Le déséquilibre et l'injustice de l'enseignement supérieur français

Le déséquilibre et l’injustice de l’enseignement supérieur français.

 

Par Emmanuel Jeuland, Professeur de droit 

 

La situation de l’enseignement supérieur en France est dangereusement déséquilibrée et injuste. C’est en tant qu’acteur lambda, juriste immergé dans le milieu universitaire, que j’exprime cette opinion (pour des chiffres voir Pierre Merle, « L’école française, démocratique ou élitiste ? », La Vie des idées, 8 septembre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-ecole-francaise-democratique-ou-elitiste.html). Le système mise en place au moment de la Révolution française entre des universités qui étaient jugées corporatistes et des Grandes Ecoles créées pour être davantage républicaines, a été rompu. Il s’est maintenu après la 2° guerre mondiale pour permettre de former des élites. Il s’est grippé progressivement. Marc Bloch écrivait dans une Etrange défaite en 1940 que la première chose à faire après la guerre serait de faire disparaître les Grandes Ecoles, sauf les écoles d’application technique comme les Ponts et Chaussées car « Une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si ses hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes même dont elle a prétendu abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecoeur».

 

C’est la solution inverse qui a été retenue avec la création de l’ENA en 1946 suivie plus tard par le développement des écoles de commerce (qui existait depuis le XIX° siècle pour certaines). Tant que les grandes écoles assuraient l’émergence d’une élite qui se mettait au service du pays, le système pouvait être justifié. On pouvait admettre que davantage d’argent soit « investi » pour un étudiant d’une Grande Ecole que pour un étudiant de l’université. Aujourd’hui le pourcentage d’étudiants issu des classes populaires stagne ou diminue dans les Grandes Ecoles et le vrai ascenseur social, en grande difficulté financière pourtant, est l’Université. Les écoles de commerce fonctionnent comme des entreprises sur un marché concurrentiel qui n’enseignent pas spécialement le commerce, mais la culture générale en employant des universitaires qui arrondissent ainsi leur fin de mois.

 

Or, les universités ont du accueillir 65000 étudiants supplémentaires  cette année sans une sensible augmentation de budget. Or, parallèlement, des cabinets de consultant peinent, semble-t-il, à trouver de jeunes consultants car ils ne souhaitent recruter que dans les Grandes Ecoles pendant que les étudiants de master 2 des universités ont souvent des difficultés à « dégoter » un premier emploi. On s’aperçoit ainsi qu’il y a une relation entre le déséquilibre de l’enseignement supérieur et le déséquilibre du marché de l’emploi.

 

La dotation de l’Etat par étudiant aux Grandes Ecoles est beaucoup plus importante que pour un étudiant de l’université (du simple au double, là encore je laisse le soin aux spécialistes de fournir les chiffres exacts). Les Ecoles de commerce bénéficient de jeunes talents qu’elles n’ont pas formés et qu’elles font payer. Or, ces Grandes  Ecoles ne jouent pas le jeu de la diversité malgré les effets d’annonce. Certaines d’entre elles ont développé un financement par les parents en fonction de leur revenu social tout en augmentant les frais d’inscription (Science-Po, par exemple, qui est une Grande Ecole semi privée puisqu’elle est aussi financée par une fondation), ce qui les rend en réalité de plus en plus difficile d’accès pour les classes moyennes.

 

Comment devient-on un étudiant d’une Grande Ecole ? Il y a les très bons lycéens qui entrent par le mérite, c’est certain. Il y a aussi la grande majorité qui est placée sur des rails depuis la maternelle par leur famille bien informée. La lutte est âpre pour trouver des places dans les meilleurs établissements publics et surtout privés (collèges et lycées privés qui se débarrassent des « mauvais éléments » qui atterrissent dans le public) notamment du centre de Paris (particulièrement élitiste). Un formatage a lieu et les enfants sont ainsi préparés pendant près de 15 ans à remplir les critères implicites de Grandes Ecoles : posséder le capital social, maîtriser l’anglais, nager aisément dans le milieu des élites.   Ce ne sont donc pas les meilleures  potentiellement qui rejoignent majoritairement les Grandes Ecoles, mais ceux qui sont préparés de longue date par des familles qui se reproduisent. Il ne s’agit pourtant pas ici de critiquer la reproduction sociale souvent dénoncée. Elle peut avoir sa raison d’être : solidifier un pays, maintenir des générations familiales, à condition que d’autres familles puissent s’élever dans la hiérarchie sociale et que les talents puissent être employés à leur juste mesure pour le bien de tous.

