Etat d'urgence : faisons du juridisme !

Valls a demandé aux députés de ne pas faire de juridisme et de voter la prolongation de l'état d'urgence. Les libertés publiques sont en jeu tout autant que la sécurité. Il est donc urgent de faire du droit et de comprendre aussi en quoi le conflit est un conflit d'ordre juridique. Une sorte de super notaire imaginaire pourrait peut-être aider à résoudre ces multiples conflits intriqués.

Par Emmanuel Jeuland, professeur de droit.

M. Valls a lancé aux députés après les attentats du 13 novembre dernier et pour justifier la prolongation de l’état d’urgence : “Arrêtons le juridisme ! Avançons ». Ce faisant, il a peut-être commis une erreur stratégique. C’est au contraire en faisant du droit jusque dans ses plus infimes détails – ce qu’il appelle le juridisme - que nous pourrions avancer vraiment. Nous ne sommes pas impliqués tant dans une guerre de religion ou de civilisation que dans un conflit d’écoles juridiques. Ne pas comprendre ce qui se joue pour le « Général » que se veut être le premier ministre revient peut-être à commettre une erreur historique. On peut discuter juridiquement pour savoir si l’on est en guerre. La réalité est que  l’on n’a pas affaire à un conflit de croyance mais à un conflit juridique avec un faux Etat.

L’Islam s’appuie depuis le 9° siècle sur quatre écoles de droit (v. notre précédent article sur « L’éclairage juridique de Daech » : il s’agit des Hanéfites, des Malékites, des Shâfi’ites et des Hanbalites), de la plus souple et la plus factuelle à la plus rigoureuse et littérale. Ces écoles sont réparties entre les différents pays du monde musulman. L’arrivée du Wahhabisme au début du XIX° siècle sur la péninsule arabique a marqué un tournant dans la mesure où l’école la plus rigoureuse (l’école des Hanbalites) devenait une idéologie au service des princes Seoud cherchant à conquérir le pouvoir. En tant qu’idéologie, elle a conservé les traits rigoureux et littéraux du hanbalisme (mains coupés pour les voleurs, licéité de l’esclavage, etc.) tout en devenant intolérante vis-à-vis des autres écoles plus souples. D’une certaine façon, Daech ou autre al-Qaïda représentent le produit historique de cette dérive qui est peut-être aussi la face malade de l’Islam comme le dolorisme et l’antisémitisme ont et sont encore parfois les faces malades du christianisme. Il faut éviter l’amalgame tout en tentant de regarder les choses en face en notant que cette école juridique intolérante considérée parfois comme une 5° école fait partie du monde musulman (de la Oumma) en posant d’ailleurs de nombreux problèmes internes.

Or, l’Occident représente aujourd’hui une sorte de 6° école juridique hors Islam encore plus souple que l’école Hanéfite (qui admet le consensus doctrinal et l’analogie tout en reconnaissant une place secondaire aux législations étatiques contrairement au principe de laïcité qui implique que le droit non religieux soit prééminent). Elle est le strict opposé de l’école totalitaire de Daech : non reliée à une religion et plaçant les règles religieuses en second plan.

Le judaïsme met davantage à égalité droit étatique et droit religieux. Le principe de laïcité existe sous la forme du principe « la loi du royaume est la loi » avec des exceptions si la loi d’un Etat devient totalitaire. Certes, on peut penser que chaque école juridique peut se développer légitimement sur son propre territoire. Cependant la notion d’Etat n’est sans doute pas la même pour tout le monde puisque pour l’Islam et le Christianisme, ce ne sont peut-être pas tant les frontières d’un Etat qui comptent que l’étendue des terres couvertes (la terre d’Islam ou la terre chrétienne). L’acronyme Daech renvoie au territoire de l’Irak et de Sham qui selon certains peut couvrir la Syrie, la Jordanie, le Liban et même la Palestine.

Imaginons à titre d’hypothèse qu’au lieu de qualifier les tensions qui existent actuellement de conflit religieux entre le judaïsme, le christianisme et l’Islam, nous ayons en réalité un conflit juridique.

Nous serions en présence en quelque sorte de trois frères devant hériter. Imaginons qu’une sorte de super notaire soit chargé de cette succession. Le monde judéo-chrétien-islamique est né d’une même souche égyptienne et mésopotamienne. Les trois frères (ou frères et sœurs) ont donc les mêmes ascendants. Chacun estime être légitime à réclamer une part de l’héritage qui n’est autre qu’une certaine façon de vivre et de faire société.

Le judaïsme est en quelque sorte responsable de sa fratrie comme première religion du livre et comme fils aîné. C’est ce qu’exprime cette idée souvent mal interprétée de peuple élu. Elle signifie que le fils ainé est responsable et qu’il doit notamment être le gardien de la Torah en laissant ouvertes les centaines d’interprétations que chaque verset peut supporter. Elle n’a pas vocation à susciter la jalousie des deux autres frères.

