Macron mis à nu sur le Pré Catelan (sens et puissance d’une idéologie managériale)

Comment un grand congrès de DRH organisé en présence de la première d'entre eux, Mme Muriel Pénicaud, livre ses enseignements sur l’idéologie managériale en vogue et sur sa contagion du sommet de l’Etat. Ce qu’il faut en déduire sur le sens des réformes actuelles impulsées par Emmanuel Macron.

Pris dans les annonces incessantes du Gouvernement, il convient d’essayer de faire le tri. Où est l’essentiel ? où est le détail ? Est-ce un discours publicitaire sans importance ? ou bien l’énoncé d’une pensée, d’une cohérence ? Est-ce un effort de « pédagogie » ou une tentative de brouiller les pistes ? L’ordonnance qui facilite le licenciement et fragilise tous les salariés s’intitule, sans rire, ordonnance «relative à la prévisibilité et la sécurisation des relations de travail». L’ordonnance qui réduit le nombre d’élus du personnel et permet de faire des conventions collectives sans, voire contre les syndicats, est nommée – au premier degré ?- ordonnance «favorisant l'exercice et la valorisation des responsabilités syndicales». Les détenteurs de capitaux sont libérés de l’impôt sur la fortune, mais on étudie le possible relèvement de la taxe sur les yachts. L’Etat d’urgence est pérennisé, mais il est supprimé. L’art subtil de la communication gouvernementale semble consister à toujours accompagner une annonce de son contraire. Dans ces conditions, le risque est de ne plus rien comprendre. Heureusement, surviennent parfois des événements révélateurs, qui offrent une mise en perspective.

Les 11 et 12 octobre prochains, quelques centaines de grands responsables des ressources humaines, représentant la plupart des très grandes entreprises françaises, se réunissent au Pré Catelan, un restaurant trois étoiles du XVIe arrondissement de Paris. Le prix d’entrée, de 1000 à 2500 euros, garantit que l’on sera « comme dans un club »[1]. On pourra se dire clairement les choses, entre « décideurs ».

Pourquoi les DRH sont-ils plus clairs que les autres ?

Il ne s’agit pas d’une réunion de grands capitalistes, de ceux qui touchent les dividendes, ne paient guère d'impôt, accèdent directement à la cour du président et semblent parfois diriger directement le pays. Cette nouvelle noblesse, que Tocqueville déjà annonçait, se sait impopulaire. Elle préfère rester discrète. Il ne s’agit pas non plus d’un congrès de financiers, de grandes banques d’affaires. On n'imagine pas un tel congrès invitant M. Macron en fanfaronnant « il est des nôtres », il est « le grand financier qui gouverne la France ». Non seulement le Président ne viendrait pas à une telle invitation, mais il en condamnerait l’indécence.

Il s’agit d’une réunion de DRH, lesquels n’ont pas de telles pudeurs. Ils ne sont pas membres de la noblesse moderne, ni de la grande finance. Ils ne sont que des exécutants, tenus de plaire à leurs dirigeants. Ils doivent donc parler clair et montrer leurs convictions. Le contremaître parle plus clair que le maître. Le congrès du Pré Catelan s’annonce comme un excellent condensé de l’idéologie managériale[2], d’autant qu’il entend célébrer ouvertement de récents succès.

La visite d'une amie

Le matin du 12 octobre, la visite de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail est prévue. Ancienne DRH de Danone et Dassault, auréolée de ses ordonnances, elle est annoncée comme la « DRH de l’entreprise France ». Le programme vante en introduction la « start-up Macron » qui a su « merveilleusement jouer la carte du collectif, en pariant sur la créativité, l’adaptabilité et le sens ». On se réjouit et on annonce la couleur : « les parallèles sont nombreux, entre le management d’une organisation et le gouvernement d’un pays. Entre un collaborateur et un citoyen ». L’idéologie managériale s’affiche universelle. L’Etat n’est plus bêtement pro-entreprise, il est mimétique. Le président jupitérien est président directeur général de l’entreprise France. Et pour gérer ses travailleurs, tout naturellement, il a nommé une professionnelle de la « gestion » des « ressources » humaines, une DRH. Même en conviant l’Etat, on reste donc dans l’entre soi. Cette conquête de la sphère publique par l’idéologie managériale, corroborée quotidiennement par les discours du Gouvernement, est la clef de compréhension de la présidence Macron.