 

Or, ce n’est plus le cas. Les fils  et filles d’énarques sont énarques (environ 50 % des fils d’énarques). Ceci dit l’ENA n’est peut-être pas le meilleur exemple car les meilleurs étudiants de l’université parviennent à y entrer notamment grâce à des prep’Ena universitaires. Les autres élèves sont issus du même groupe social peu ouvert. On se retrouve donc avec cette situation où les meilleurs élèves ne rencontrent pas les meilleurs professeurs, mais ont droit à un formatage qui ne fait qu’accroître leur conformisme. Il a été ainsi montré que les classes préparatoires après le lycée produisaient de bons élèves, mais trop conformistes. Leur enseignants, les meilleurs des lycées publics ne sont pas en général des chercheurs ce qui ne retire rien à la qualité pédagogique, mais coupe le lien (sauf évidemment un certain nombre d’exceptions) avec la recherche, ce qui implique d’être au plus près des doutes, des incertitudes et des évolutions des disciplines.

 

Plus globalement, la recherche continue à être menée globalement à l’université et au CNRS et non dans les Grandes Ecoles (là encore il y a quelques exceptions). Les doctorats très appréciés à l’étranger sont délivrés par les universités, ce qui attire d’ailleurs les convoitises des Grandes Ecoles. Mais ce ne sont pas les tout meilleurs élèves – au sens cette fois des résultats au bac - qui sont conduits naturellement à la recherche. A ce stade le système paraît absurde et déséquilibré. On pourrait cependant considérer que le système s’autorégule, qu’il donne ses chances finalement aux meilleurs jeunes issus des classes moyennes en leur ouvrant les portes de la recherche, du doute et de l’incertitude tout en leur fermant les portes de vies de décisions qui est le lot des élèves sortant des Grandes Ecoles. Aujourd’hui, les directeurs généraux des entreprises du CAC 40 sortent de nos Grandes Ecoles, ils ont fait l’objet d’un tri et d’un formatage parfois très difficile à vivre et ils se laissent prendre dans les pensées toutes faites (aujourd’hui une pensée du new management par objectif et évaluation). Car le système est aussi déséquilibré pour les élèves des Grandes Ecoles, ils sont conduits sur une voie royale qui les amène à passer les mêmes étapes et à faire une carrière écrite d’avance dans des cabinets de consultant puis dans des grands groupes, dans des grandes administrations pour les énarques puis souvent, eux-aussi, après pantouflage, dans des grands groupes. Les polytechniciens sautent toutes les étapes et vont directement travailler à la City de Londres pour fabriquer des équations financières en obtenant les meilleurs salaires de la City (depuis peu ils  doivent rembourser à l’Etat français le salaire perçu comme élève-polytechnicien, mais non les sommes misées par l’Etat depuis l’enfance sur leur tête). Un pays a besoin d’une élite en relation avec la recherche, il a besoin de thèses pour être autonomes et permettre le renouvellement de son corps enseignant.

 

Il existe quelques solutions simples qui demanderaient beaucoup de courage à des décideurs (issus des Grandes Ecoles). Puisque le système ne permet plus de former une élite non conformiste et donc vivante et créative, il n’est plus justifié de donner plus d’argent par étudiant à ceux qui vont dans les Grandes Ecoles. Puisque les universités constituent le dernier ascenseur social (notamment en droit, en science politique et en économie) qui permet de renouveler une élite penséeuniquatisée, alors elles doivent bénéficier du même montant par étudiant que les Grandes Ecoles. Cela leur permettrait de maintenir le nombre d’heures d’enseignement (que l’on a du baisser dans nombre d’universités pour pouvoir équilibrer le budget) dans des groupes de travaux dirigés inférieurs à 30 (beaucoup de salles de TD ne peuvent contenir tous les étudiants actuellement).

