7- Improbables réminiscences

Le roman pornographique et autres histoires, la suite.

Improbables réminiscences

 

Il acheta Le Monde, Le Figaro et Ici Paris, ce journal d’un goût douteux, dont la première page s’ornait de manchettes en bleu, vert, rouge et jaune. D’un rapide coup d’œil, en revenant vers le café, il constata qu’Ici Paris avait consacré une page entière au surprenant mariage de Christina Onassis avec un petit fonctionnaire russe, et une autre page au nouveau chevalier servant de la princesse Margaret, un banquier italien légèrement plus jeune qu’elle. Toujours du sexe, comme d’ordinaire : qui couchait avec qui, qui pourrait commencer bientôt avec qui, qui aurait divorcé pour partir avec qui.

Patricia Highsmith, Sur les pas de Ripley,1980

 

 

Il ne s’était rien passé, jamais rien passé, et on allait mettre son mouchoir dessus. Ou peut-être y revenir, mais pas tout de suite.

Quand ils étaient ressortis tous les deux de la tour et que Nelly avait pu constater que l’appartement était finalement muni d’une porte de sortie aisément repérable, qui débouchait sur un palier standard et sur un vrai ascenseur en état de marche, ils avaient repris leurs pérégrinations dans Marseille et Jacques ne lui avait parlé que de sa vie de maintenant, comparée à sa vie d’alors, avec une certaine sincérité. En évacuant, sans doute, le fait qu’il était devenu vieux, parce que presque chaque fois qu’il lui parlait d’une rencontre, il ajoutait : « pourtant, je ne suis pas son amant ». Pas plus celui de la fille qui, sous le prétexte de monter une épicerie fine ou un salon de massage écoresponsable, lui avait soutiré quelques milliers d’euros avant que de se rabibocher avec son légitime (un dénommé Tony ou Tonio) que celui de la SDF vaguement camée et prostituée à laquelle il payait, occasionnellement, des nuits de chambres d’hôtel afin qu’elle souffle un peu et se repose, vu qu’elle dormait habituellement sur un vieux tapis au sous-sol, et que ça gênait l’ouverture de la porte du garage. Peut-être une ancienne élève, elle n’avait pas bien compris.

– Euh, vous croyez que c’est prudent, Jacques ? D’après ce que vous me dites, cela pourrait vous entraîner dans une drôle d’histoire, si elle ne veut pas se faire soigner ni reprendre contact avec ses parents ? Ni la bipolarité ni la schizophrénie ne sont faciles à soigner et d’ailleurs, vous ne savez même pas de quoi il s’agit. Il vaudrait mieux un spécialiste, un tiers qui saurait quoi faire, comme une assistante sociale... Et permettez-moi de vous dire aussi que la précédente, quelles que fussent ses grandes qualités et sa jolie apparence, vous a tout de même bien plombé. Sans compter le cocard que vous a valu cette fameuse rencontre avec son soi-disant neveu, compagnon, ou plus probablement souteneur…
– Non, mais ce n’était pas de sa faute à elle et, d’ailleurs, je n’étais pas son amant.
– Et la SDF ?
– Non plus, mais je n’arrive pas à lui faire comprendre que la rationalité de nos actes…
– Ah bon, elle n’a pas lu Heidegger ?
– Non mais… Nelly, enfin, vous êtes en train de vous ficher de moi ?
– Pas du tout, pas du tout, mais peut-être pointer du doigt que toutes ces filles dont vous me parlez n’ont peut-être pas pour seule ambition d’échanger avec vous sur le sens de la vie ou sur… disons l’influence des clés à molette pendant les guerre de religion ou tout ce que vous voulez d’un peu abstrait ou intellectuel… Et que, d’accord, je ne doute pas que les livres que vous leur avez prêtés ou que toutes vos invitations à vos « cafés-philo » du vendredi soir soient de nature à les intéresser mais je me demande quand même si…
– Ils m’ont fichu dehors, du café philo…
– Ah bon, pourquoi ?
– Un malentendu. Ils ont eu l’air de trouver que c’était trop impliqué… Ou je ne sais pas mais que, moi, j’étais trop impliqué…
– Ah.

Sur ce point, Nelly ne savait pas trop quoi dire mais elle avait bien écouté, aussi bien l’aventure du camping-car que les souvenirs d’autrefois. Le camping-car avait été à l’origine d’un drôle imbroglio juridique, un contentieux invraisemblable qui avait duré des années et dont Jacques n’arrivait pas à se remettre, soulignant à n’en plus finir le caractère kafkaïen de ses démêlées avec la justice et, selon lui, la mauvaise foi marseillaise qui amplifiait tout, compliquait tout, si bien que l’écheveau de cette affaire ne serait jamais dénoué mais que ça lui aurait coûté une blinde. Les protagonistes de l’histoire étaient tous à moitié débiles et, aussi bien les assureurs que les conseillers juridiques et les avocats, tout aussi véreux que dans la série américaine Better call Saul, ce gars baratineur et plutôt convaincant qui se retrouve assez vite à ne défendre que des gredins mexicains et des parrains de la drogue, alors même que Jacques n’avait fait que bêtement revendre son camping-car (jusque-là garé en permanence sur le parking en bas des tours) à un couple de retraités. Et qu’au moins deux ans plus tard, la circonstance que le camping-car ait explosé ne pouvait en aucun cas être de son fait, lui être imputé ou engager sa responsabilité. C’est pourtant ce qu’avait soutenu le couple (sorti à peine amoché du véhicule), à grand renfort de jurisprudence sur les vices cachés que quiconque ne peut ignorer et, à partir de là, tout s’était envenimé, comme dans une spirale infernale.

