Le formidable enseignement supérieur français et le tarif dégressif

Les frais d'inscription sont très peu élevés en France et l'université manque de moyen. Une augmentation générale serait inacceptable socialement mais le tarif dégressif en tenant compte du foyer fiscal de l'étudiant serait en mesure d'assurer un peu mieux la justice sociale. Imposer la sélection à l'entrée ou des «prérequis» ne seraient donc pas nécessaires pour accueillir tous les bacheliers.

A l’heure où l’on reparle de la crise de l’Université, il importe de rappeler combien notre système d’enseignement supérieur est formidable. Les élèves issus des milieux les plus favorisés sont statistiquement obligés de travailler comme des damnés dans des classes préparatoires très souvent ennuyeuses. On y apprend de seconde main, souvent, il est vrai, par d’excellents pédagogues, des connaissances et des méthodes qui permettent d’entrer parfaitement dans le moule (comme l’a montré une étude de sociologie). Quand on a bien trimé, on rejoint une grande école où les cours ne sont globalement pas formidables mais où l’on construit son réseau et une confiance en soi à toute épreuve. Ainsi, celui qui a bénéficié d’une enfance plutôt dorée apprend à travailler dur et acquiert par le mérite une légitimité qui lui permettra toute sa vie de faire partie de l’élite. N’ayant pas forcément été en contact avec la recherche fondamentale, il/elle acceptera et fera accepter le monde tel qu’il est à ses subordonnés.

Pendant ce temps, le fils d’employé et de cadres moyens obtient statistiquement le bac sans trop de difficulté, entre en fac sans sélection et ne paie pas beaucoup de droits d’inscription. Il va pouvoir profiter de quelques années de fêtes et de sortie. Il profitera, par ailleurs, des meilleurs cours que l’on puisse trouver en France, quelle que soit la matière, directement à la source de la recherche. Ces belles années passées, il obtiendra, s’il donne un coup de collier, un master 2 qui lui permettra toute sa vie de trouver du travail à un niveau de responsabilité intermédiaire. Il aura appris l’esprit critique et l’esprit de débrouillardise à la faculté mais sans réseau, sans grande confiance en lui, il acceptera le monde tel que lui présente son chef qui a fait une grande école.

 Plus formidable encore, les couches moyennes de la population paient les impôts qui financent les classes prépas et une partie des grandes écoles aux enfants des couches les plus favorisées. Les grandes écoles privées profitent à plein, avec des frais d’inscription élevés, des années de formation dispensées par le système public y compris les deux, voire trois années de prépas. Des belles installations (golf et haras) ont ainsi été construites à l'école polytechnique avec l’argent du contribuable (constructions, il est vrai, pointées du doigt par la Cour des comptes). Certes, les couches les plus favorisés paient aussi des impôts mais le faible coût des universités permet aux couches moyennes et populaires de participer aussi largement au financement des classes prépas et des grandes écoles et ainsi de contribuer à la reproduction de la belle élite qui les dirigent.

 Les universités n’ont pas de budgets suffisants. Elles ont, la plupart du temps, du diminuer la durée des cours, depuis la loi sur l’autonomie. Loi extraordinaire qui a permis à l’État de ne guère augmenter les budgets au nom de l’autonomie tout en évaluant très précisément les facultés qui d’elles-mêmes font les réformes. Ainsi, les jeunes issus des classes moyennes ont une charge de travail beaucoup plus soutenable.

 Ce magnifique système, bien équilibré, menace aujourd’hui de s’effondrer sous les coups de boutoir d’une classe d’âge trop nombreuse. Le tirage au sort ayant montré ses limites pour caser tout ce joli monde, il est question d’augmenter les frais d’inscription et/ou d’instaurer une sélection à l’entrée, ce que l’on appelle par un bel euphémisme des “prérequis’”.

 Le risque, il faut bien en avoir conscience, est que si les budgets des universités augmentent et si la sélection est instaurée, ces établissements ne se mettent au niveau des grandes écoles. Les enfants de l’élite se détourneront des prépas si durs et entreront à la fac pour y couler des jours tranquilles. Les enfants issus des classes moyennes et populaires seront peut-être aidés, dans le meilleur des cas, par des bourses mais c’en sera fini globalement du magnifique équilibre qui s’était installé en France. Notre élite ne travaillera plus autant pour gagner sa légitimité et les jeunes issus des milieux plus populaires ne bénéficieront plus autant des beaux cours offerts par les facultés. Le système pourrait à ce point se détériorer que le fleuron de notre université, le Collège de France, qui offre actuellement les plus beaux cours que l’on puisse trouver à nos chers retraités (tous les auditeurs ne sont certes pas retraités !) pourrait bien être instrumentalisé par des jeunes personnes brillantes issues des couches les plus favorisées ayant découvert la qualité de l’enseignement à l’université et qui en voudraient encore davantage.

Pour sauver ce magnifique statu quo qui assure la paix sociale et le bonheur de vivre en France depuis plusieurs décennies, il faut peut-être se résoudre à faire une réforme. Bien sûr qu’il faut tout faire pour éviter la sélection, cela transformerait immédiatement les facultés en grandes écoles respectables. Il faut dire que la sélection est déjà assurée à l’université secrètement depuis des années. Elle est féroce mais invisible afin que jamais les lauréats de la fac ne prennent la grosse tête et réclament à l’élite sa part de pouvoir, de biens et d’honneur. Les étudiants passent en effet dans la moissonneuse batteuse de la licence où ils peuvent rester aussi longtemps qu’ils le veulent. Ainsi, ils peuvent avoir la belle vie et des beaux cours tout en acceptant d’en payer le prix par la difficulté d’obtenir un diplôme de valeur et ensuite des jobs de hauts niveaux (en termes de salaire mais aussi d’intérêt et de variété).