Cependant, l’animal premier né est souvent sacrifié dans la Torah. Il doit être offert en sacrifice dans certains cas. La difficulté d’être l’aîné est d’être la visée de la haine des deux autres plus jeunes frères qui veulent prendre sa place. L’antisémitisme chrétien a eu sa part dans la Shoah. Il existe un antisémitisme islamique mêlé peut-être d’une admiration pour le grand frère.

Selon Freud, les premiers hébreux ont tué Moïse qui était en quelque sorte leur père et commémorent ce crime chaque année pour ne jamais risquer de faire de Moïse un père idolâtré. C’est aussi pour cette raison qu’il n’a pas traversé le Jourdain et que l’emplacement de sa tombe est resté inconnu. Il ne fallait pas en faire un lieu de pèlerinage. Il s’agissait d’éviter que la religion du fils aîné devienne un nouveau totémisme, un nouveau culte de l’ancêtre et que le fils reprenne la place du père. Cette régression aurait conduit un jour ou l’autre à ce que ce nouveau père religieux soit à nouveau assassiné. La retombée dans l’idolâtrie aurait conduit à de nouveaux sacrifices humains.

L’héritage de l’aîné est donc de sauvegarder l’histoire de la famille et de sauver le livre en le réactualisant sans cesse. Le second fils est dans une position identitaire difficile. Dans une famille, le second a souvent un tempérament d’artiste car sa position plus incertaine le conduit à la créativité. L’occident chrétien est indéniablement créateur en science et en art. Anthropologiquement, il a eu tendance à vouloir tuer non pas le père mais le fils aîné. Il convoite l’héritage de l’aîné auquel il aurait voulu se substituer. Tout son travail au long des siècles à consister à accepter qu’il était second, par exemple en ne parlant plus d’Ancien  et de Nouveau Testament, mais de premier et de second testament, mieux de Torah et d’Evangile. Même athée, une personne issue d’une lignée de chrétiens doit accepter une sorte de dette anthropologique vis-à-vis de l’aîné. Elle consiste notamment à admettre que son héritage culturel, même s’il ne croit pas en dieu, est issu de ce livre fondateur, la Torah.

Le 3° enfant dans une fratrie est souvent le favori de la mère quand il est aussi le dernier. Il peut admirer ses deux frères aînés tout en profitant pleinement de l’amour de sa mère. Cette mère prend peut-être la forme chaleureuse de la Oumma, la communauté musulmane. L’identité du 3° est claire. Il peut être tenté de réclamer tout l’héritage pour lui en affirmant qu’il a pris le meilleur des deux religions précédentes et que la sienne est plus parfaite. Maïmonide un penseur juif du Moyen-Age reconnaissait que l’Islam était la plus belle et le plus parfaite des religions. D. Sibony y voit justement là la faille de cette religion, elle est trop parfaite et peut susciter des tendances extrémistes totalitaires. L’extrémisme islamique n’accepte pas notamment l’existence d’Israël au cœur de ce qu’il considère être une terre musulmane. Il n’accepte pas l’idée que son livre est à la fois révélé et issu des deux religions précédentes. Il semble avéré que le prophète Mahomet a eu des maîtres juifs et chrétiens. Le rationalisme d’un auteur musulman comme Averroës, notamment, devrait permettre cette double approche des origines du livre. Le risque à ne pas reconnaître sa place de troisième est de vouloir prendre toute la place et de reconstituer une religion du père, une idolâtrie appelant des sacrifices humains. Il ne s’agit pas là  de tout l’Islam qui en tant que religion prend légitimement toute sa place, il s’agit des tendances extrêmes, mortifères qui constituent peut-être la faille de l’Islam. Ces extrêmes sont obsédés par une pureté totalitaire. Il ne s’agit pas tant d’une question de religion que d’une question juridique de succession entre des écoles juridiques différentes.

Il ne faut pas faire d’amalgame entre Daech et le reste de l’Islam mais y repérer que s’y expriment des pulsions létales qui viennent se loger dans les failles identitaires de l’Islam vis-à-vis de ses deux frères aînés. Le Wahhabisme est la doctrine juridique de Daech. Son rétrécissement sur les sources d’origine et donc sur sa racine (D. Sibony note que la racine est l’étymologie de radical) est la voix d’un benjamin qui réclame tout l’héritage en niant l’héritage des autres et en niant que son propre livre a une dette vis-à-vis des deux livres précédents. Faisons du juridisme au contraire pour tenter de déceler, tel un super notaire de famille, ce qui se joue dans cette guerre de succession.

Il existe d’ailleurs une guerre de succession qui se rejoue à l’intérieur de l’espace des trois frères. Dans le monde chrétien, une guerre millénaire est toujours prête à se réactiver entre l’aîné  orthodoxe, le second catholique et le troisième protestant. Dans le monde musulman une guerre de succession se poursuit depuis des siècles entre les chiites et les sunnites. Dans le monde juif, des courants opposés ont disparu avec les catastrophes. Après la destruction de Jérusalem au 1er siècle ne sont restés que les descendants des pharisiens (plus tard des oppositions ont existé par exemple entre le hassidisme et une version plus traditionnelle du judaïsme, etc.).