Le sens d'une idéologie managériale

L’idéologie managériale est habituellement décrite dans une langue de gestionnaires, qui sacrifie tellement aux effets de mode, aux anglicismes et aux approximations que la tendance, chez les intellectuels, est de la traiter avec un léger mépris. C’est un tort. Elle exprime une pensée, une vision de l’entreprise et par analogie une vision du monde que le programme du congrès du Pré Catelan exprime assez bien.

Sa structure est attendue. Elle est reprise d’idées développées, pour l’essentiel, dans les années 1980, lorsque le déclin de l’industrie et des tâches matérielles a incité au contrôle des esprits et non plus seulement à celui des corps, et lorsque le développement du chômage de masse a donné aux entrepreneurs le rapport de force nécessaire pour imposer de nouvelles formes de soumission.

L’objectif demeure de « mobiliser le capital humain pour atteindre les objectifs business », autrement dit de maximiser la productivité des salariés. C’est depuis toujours l’objectif d’une direction du personnel. Ce sont les moyens préconisés qui caractérisent l’idéologie managériale.

Le collaborateur total

L’un d’eux est la volonté d’agir sur le « collaborateur » dans toutes ses dimensions, y compris ses relations affectives, ses désirs, ses émotions (son « intelligence émotionnelle »). Ce qui suppose un contrôle et une évaluation permanente, de tous sur tous « En plus de l’entretien annuel qui demeure, nous avons des points d’échanges tout au long de l’année incluant des feed-back des collègues ou des Managers » explique une DRH de General Electrics. Certains logiciels incitent à noter toutes les dimensions comportementales du salarié et la « data-science » doit permettre de gérer ces données. Cette volonté de contrôle total est exprimée avec bienveillance. Il convient d’aider au « développement personnel » des salariés et de renforcer leur « employabilité ». On retrouve certains accents du paternalisme du XIXe siècle, qui prétendait réaliser le bien-être matériel et moral de ses ouvriers. Mais l’individu que l’on cherche à produire n’est plus un hygiéniste respectueux des valeurs familiales et chrétiennes, mais un hyper actif, hyper compétent, dont on peut mesurer « l’engagement, la responsabilisation et l’agilité » et dont il s’agit ouvertement d’« optimiser la performance ».

Le collaborateur fusionnel

Une autre préconisation du management moderne est de pousser le salarié à s’assimiler à son entreprise, par la « confiance », l’« adhésion », la « culture service », et « de nouvelles approches holistiques ». Une stratégie pour ce faire est de masquer les hiérarchies derrière du 360° ou du bas en haut « bottom-up ». La dernière mode est la « transformation de l’organisation avec le modèle start-up », qui revient à créer des équipes ou entités plus petites, auxquelles on accordera une illusion d’autonomie, afin de simplifier l’assimilation. Dans tous les cas, l’idée demeure : le salarié est sommé d’abandonner son égoïsme, pour fusionner dans un tout productif[3]. L’entreprise se rêve tellement convaincante que ses salariés seraient prêts à tout lui sacrifier, spontanément, comme s’ils travaillaient chez eux et pour eux.

Le management de l’entreprise France

La généralisation de l’idéologie managériale n’a pas commencé avec le triomphe d’Emmanuel Macron. La logique financière privée et la logique financière publique ont, par exemple, été déjà rapprochée par la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) dès 2001. L’idée de traiter l’Etat comme une entreprise et de considérer le Chef de l’Etat comme son patron n’est pas non plus spécifiquement macronienne. Donald Trump en est une autre version caricaturale. Mais ce dernier, capitaliste lui-même, est habitué à être le maître et non le contremaître. Et ce qu’il exprime est une pensée patronale plus simplette, plus traditionnelle, plus ouvertement hiérarchique et autoritaire, un peu à la manière d’un patron d’industrie des années 1950[4]. Le macronisme se réfère lui à une idéologie managériale plus élaborée, plus moderne, plus ouverte. La France de Macron est une multinationale alors que les Etats-Unis de Trump sont une entreprise nationale. Les différences sont donc nombreuses, mais tous deux font passer la société entière au même prisme managérial. Et tous deux, en bon patrons, entendent bien développer la valeur ajoutée de l’entreprise qu’ils viennent de racheter.