 

Ce transfert d’argent n’implique pas d’augmenter le budget de l’enseignement supérieur, mais de donner moins aux Grandes Ecoles (dont notamment Science-po Paris et l’université Dauphine qui bénéficient des avantages des Grandes Ecoles).  Il faut également ne plus permettre à des grandes écoles de pouvoir faire une sélection à la sortie du lycée en échappant à APB, là encore c’est une concurrence déloyale avec les universités.  Il faut laisser les universités prétendument autonome (seulement pour leur budget et donc le risque de déficit, pour tout le reste elles sont ultra évalués et contrôlées) faire leur sélection en master 2 sinon leur diplôme seront encore un peu plus dévalués et leurs étudiants, un peu plus nombreux certes à sortir des M2, auront encore un peu plus de mal à trouver du travail. Il existe par ailleurs un hiatus entre l'adaptabilité des cursus dit "d'établissement" des Grandes Ecoles et nos lourdeurs bureaucratiques  car il faut 5 ans pour changer la moindre virgule à une offre de diplôme à l’université.

 

Nous assistons à une lente privatisation de l’enseignement supérieur (les universités catholiques sont aussi en plein développement, mais en conservant une approche par discipline) en France et à la formation d’un pays oligarchique. On peut cyniquement estimer qu’il s’agit d’une bonne chose si l’on juge que c’est le système politique qui garantit le mieux la paix et l’ordre, on peut cependant estimer, sans esprit excessif d’égalitarisme, que le meilleur système - la démocratie - est celui qui sait utiliser les talents  tout en garantissent aux familles une certaine stabilité. Le système français a eu ses mérites en ce sens jusqu’à ces dernières années, mais il est devenu déséquilibré.

 

Or, rééquilibré notre système n’est pas impossible. Les pays anglo-saxons ne constituent plus un modèle car notamment les écoles de commerce connaissent une crise actuellement et l’augmentation des frais d’inscription a partout généré des mouvements sociaux (Canada, Angleterre et dernièrement Afrique du Sud).  Les étudiants s’endettent lourdement pour un diplôme qui ne leur permet plus d’obtenir un emploi susceptible de rembourser leur emprunt. Il faut davantage rechercher des idées en Allemagne tout en tenant compte de ses défauts (pour le droit le Staatexam paralyse les évolutions des programmes). Les meilleurs élèves y rencontrent les meilleurs professeurs, un esprit de recherche, d’intérêt pour les humanités et d’intelligence y règne. On ne fabrique pas des conformistes, on ne construit pas des réseaux, mais des hommes et des femmes responsables, ouverts, polyglottes, non seulement des allemands mais beaucoup d’étudiants étrangers. Si l’on était certain que le bon modèle est celui des Grandes Ecoles, il faudrait doubler le nombre des élèves, mais cela coûterait fort cher, et nous n’en avons sans doute pas les moyens. Seule l’université peut servir d’ascenseur social pour un budget acceptable. Elle comporte des parcours sélectifs (la sélection a lieu sur plusieurs années, contrairement à ce qu’affirme le proviseur d’un lycée de niveau moyen en accueillant les parents en 2nde et 1re qui n’emploie pas le mot d’université mais celui euphémisé et faux de parcours non sélectif), elle donne sa chance à tout le monde, mais elle est en même temps étranglée par un défaut de moyen et un mépris considérable.

 

 

Nous vivons dans un pays injuste du point de vue de son enseignement supérieur. Il se peut même que notre système supérieur détourné au profit d’une élite fermée conduise finalement à des connivences, des conflits d’intérêt et des retours d’ascenseur qui soient fort proches de la corruption, sans même parler de l’évasion fiscale. On peut donc se demander si ce ne sont pas les classes moyennes qui aujourd’hui financent les Grandes Ecoles dont elles sont globalement exclues. L’on nous dit qu’il aurait fallu engager de telles réformes du financement de l’enseignement supérieur dés le début du quinquennat et qu’il est déjà trop tard. Nous osons espérer qu’il n’est pas trop tard et que nous n’assistons pas à la lente Chute d’une nation comme le montre l’excellente pièce de Yann Reuzeau.

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