Une sorte de guerre de succession se reproduit aussi au sein de chaque religion entre les hommes et les femmes. Les hommes détenteurs de la force veulent aussi être les seuls héritiers. La recherche d’équilibre dans le judaïsme a peut-être conduit à retenir la transmission matrilinéaire, par les femmes. La guerre des sexes dans le monde chrétien est peut-être un reflet de sa quête d’identité. Cependant, le principe juridique d’égalité des hommes et des femmes peine à se traduire dans la réalité. Le christianisme et l’occident qui en est issu a tendance à pencher trop du côté de l’amour et pas assez du côté de la loi alors qu’il n’y a d’amour possible que si la place de chacun est juste et assurée. L’Islam est une religion qui penche un peu trop, d’après les lectures que j’ai pu en faire, du côté de la loi et de la soumission à la loi même si l’amour fait aussi partie de la théologie musulmane. 

Faire du juridisme pour un super notaire, c’est voir les relations familiales dans leurs impossibilités inconscientes, dans leur écheveau de jalousie à reconnaître, mais non à extirper à tout prix et à exclure au nom de la sécurité et de l’identité. Il faut prendre toutes les mesures sécuritaires en France sans reproduire Guantanamo en prolongeant indéfiniment les gardes-à-vue. Cela reviendrait à ignorer les enjeux juridiques. L’idéologie sécuritaire est le nom de l’ignorance identitaire fixée sur elle-même. Ce qui n’empêche pas et au contraire implique la mise en œuvre de sanctions proportionnées, ce qui est le vrai sens du principe toraïque du talion, contre les auteurs et les commanditaires de crimes.

Pourquoi un groupe de criminels se met le monde à dos en tentant d’attirer les armées au sol ? Est-ce un pur suicide ou au contraire la connaissance inconsciente que l’on ne peut extirper la jalousie et la pulsion mortifère de l’autre qu’en se détruisant soi-même. La faille du premier frère est d’être haï par les deux autres, la faille du second est de vouloir remplacer le premier et la faille du troisième est de vouloir transformer les deux autres en simples protégés. Dans ces failles se logent les extrémistes ayant eux-mêmes des problèmes identitaires individuels.

Un jour je me suis trouvé à regarder un match de football d’enfants de 10 ans près du périphérique parisien. Un entraineur se présentant comme musulman m’a proposé une sorte d’apologue des trois footballeurs en me montrant les trois meilleurs joueurs sur le terrain en me disant qu’il ne souhaitait pas faire des généralisations sur les trois religions mais pointer les différences dans les failles potentielles de ses trois enfants : « Tu vois le petit musulman sur le terrain, il se pense fort, il est fort techniquement et physiquement mais il porte trop le ballon, si bien qu’il ne marque presque jamais. Tu vois le jeune juif qui déborde sur la gauche, il a l’intelligence et la technique mais il manque de physique, il est issu d’une lignée qui a beaucoup souffert. Tu vois le jeune chrétien, il a le sens de la relation et de la passe, mais il reste en défense comme s’il voulait protéger sa mère qui est représenté par les buts. Il s’excuse un peu d’exister et ne se porte presque jamais vers l’avant, si bien qu’il ne marque jamais non plus ». L’entraineur touchait du doigt quelques failles potentielles de ces trois religions du livre pouvant conduire à des comportements extrêmes et notamment le dolorisme chrétien qui est peut-être une des sources de l’idéologie sécuritaire en Occident déchristianisé,  resté habité par la culpabilité. Il faut un peu plus de droit en Europe parfois trop laxiste et méprisant du droit estimant que seul compte un vague vivre ensemble. Les pères des enfants musulmans de Belgique ont reproché au gouvernement son laxisme quand ils ont vu leurs fils devenir intenables et violents. On pourrait reprocher à l’Europe d’avoir failli faire couler la Grèce quand il fallait renforcer ses frontières extérieures. Alors que ce fantasmatique vivre ensemble (mot courant au Canada qui veut dire accepter chaque communauté comme elle est) ou lien social se construit par le droit et non par les sentiments. La violence extrême commise par des personnes déliées qui se transforment en arme de destruction massive par le suicide assisté par des drogues brise les liens de droit. Que les tueurs ne connaissent rien à l’Islam n’empêche pas qu’ils soient des instruments au service d’extrémistes dogmatiques et totalitaires. A l’inverse, c’est l’attribution des justes places et des parts d’héritage qui construits les relations juridiques permettant de construire une société paisible. Ainsi par exemple, l’école et l’enseignement supérieur ne doivent pas cesser de constituer des ascenseurs sociaux (voir article précédent sur ce blog) et ne pas reproduire une même classe sociale privilégiée, conformiste et souvent ignorante, voire méprisante du droit.  S’il vous plait, faisons du juridisme !

 

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