Le Visiteur (5)

Ensuite, je ne sais plus...

Ensuite, je ne sais plus... Myriam est repartie, j'ai rangé la cuisine, j'ai refermé le canapé. Je me suis demandé pourquoi rien dans ma vie ne devenait jamais important, restait si léger, comme en suspens. Ce n'était pas un coup de blues, juste une petite interrogation, comme ça, une petite préoccupation. Ou alors, peut-être les effets secondaires de la cuite de la veille.

Je suis retournée dans le bureau, là où j'avais laissé la lettre, et j'ai repris le fil de mon histoire. Je disais quoi, déjà ? Ah, oui, je sais. Pourquoi ai-je inventé cette fiction, que Mitterrand serait venu me voir, et qu'est-ce qui en découlerait ? En quoi le fait que Mitterrand serait venu me voir serait-il plus important, aux yeux de n'importe quel lecteur, que la narration fugitive d'une aventure avec le fils d'un garagiste ?

Ou alors, quelle importance, me direz-vous ? Raconte-nous l'histoire et on verra bien. Sauf que ça ne marche pas, parce que c'est toujours moi qui fais tout le boulot, dans cette boutique. On pourrait s'attendre à ce que le lecteur m'aide un peu à consolider la trame narrative, sauf que voilà, le lecteur moyen est paresseux. Il préfère se laisser guider, surprendre, émoustiller. Il ne sait pas ce qu'il veut, il préfère attendre... En conséquence, comme le disait un auteur célèbre dans sa définition du paradoxe, je joue à un jeu : je joue à ne pas jouer à un jeu. Si je leur montre que je les vois jouer, je transgresserai la règle et ils me puniront, alors ça ne va pas. Je dois jouer le jeu de ne pas voir que je joue le jeu, c'est ça... Et quand je contemple l'IRM, elle n'est d'aucun secours : en T2 la substance blanche est plus foncée que les lésions en hyper-signal. En T1, c'est l'inverse, la substance blanche est grise, plus grise que les lésions. C'est pourtant simple à comprendre, non ? Ce n'est pas héréditaire, non plus. C'est juste une prédisposition génétique, confrontée à un environnement, et ensuite, il se passe quelque chose. Quelque chose dans l'enfance ou l'adolescence, quelque chose qui a déclenché le processus, inexorablement, comme un truc qu'on n'aurait pas dû faire, sûrement, alors comment peut-on m'en vouloir, de chercher à retrouver cet instant, à l'isoler ? C'est forcément une interrogation légitime, il me semble.

En 1984, par exemple, c'était l'année du Prix Goncourt de Marguerite, et j'étais à Toulon. J'aime bien, cette ville, elle est évocatrice. Mon fils dit que c'est un endroit où il ne faut pas mettre les pieds, vu que ce sont tous des fachos, là-bas, mais moi, j'aime bien quand même. D'une manière générale, j'aime bien les villes méditerranéennes, parce que quand tu sors de la gare, il te suffit de descendre pour savoir où aller... vers le port. Le front de mer est défoncé par des barres d'immeubles qui bouchent l'horizon, le soleil zigzague, il te foudroie la rétine, alors tu zigzagues aussi, mais cela n'a pas d'importance, tu sais où tu vas, là-bas. Tu descends, tu prends les rues au hasard, tu perçois cette grande différence du soleil et de l'ombre, les places, le marché aux livres, les étals de l'avenue la plus bruyante, les marchands et les épices, le linge et les façades encore lépreuses, comme une réminiscence de la vie d'avant, quand il fallait monter les escaliers et que l'eau ne coulait pas, alors tu absorbes tout et tu te souviens... Tu finis par aboutir et tu te demandes pourquoi ce mur, en face, entre les deux trouées de lumière, jusqu'au moment où tu comprends que c'est un paquebot, que c'est la mer... Alors tu sais que tu es arrivée, que tu ne t'es pas trompée, que c'était facile et que tu peux te poser.

Cette année-là, pourtant, je ne me suis pas posée. Cet été à Toulon a représenté comme le signe avant-coureur de ce qui allait advenir, et de la fêlure de ma génération.

 

(A suivre)

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