Bons collaborateurs et mauvais sujets

L’entreprise France doit être efficace, compétitive. Il lui faut des collaborateurs performants, créatifs, dynamiques, compétents, travailleurs, hyper-diplômés, motivés, dévoués, souriants, optimistes et productifs. Ils sont les forces vives de la Nation. Les meilleurs d’entre eux ont une mentalité d’entrepreneur. Il faut « développer le leadership », « transformer l’organisation avec le modèle start-up ». Dans l’entreprise France, les chefs d’entreprise sont de formidables chefs d’équipe qu’il convient de favoriser, notamment par la suppression de l’impôt sur la fortune ou par les ordonnances Pénicaud. Il faut aussi ouvrir le statut d’auto-entrepreneur, y compris aux faux indépendants. Cela permet à cette main d’œuvre bon marché, utile aux vrais entrepreneurs, d’acquérir une excellente mentalité.

Hélas, certains citoyens sont réfractaires, mous, obsolètes, peu diplômés, grincheux, ou bien encore selon les termes d’Emmanuel Macron, « fainéants », «égoïstes», «pessimistes» ou « cyniques ». On ne sait pas trop que faire de ces boulets (qui, hélas, forment l’essentiel de la population française). On peut toujours espérer en récupérer quelques-uns par la formation ou par la discipline (il convient de lutter contre la « remise en cause de l’autorité »). Mais l’espoir est mince. Pour « optimiser les performances », le mieux serait de les licencier. Ce qui est malheureusement impossible. Il faudra donc se résoudre à leur accorder quelques moyens de subsistance. L’assistance sera toutefois réservée à ceux qui font la démonstration d’efforts constants pour se rapprocher, au moins par la mentalité, des travailleurs productifs (en ce sens, v. les projets de réforme relatifs à l’assurance chômage).

Etat manager et pulsions totalitaires

Une autre caractéristique du discours managérial est dans l’exigence d’un oubli de soi, pour mieux se fondre dans le tout productif. L’entreprise des managers méthodistes n’est pas l’entreprise mythique des ultra-libéraux. Elle n’est pas un marché où des opérateurs égoïstes échangent du travail contre du salaire. L’entreprise pensée par les gestionnaires des ressources humaines est un monde de dévotion. L’homo economicus, opportuniste et égoïste doit en être chassé. L’entreprise France demande adhésion, appartenance et dévouement à ses collaborateurs, et donc même, en théorie, à ses entrepreneurs. Le rôle d’Emmanuel Macron dans la nationalisation des chantiers navals STX de Saint-Nazaire, dans le rapprochement Siemens-Alstom, dans celui de BNP-Commerzbank, ou le rachat en bourse des actions Renault pour peser sur une assemblée générale du temps où Macron était simplement ministre de l’économie en sont l’expression : le chef de l’entreprise France a toute légitimité pour agir comme un capitaliste sur les entreprises françaises, qui sont un peu ses entreprises (attention, faux ami : cet interventionnisme n’a rien à voir idéologiquement avec les nationalisations des années 1980, liées à l’idée de service public)[5].

Le nouveau manager entend aussi intervenir sur tous les aspects de la personnalité de ses collaborateurs, y compris les désirs et les sentiments. Ce qui implique un contrôle total, généralisé. Transposée brutalement à l’ensemble de la société, l’idéologie managériale porte en elle une visée totalitaire[6]. On en retrouve la trace dans la pérennisation de l’Etat d’urgence et dans la répression possible de simples pensées considérées comme dangereuses en elles-mêmes, sans aucun acte préparatoire, ni passage à l’acte.

