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Billet de blog 11 juin 2020

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Le privilège blanc

L'expression «privilège blanc» suscite des débats, y compris parmi ceux qui semblaient unis du côté de la lutte contre le racisme. Un mot de clarification et de défense de cette expression s'impose, afin d'éviter que soit pollué l'air frais que souffle la révolte actuelle et afin de dévoiler ce que la négation d'un privilège contient de défense de ce privilège.

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Ce fut la force de la lettre de Virginie Despentes d'en parler. Ce fut sa faiblesse d'en parler de manière trop large, en incluant dans l'expression "privilège blanc" le fait de pouvoir sortir de chez soi sans papiers, sans risquer de se faire faire une clé de bras par un policier, d'avoir un accès au logement en dehors des quartiers réservés aux racisés, d'avoir accès à un emploi, le fait de pouvoir oublier complètement qu'on est blanc, alors qu'un noir ou arabe se fera constamment rappeler sa couleur ou son origine. Cette longue liste exprime en creux l'ensemble des discriminations (quotidiennes !) subies par les racisés. Elle prend le risque d'être trop longue, pour parler du "privilège blanc".

Elle prête ainsi le flanc à la critique, notamment, de Tania de Montaigne. Certains droits dont jouissent les blancs et dont sont privés les autres ne sont pas des privilèges. Pouvoir sortir de chez soi sans craindre de se faire agresser sans raison par un policier, de pouvoir entrer dans une boîte de nuit, d'avoir accès à un logement, à un emploi, d'oublier si l'on est blanc ou noir... ce ne sont pas des "privilèges". La situation des blancs est, pour une bonne part, simplement l'exercice de droits qui sont dus à tous les êtres humains. Le fait que certain.e.s en soient privé.e.s est un scandale, terrible, ancien. Cela ne fait pas de ceux qui bénéficient des droits humains des privilégiés. Juste, ils ne sont pas victimes. Ne pas être victime, n'est pas en soi bénéficier d'un "privilège". 

Le "privilège" est un avantage injuste, que certains obtiennent en ôtant à d'autres leur dû. C'est une catégorie plus restreinte que le seul fait de ne pas être victime. Elle ne peut pas être utilisée comme le simple symétrique de toutes les discriminations subies. "Non-discrimination" et "privilège" ne sont pas des notions équivalentes. 

Mais attention, cela ne signifie pas que l'expression "privilège blanc" soit dépourvue de signification, ni de pertinence, ni de justesse. Les discriminations subies par les un.e.s bénéficient souvent aux autres, à ceux qui ne sont pas discriminés : ils en tirent avantage. Lorsque que je cherche un logement (ou un emploi), si je suis blanc, le racisme et ses déclinaisons édulcorées (la xénophobie, les préjugés, ...) m'évitent d'avoir à subir la concurrence des populations racisées. Mes chances d'accès au logement ou à l'emploi en sont accrues. Cet accroissement ne peut en aucun cas être présenté comme un droit qui doit bénéficier à tous. Cela n'a aucun sens. Cet accroissement est bien un privilège. De même, le fait de ne jamais être contrôlé parce que les forces de police concentrent toute leur énergie contrôleuse sur les racisés est un privilège. De même, le fait d'être un homme permet de bénéficier d'une foule de privilèges, comme avoir plus de probabilité d'accéder aux plus hautes responsabilités, comme le fait d'avoir un meilleur salaire que celui qui serait obtenu en cas de partage égal de la valeur, comme celui de faire moins de tâches ménagères (ou d'être fortement valorisé parce qu'on est l'un des seuls à partager de manière relativement égalitaire ces tâches, alors qu'une femme égalitaire sera toujours soupçonnée d'être une mégère), etc. L'accroissement dont bénéficient ceux qui ne sont pas victimes de discriminations du fait des discriminations subies par d'autres est bien un avantage injuste, volé, usurpé, scandaleux. C'est bien un "privilège". 

Il y avait de l'imprécision ou de l'excès de littérature dans la lettre de Virginie Despentes, lorsqu'elle qualifie un peu tout de "privilège blanc". Mais il y a bien pire chez celles et ceux qui, comme Corinne Narassiguin, nient en bloc l'existence d'un tel privilège. La négation du privilège blanc est au minimum une erreur, au pire c'est une falsification consciente. Et nier de l'existence d'un problème, c'est favoriser sa persistance.

La lutte contre le racisme appartient à toutes et tous, comme la lutte contre le sexisme. Pour les un.e.s comme pour les autres, il s'agit de réclamer l'application de droits égaux pour les victimes de discrimination, mais aussi l'abolition des privilèges dont bénéficient  celles et ceux qui ne sont pas victimes de discriminations grâce au fait que d'autres sont discriminé.e.s.

Après tant d'années de régression, la révolte antiraciste actuelle, mondiale et multicolore est porteuse de plus d'un espoir. Il n'est pas indifférent qu'elle soit une révolte contre les violences policières, autrement dit contre la tyrannie d'Etat. Il n'est pas indifférent qu'elle soit portée par des catégories sociales qui sont défavorisées économiquement et politiquement. Et il n'est pas indifférent qu'elle soit aussi fortement féminisée. "À bas tous les privilèges !" n'est pas un slogan ambigu qui risquerait de cristalliser les inégalités entre les privilégiés et les autres, au risque de renforcer les fractures, comme voudraient le faire croire les contempteurs de l'expression "privilège blanc".  "À bas tous les privilèges !" est le slogan de toutes celles et de tous ceux qui luttent pour l'égalité, y compris celles et ceux qui, quoique privilégiés, savent lutter pour l'abolition de leurs propres privilèges.  

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