 Il existe aussi à l’université des tas de cursus formidables et méconnus où le niveau est excellent : les doubles licences, les magistères ou autre collège de droit, ainsi que des masters 2 qui donnent un niveau de connaissance et de méthode de recherche remarquable. Les grandes écoles ont bien essayé de créer des mastères (en jouant sur les mots donnant l’impression qu’elles délivrent un diplôme national et en le faisant payer fort cher), mais sans jamais, sauf exception, atteindre un niveau d’enseignement et de recherche comparable à celui de l’université. L’université française en terme de production intellectuelle n’a rien à envier à la plupart des universités de nos pays voisins.

 Mais là, l’heure est grave ! Le bel équilibre est menacé. L’université ne peut plus accueillir tout le monde et jouer ainsi son magnifique rôle de sélection naturelle. Elle a été tellement sevrée de moyens et surtout méprisée par tous les proviseurs de lycée qui dans leur discours de rentrée ne parlent que des fameuses prépas, par les médias qui adorent filmer la misère de ces institutions sans regarder de trop près les véritables trésors qu’elles recèlent (en terme d’enseignement et de recherche) afin de ne pas les mettre en danger, qu’elle n’a plus la capacité d’accueil qui permettrait de sauver le système.

 Augmenter les frais d’inscription sans faire de sélection mettrait probablement la jeunesse dans la rue comme au Canada ou en Afrique du Sud car il s’agirait d’une mesure visiblement discriminatoire. L’espérance de bourses pour les plus doués ne sauverait pas plus la situation qu’elle ne l’a fait dans les pays étrangers où les frais d’inscription ont fortement augmenté. Il n’y a qu’une solution qui permettrait de sauver la situation et d'attendre patiemment le passage des classes d’âge nombreuses (jusqu’en 2020 au moins).

 Il faudrait s’inspirer du système qui préside au fonctionnement des centres de loisir (et de science-po !) : faire payer des frais d’inscription en tenant compte du revenu des parents. Au lieu des 281 euros annuels payés par tout étudiant entrant à l’université, il conviendrait de mettre en place un tarif dégressif sur la base de l’avis d’imposition du foyer fiscal. Certes, l’on pourrait objecter qu’à 18 ans les étudiants qui démarrent dans la vie sont indépendants. Peu importeraient les revenus de leurs parents. A vrai dire, il n’y aurait pas grand scandale à prendre en compte le foyer fiscal et donc la réalité du niveau de vie de l’étudiant. La justice sociale serait assurée. Ainsi, l’université aurait une nouvelle source de revenu, les jeunes, issus de milieux ayant des moyens relativement faibles ne pouvant compter que sur-mêmes, n’auraient pas davantage à payer qu’aujourd’hui. Les étudiants étrangers, dont les frais d’inscription augmenteraient, donneraient plus de valeur à leurs études en France (d’autant que leur parent, eux, n’y paient pas d’impôt).

 L’équilibre national serait ainsi préservé : les jeunes issus de milieux favorisés trimeraient dans des prépas qui ne leur laissent guère le temps d’apprendre le sens critique pendant que les personnes issus de milieux moins favorisés continueraient de profiter des cours souvent excellents et en prise directe avec la recherche qui sont dispensés à l’université. L’élite ainsi légitimée pourrait continuer à maintenir le statu quo social pendant que de jeunes intellectuels, issus des milieux moins favorisés devenant parfois eux-mêmes enseignants, continueraient à couler des jours tranquilles sans prendre part aux décisions principales.

 Je reconnais toutefois que l’idée fort simple et sans doute bien connue des décideurs est trop bonne: elle risquerait en fin de compte de préserver le rôle de l’université comme ascenseur social et de générer d’excellents étudiants susceptibles de concurrencer les si méritants travailleurs des classes prépas.

 Le tarif dégressif pourrait peut-être être une solution temporaire, ne risquant pas de mettre le système par terre, s’il était mis en place de façon modeste. L’université resterait ainsi à sa place et ses trésors resteraient cachés pour ne pas risquer d’être dérobés. Il existe au cœur de l’University Collège de Dublin, un livre rare et fort ancien (The book of kells) que l’on vient visiter du monde entier. Toutes les universités françaises ont l’équivalent de ce trésor en leur sein mais peu de personnes viennent le visiter. Il faut reconnaître qu’elles sont d’ailleurs enrichies, en cours de route, par les étudiants déçus des prépas voire même des grandes écoles qui aiment étudier voire souhaiterait participer à la recherche. Le tarif dégressif permettrait de sauvegarder ce secret si bien gardé sans toucher à l’équilibre général.

Si l’on voulait vraiment sortir du cynisme français (dire que l’on accueille tout le monde sans en avoir les moyens) en matière d’enseignement supérieur, il faudrait probablement fermer les classes prépas et les grandes écoles comme l’avait conclu l’historien Marc Bloch en 1943 dans son livre “Une étrange défaite” écrit peu avant sa mort dans la résistance. Il faudrait alors réinvestir massivement dans l’université (avec les moyens retirer aux prépas et aux grandes écoles) et se passer de notre si brillante élite plaidant pour la plus grande modestie de l’État et donc de l’université. Une telle révolution apporterait peut-être, cependant, davantage d’inconvénients que de bénéfices. Reste donc le tarif dégressif !

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