 


 

La généralisation à la société entière et à l’Etat du paradigme managérial produit donc déjà d’importants effets déstabilisateur du droit social, des libertés publiques, de l’impôt, de la démocratie, etc. Et l’on peut craindre que ce ne soit qu’un début. Dans une France soumise aux lois du management, l’égalité, le respect des êtres humains, l’assurance sociale de tous, les services publics et la démocratie sont de vieux trucs désuets et improductifs.

Fort heureusement, il y a loin de l’expression d’une idéologie à son complet triomphe. Dans les entreprises, l’idéologie managériale ne convainc plus guère que les dirigeants qui la prônent. Les salariés savent que la dévotion et le sacrifice qui leur sont demandés ne leur seront pas accordés en retour. L’entreprise moderne, financiarisée, est lieu de maximisation des profits qui ne se dévoue ni ne se sacrifie pas pour ses salariés. La génération Y (née entre 1980 et 2000) a vu ses parents croire aux nouveaux discours managériaux avant d’être licenciés. Et elle a vu le succès des modèles réellement collaboratifs et de l’économie de la gratuité (type wikipedia). Elle chérit son autonomie de pensée, entend préserver sa vie privée et exige de recouvrer sa pleine liberté une fois la porte du bureau ou de l’usine fermée. Les salariés ne veulent plus se donner corps et âme. Ils veulent échanger un travail contre un salaire. Ce qui est très différent. Dans la société entière ont pourrait décliner longuement la liste des résistances, des contre-pouvoirs, des expériences alternatives, des combats démocratiques, des manifestations… La bataille n’est pas finie et l’idéologie managériale pourrait finir par être vaincue.

Il demeure que, pour l’instant, c’est elle qui donne son sens à toutes les grandes réformes réalisées et annoncées jusqu’ici par le Gouvernement. Le 12 octobre au matin, au Pré Catelan, on célébrera cette idéologie ouvertement, dans le luxe, entre adeptes, avec Mme la ministre du travail. Quiconque accorde valeur au peuple et à la démocratie, ne pourra qu’en être profondément choqué[7].

 


[1] Le programme de cet événement auquel il est fait référence ici est celui qui était encore en ligne quelques jours avant le congrès. Devant les réactions suscitées par cet événements (notamment celle-ci signée par une  vingtaine de personnalités et celle-là, par F. Lordon), certaines de ses aspérités les plus significatives ont été gommées en catastrophe. Le programme originel exprime bien plus clairement la pensée de ses auteurs. 

[2] Encore une fois, consultable ici

[3] Cette tentative de déformation du monde a ses racines (officiellement revendiquées) dans les idéologies institutionnelles du début du XXe siècle (Hauriou, Carl Schmitt…). Il s’agit d’une réapparition mise au goût du jour de ces vieilles pensées autoritaires.

[4] V. R. Godin et A. Perraud, Macron et Trump, frères ennemis du «pédégisme».

[5] Dans ce domaine toutefois, ses interventions sont encore timides. A l’image de la noblesse des débuts de la monarchie, les grands capitalistes et financiers sont encore capables de rétorquer au président Macron : « qui t’a fait roi ? ».

[6] L’assimilation de l’Etat à une entreprise est le symétrique presque exact des théories institutionnelles précitées du début du XXe siècle, inspiratrices notamment des totalitarismes des années 1930. En particulier Hauriou, juriste publiciste, écrit ce qui peut être une définition de l’organisation publique (l’institution), avant de l’appliquer à toutes sortes d’organisations y compris les entreprises. Les entreprises sont assimilées à des organisations de droit public (qui poursuivent une idée d’œuvre, loin des vulgaires intérêts individuels) et sont incluses dans l’Etat. En partant de l’entreprise privée, l’idéologie gestionnaire part de la position inverse, arrive à une assimilation symétrique … laquelle produit un (nouveau) modèle susceptible de dérive totalitaire.

[7] V. déjà les appels et protestations cités en note 1

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.