prenez dans vos bras, est-ce que vous avez envie de le manger ?

- Euh, non, oui… euh… ça pose un problème ? Un petit peu, un tout petit peu, je l’avoue, mais… Est-ce que quand on aime quelqu’un, on n’a pas un tout petit peu envie de le manger ? Enfin, entendons-nous bien, métaphoriquement…

Je cherche des références… Roméo et Juliette ? Tristan et Yseult ? Paul et Virginie ?

Puis je me dis non, non, pas ça... Ce n’est pas adapté, ça. Pas Roméo et Juliette… Pas Paul et Virginie pour parler de ton fils, non… Et avec ça, encore, qu’il s’appelle Paul, non, elle va croire…

- Parlez-moi de vous.

- De moi ?

- Oui, de vous, de votre enfance.

- De mon enfance, il n’y a rien à en dire, rien. Une enfance normale, une vie normale, aucun manque affectif. Bon, si vous voulez, je vous raconte…

Puis je raconte.

...

Alors, elle se penche un peu vers moi (elle s'en pourlèche les babines, à mon avis ) puis elle demande :

- Vous n’avez pas l’impression que, dans cette histoire, votre petit frère tenait un peu le rôle du féminin, et vous celui du masculin ?

- Euh, si vous voulez, enfin, bon, c’est un peu normatif, non ? Si j’ai bien compris, le masculin est dans la transcendance, il est fort, et le féminin se la coule douce, dans l’immanence, pour être heureuse, c’est bien ça ? Est-ce que cela ne nous éloigne pas un peu du sujet ?

...

Le sujet, le sujet, j’ai envie de le crier le sujet. De le hurler, le sujet. De le lâcher tout de go. Pose-moi un peu la question madame la psychologue, pose-moi un peu la question, pour voir… Tu ne l’as pas lu, toi, Emma Bovary ?

...

- Bon, c’est à vous de voir. Pour aujourd’hui c’est terminé, mais j’aimerais bien qu’on reprenne rendez-vous. Avec votre mari, si c’est possible.

- Avec mon mari ?

- Oui, si il peut.

Il pourra. On se reverra, je prends rendez-vous.

Et c’est là qu’elle me dit son nom : Madame Saitout. Je jure que c’est vrai, elle s’appelle Madame Saitout.

Est-ce qu’on peut imaginer qu’une psychologue, fût-ce de la protection maternelle et infantile, s’appelle Madame Saitout ? Tous les métiers, j’aurais fait tous les métiers…  J’aurais fait pompière, avocate, vendeuse de beignets, j’aurais fait tous les métiers, si je m’étais appelée, Madame Saitout, franchement, mais pas psychologue, non, pas psychologue... Ou alors, j’aurais changé de nom.

En plus, elle veut voir Jean-Pierre.

...

On y est quand même retourné. À la protection maternelle et infantile, à la PMI du département, consulter cette dame qui sait tout, cette dame qui ne doit pas ne voir que bourgeoises lettrées, ni se taper seulement les névroses des Madame Bovary en puissance, ni rencontrer des cadres dynamiques et leurs symptômes précoces de dépression… Cette dame Saitout qui doit voir aussi toute la cohorte de tous les maux du monde, tout le cœur de toute la misère du monde, les enfants, si petits, meurtris…

J’y suis retournée, avec Jean-Pierre, donc, qui n’a pas mâché ses mots. Ça, on peut le dire, il n’a pas mâché ses mots :

- Bon, si je comprends bien, on est confronté à un problème à plusieurs paramètres et il convient de les analyser, dans l’ordre. Causes, conséquences, solutions. Parmi les causes : causes directes, causes indirectes. Ou encore, causes apparentes, causes réelles… À mon avis, mais je ne suis pas psychologue, je parle sous votre contrôle, il n’est peut-être pas besoin de s’y attarder trop longtemps. L’important, vous serez d’accord avec moi, c’est les solutions... Est-ce que vous avez un arbre de décisions à nous proposer ?

...       

Là, je ne sais pas trop quoi vous dire, parce que ça s’est mal passé et qu’on n’a plus revu madame Saitout.

Il n’a parlé ni de son grand frère, ni de son petit frère, ni de sa sœur… Ni des gens, ni de moi, ni de rien, et encore moins de sa mère... Il n’a pas dit non plus qu’il y a toujours un problème, ni qu’il ne me voit pas, ni qu’on ne se connaît pas.

Il a parlé utile, il a parlé solutions.

Pour terminer, il a fini par lui lâcher que les psychologues, c’est tous des cons.

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