Vers le biopic, premières remarques

F. Murray Abraham est Antonio Salieri, dans Amadeus (Milos Forman, 1984) F. Murray Abraham est Antonio Salieri, dans Amadeus (Milos Forman, 1984)
Chaque mercredi soir se tient désormais, au Café des Images d'Hérouville Saint Clair (14), un cycle consacré au biopic.

La séance inaugurale a eu lieu en compagnie de Bertrand Bonello et de son Saint Laurent. Mercredi 15 octobre a été projetée la version director's cut de l'Amadeus (1984) de Milos Forman. Ce mercredi 22 à 19h30 : Van Gogh (1991) de Maurice Pialat. Suivront notamment Cloclo (Florent Emilio Siri, 2012) et Lucky Luciano (Francesco Rosi, 1973). Le 19 novembre aura lieu une avant-première exceptionnelle du Pasolini d'Abel Ferrara (sortie le 31 décembre), en présence du cinéaste, dans l'Amphi Daure de l'Université de Caen Basse-Normandie.

Ce cycle se poursuivra jusqu'à l'été 2015 au moins. Chaque semaine j'essaierai de tenir dans le club le journal d'un travail qui devrait, à terme, aboutir à un livre. Avant cela et pour préparer cela, les premiers résultats seront formulés ici. Sinon en direct, en léger différé à partir des échanges ayant lieu en salle. D'avance, je remercie l'équipe du Café et son public : ce travail qui commence aura forcément une dimension collective.

Quelques premières remarques, pour poser le cadre et les principaux problèmes :

Le biopic est devenu un genre hégémonique, ou quasi hégémonique. Il ne se passe pas une semaine sans que sorte une nouvelle mise en film de la vie d'une célébrité des arts (le plus souvent) ou de la politique (plus rarement). Il y a eu récemment Mandela, Diana, James Brown, Hitchcock, Steve Jobs, Marilyn, Margaret Thatcher… Arrivent bientôt Walesa, Alan Turing, Turner, Steve Jobs encore. Sont annoncés Lance Armstrong, Oscar Pistorius, Brassens, Dalida, le funambuliste Philippe Petit, Bruce Lee… Et Brad Pitt en Ponce Pilate, et Di Caprio en Sinatra, et Chow-Yun Fat en Confucius… Du délire.

On parle de biopic pour le cinéma, mais il faudrait aussi parler de biolivre pour la littérature, tant abondent les biographies romancées ou les romans biographiques : cette rentrée l'a assez montré, de Salinger à Rassam, de Garbo à Cerdan… Notre régime, le régime contemporain, est bien un régime bio. Cela fait maintenant plus de quinze ans que Jacques Rancière a publié un texte intitulé « La fiction difficile ». Il y montrait que, contrairement à l'idée reçue, ce n'est pas le réel qui manque mais bien la fiction. Le constat date et pourtant il n'a jamais été aussi juste. La vie est partout, les vies sont partout. Dans un grand livre qui vient d'avoir trente ans, Pierre Michon les a dites minuscules. Aujourd'hui on les dirait nécessairement majuscules. Ecrasantes. Michel Foucault a parlé de biopolitique, faudra-t-il donc parler de bionarration, voire de bioart ?

 Le biopic est un genre bien souvent lourd, avec une proportion plus élevée de ratages que de beautés. Travailler sur lui oblige donc à faire un pas de côté. Sortir de l'alternative critique de l'éloge et de la charge, aller voir ailleurs… Le cycle du Café des Images vient aussi de ce souhait. Montrer et discuter des films qu'on aime moins à côté d'autres qu'on révère. Des films qu'on connaît par cœur à côté d'autres qu'on n'a pas vus mais dont on a hâte de débattre. Des films neufs et des anciens. Des indispensables et d'autres dont il aurait fallu se passer. Des films mais aussi des livres, des romans mais aussi des essais. Faire un pas de côté, aussi, par rapport au cinéma.

Cette lourdeur et cette inégalité n'entraînent pas que le genre soit aussi simple qu'il peut y paraître. Plutôt : les questions qu'il pose sont elles-mêmes lourdes, elles sont énormes. Ce sont celles du rapport entre vie et œuvre, entre œuvrement et désœuvrement, entre occupation et loisir, entre art et vie. Questions qui ne datent pas d'hier. Mais le biopic contemporain a au moins pour lui de les reformuler.