– Mais vous ne pouviez pas le savoir !
– Mais non, il a toujours été bien entretenu et il n’a quasiment pas roulé.

Nelly n’en doutait pas mais elle était beaucoup plus dubitative sur l’utilisation passée du camping-car, tant qu’il était resté garé en bas de la tour. Elle avait bien compris que, compte tenu de la configuration de son appartement, il était difficile pour Jacques d’y inviter quelqu’un ou quelqu’une d’autre que de ses intimes, mais elle ne savait pas s’il était bien raisonnable d’avoir fait du camping-car une sorte d’annexe ou de bureau, dans lequel convier des élèves ou des anciennes élèves redoublantes à venir suivre des cours de rattrapage en philo. Quel parent d’élève serait capable de gober ça ? D’accord, il ressortait des explications de Jacques que lesdites élèves n’étaient munies que de parents absents ou démissionnaires et, compte tenu de leurs redoublements, il était probable qu’elles étaient toutes majeures, n’empêche que, de l’avis de Nelly, personne n’aurait pu croire qu’aller suivre des cours de philosophie dans un camping-car garé en bas d’une tour relevait d’une banalité compréhensible à tout un chacun. Finalement, il était peut-être préférable que le camping-car ait choisi d’exploser, se disait-elle.

D’autant que sur les souvenirs d’autrefois, Nelly avait aussi du mal à se repérer. Manifestement, tout s’était passé un peu avant 1979, date de son arrivée dans la classe de Terminale A (après un trimestre épuisant passé en terminale C à faire semblant d’être calée en maths et en physique) et elle avait peine à recoller les morceaux. Est-ce qu’elle avait connu Véronique, si provocante et si charnelle, paraît-il, ou encore Pascale, qui des années après, devenue à la fois médecin-généraliste et définitivement alcoolique, ne cessait de harceler Jacques au téléphone ? Il reste que de ces dernières, celles des années soixante-dix, il ne disait jamais qu’il n’avait pas été leur amant… Inutile de préciser qu’elles étaient toutes passionnées de philosophie, qu’elles avaient toutes lu Marx, Freud, Hegel, Fourier, tous les autres, mais quel crédit accorder à cette histoire de morsures ? Une mère d’élève à qui il avait demandé ce que sa fille pensait de la philo lui avait en effet répondu qu’elle était « bien mordue » et voilà qu’avec Beretta (un des autres profs de philo du lycée), ils avaient entrepris de mordre les élèves, pour de vrai. Il paraît que ça avait fait un petit scandale au lycée, tu m’étonnes. Nelly ne se souvenait pas du tout de cet épisode et il lui semblait que des profs qui mordent des élèves, ça se saurait (et même pendant un certain temps) mais elle se rappelait vaguement Beretta, parce qu’il avait l’air cool et décontracté, que ses élèves le tutoyaient et qu’il était sociologue. Il avait peut-être passé un capes ou une agreg, mais il était surtout sociologue et il écrivait, donc c’était peut-être plausible. En cherchant sur internet, elle avait fini par retrouver des traces de ce Beretta. En 1976, était-il écrit dans Le Monde, son contrat d’assistant de sociologie n’avait pas été renouvelé par la faculté dans laquelle il enseignait, au motif, selon son comité de soutien, qu’il avait « développé une pédagogie appliquée, à base d’enquêtes « sur le terrain », renonçant à ménager sa carrière en préparant une thèse ». Quant à la faculté, elle lui reprochait d’avoir « interrompu lui-même le cours d’un collègue pour faire respecter les consignes de grève lancées par certains étudiants » et ajoutait que, puisqu’il était agrégé, Beretta retrouverait facilement un poste dans un lycée et qu’il n’y avait donc aucune raison de le traiter avec indulgence. Exit Beretta, par dix voix contre huit. L’article concluait en rappelant qu’il avait été condamné précédemment pour outrage à magistrat, après avoir très vivement critiqué un jugement (dix ans de réclusion criminelle) dans une affaire de vol avec violence, entouré de quelques-uns de ses étudiants avec lesquels il avait réuni un « collectif d’étude matérialiste ».

Donc, voilà, miam, les morsures s’apparentaient à une sorte d’enquête de terrain.

À suivre…

Prochain épisode : La vraie vie

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