Il arrive en effet ceci : les récits de vies fameuses sont si nombreux, aujourd'hui, qu'il semble parfois qu'il faille être célèbre, ou l'avoir été, pour être dûment considéré comme un sujet, comme quelqu'un qui a ou a eu, proprement, une vie. Dans le même temps, ces récits de vies sont aussi, on le sait, des récits d'œuvres. Mais les secondes y semblent dépendantes des premières, terriblement secondaires en effet. Il semble alors qu'être artiste ne soit plus du tout s'efforcer de se détacher de son moi, se fabriquer une existence parallèle ou tout simplement oublier la sienne. Il semble que ce soit au contraire établir sans réplique possible qu'on est bien soi-même, qu'on existe ou qu'on a existé. Comme s'il fallait désormais non pas vivre pour créer, mais créer pour vivre. L'œuvre comme condition de la vie et non plus la vie comme condition de l'œuvre.

Cette torsion n'est pas rien. Elle fait partie des choses à étudier. Elle est particulièrement forte, par exemple, dans La Môme (2007) d'Olivier Dahan et de Marion Cotillard. Le cri de Piaf, « Je suis une artiste ! », y est à entendre comme une protestation purement subjective et non comme un plaidoyer en faveur de la chanson populaire en général et la sienne en particulier. Il faudra comprendre comment on a pu passer d'une idée de l'art comme retrait ou effacement du moi (les années 1960, la modernité, pour aller très vite) à l'art comme garantie, défense, sinon marketing du moi.

Enoncer les choses ainsi suggère qu'un tel travail aura surtout pour tâche d'épingler une régression. Or toute l'affaire sera justement de ne pas s'en tenir là. Le règne actuel du bio comme règne de la vie et oubli de l'art ne peut être uniquement compris comme une trahison de la modernité. En oubliant l'art pour ne garder que la vie, n'-a-t-on aussi ouvert des portes ? Ne s'est-on pas notamment débarrassé des pesantes causalités psychologiques expliquant le premier par la seconde ? Il faudrait alors, en même temps que celle d'une « régression », prendre la mesure d'un « progrès » : on a dit adieu aux vieilles linéarités, on a donné congé aux petits Sainte-Beuve sournoisement tapis en nous… Et il faudrait ensuite renverser leurs signes. S'efforcer de comprendre en quoi la régression est aussi un progrès : invention de nouveaux modes de subjectivation, désacralisation de l'art, souci démocratique et amour du populaire… Et inversement en quoi le progrès est aussi une régression : avec la psychologie, ce sont aussi les gestes de l'art, son travail, qui semblent avoir été perdus. Comme si tout le travail était passé à forger ce qui est déjà là, à l'écran : la personne de l'artiste incarnée par tel ou tel acteur.

Dans la narration, il est vrai que l'art s'efface bien souvent sous la vie. Elle seule demeure, et avec elle l'étrange gloire d'avoir existé et de pouvoir le dire, l'hurler à la face du monde, comme si la sacralisation de la vie répondait à un danger, un terrible désir de négation… Mais qu'en est-il à un autre niveau, celui de l'œuvre elle-même, l'œuvre qu'est le biopic et non celle qu'il documente ? Une autre question se pose alors, presque à l'inverse de celles posées à l'instant : pourquoi les artistes d'aujourd'hui, cinéastes, écrivains, se tournent-ils si facilement vers le matériau biographique dans le dessein de faire œuvre ? De quelles vies autres que les leurs ont-ils besoin, et besoin de se nourrir, pour se constituer en auteur ? Ou bien s'agit-il justement d'autre chose que d'être auteur, à présent ?

Maintes interrogations viendront avec celles-là, montrant bien combien est riche notre régime bio. Le problème qu'il pose, c'est par exemple aussi celui de la part faite à l'invention dans la restitution d'une expérience qui fut pourtant réelle. C'est le problème du vrai et du faux. C'est donc aussi, fût-ce diagonalement, le rapport entre fiction et documentaire, la place de plus en plus prégnante de l'archive dans les pratiques artistiques…

Derrière les masques et les perruques, les flashes-back et les poudres, les violons et les caméos de prestige, derrière son décorum volontiers étouffant, sous tout le faste et tous les décombres du biopic, l'ambition a dégager n'est pas mince, on le voit, elle ne saurait l'être.

La prochaine fois : Notes sur l'incarnation géniale — Tom Hulce et Jacques Dutronc, Milos Forman et Maurice Pialat, Amadeus et Van Gogh.

Contrechamp : Tom Hulce est Wolfgang Amadeus Mozart dans " Amadeus " (Milos Forman, 1984) Contrechamp : Tom Hulce est Wolfgang Amadeus Mozart dans " Amadeus " (Milos Forman, 1984)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.