Le Grand Paris et les super-héros

Et si les métropoles avaient besoin de super-héros ? Et si les super-héros faisaient les métropoles ? La série dessinée Masqué de Lehman et Créty (2012-13) interroge l’imaginaire du Grand Paris.

Superman Univers, hors-série août 2016, DC comics Superman Univers, hors-série août 2016, DC comics

Une ville digne de ce nom peut-elle vivre sans super-héros ? L’assomption de Superman, dans les années trente, poursuit l’ascension verticale de la ville américaine. Double transparent de New York, Métropolis se subsume dans cet individu tout puissant qui en incarne l’ordre nouveau, comme venu d’ailleurs, et qui demande pour s’y adapter tout à fait quelque capacité de projection. Le fait est désormais bien connu ; il est même intégré à la bande-dessinée par les scénaristes. Le hors-série de Superman Univers d’août y revient explicitement, et plutôt longuement : Superman s’y trouve confronté avec une remise à niveau de Métropolis genre Iphone 13 et se doit de réagir. Dans le même ordre d’idées, il serait intéressant de rapprocher plus systématiquement les atermoiements et autres conflits psychologiques des héros inventés pour Marvel par Stan Lee, non seulement de la crise de confiance historique des Etats-Unis à partir de la fin des années soixante, mais aussi bien du devenir des métropoles américaines dont le centre-ville, progressivement abandonné, confrontait directement la déréliction des basses classes à la magnificence de l’architecture de hauteur.

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Le super-héros, augmenté, extra-terrestre, reste assurément la figure la plus adaptée pour dire le nouveau régime de la ville. Sa seule apparition fait signe vers une mutation fondamentale, une nouveauté qui fait basculer l’ensemble de la scène vers un sens aigu de la modernité. Le mutant – tel que le définit Marvel – est encore à advenir. Il nous projette déjà dans le futur de la cité.

Quelles que soient ses capacités surhumaines, le super-héros reste pourtant attaché à un lieu. Il appartient définitivement à la culture américaine et aux villes qui l’ont vu naître. Métropolis, justement, est trop transparente. Certaines villes sont habitées, d’autres pas. Il y a déjà de cela quelques années, on pouvait croiser à New York l’effigie monumentale de Spider Man, dans l’atrium de l’AT&T Building de Philip Johnson. Elle y était à sa place. Etonnante force du soft power culturel, qui vend aux enfants de partout des rêves universels… pour les relocaliser in fine sur des territoires bien précis.

Dans l'atrium de l'AT&T Building de Philip Johnson, le post-modernisme poursuivi par tous les moyens ? Dans l'atrium de l'AT&T Building de Philip Johnson, le post-modernisme poursuivi par tous les moyens ?

D’où la question initiale : une ville digne de ce nom peut-elle vivre sans super-héros ? Question absurde, en vérité, mais à laquelle un film comme L’Ere d’Ultron, l’an dernier, à faire gambader les Avengers dans les rues de Séoul, prêtait quelque actualité. Outre la starification de maigres constructions mutantes – l’île de Sevit, Digital Media City – la ville entendait bien en effet profiter de l’aura des créatures américaines, se les attacher ne serait-ce qu’un instant, et garder un peu de leur empreinte…   

La question aura en tout cas sérieusement travaillé un écrivain comme Serge Lehman. Avec Fabrice Colin, Lehman avait déjà scénarisé la bande dessinée de La Brigade chimérique (2009-2010, dessin de Gess), qui tentait une audacieuse archéologie européenne du super-héros. Avec Masqué, qu’il réalise en 2012-2013 avec Stéphane Créty, la version française du super-héros se trouve directement reliée à celle des embellissements de la capitale. A en croire son témoignage, ce serait même la découverte des résultats pour le concours du Grand Paris qui aurait servi de catalyseur : à l’« élargissement remarquable de la ville » devait correspondre l’émergence d’une mythologie nouvelle… « Cette coexistence entre la vie quotidienne et les prodiges, entre les hommes ordinaires et les demi-dieux, […] traduit en images et en récits la perception des milieux urbains […] : c’est une production culturelle qui ne peut avoir lieu que dans les mégapoles. Paris a connu ça. Il y a un siècle, après l’élargissement d’Haussmann, c’était "la plus grande ville de l’univers". Et tout un panthéon de proto-super-héros a pris forme : Fantômas, Lupin, le Nyctalope, etc. Il y avait aussi des tonnes d’histoires de science-fiction, des invasions extraterrestres sur les Champs-Elysées, des savants fous cachés dans les catacombes… » On ne s’étonnera guère, dans ces circonstances, que l’histoire se polarise sur un certain Préfet Spécial de Paris, lointain héritier de Haussmann, mais aux ambitions tout aussi démesurées.

"Qu'est-ce qui est arrivé à Paris ?" Masqué 2012 "Qu'est-ce qui est arrivé à Paris ?" Masqué 2012

Du Grand Paris, Masqué tient assurément l’élargissement géographique de sa scène capitale : Meudon, Gennevilliers accueillent plusieurs épisodes du récit, tandis que La Défense devient le cœur de Paris Métropole. Intra-muros, la capitale a également changé. Outre les voitures volantes classiques – on en trouvait déjà chez Robida –, le Viaduc des Arts est devenu gigantesque, et l’on remarque surtout, ici ou là, l’émergence de gratte-ciels imposants. On retrouverait volontiers le geste spectaculaire de Jean Nouvel, qui proposait, image à l’appui, de manhattaniser les tours des arrondissements périphériques... Non sans cohérence ; l’exercice poursuit à sa manière la projection de l’« imagination architecturale » à même de catalyser le développement de la ville. Seule variation : Créty semble esthétiquement plus proche de Chicago que de New-York. Et, il est vrai, une légère déception. Passés ces quelques surgissements légèrement post-modernes (la résurrection du Chicago années trente, justement), rien ne semble avoir vraiment changé…

masque-montmartre

 

Depuis Meudon, on aperçoit au loin un ensemble pour le moins original, qui semblerait de Future Systems. Mais on ne s’en approchera pas. Pour sa part, le port de Gennevilliers subit une mue spectaculaire. Finis les entrepôts : vive les immeubles clinquants ! Le tout hésite pourtant entre un style balnéaire de bon aloi et la modernisation des Grands Ensembles les plus homogènes. Seules quelques courbes, inspirées peut-être de Zaha Hadid, que cite Créty, viennent animer une modernisation digne des années 1970. De loin, on reconnaît d’ailleurs la silhouette de la mairie de Gennevilliers, tour moderniste de 18 étages achevée par Georges Auzolles en 1978, et qui pourrait bien avoir servi de clé d’inspiration pour l’ensemble.

Masqué Port de Gennevilliers Masqué Port de Gennevilliers

A vrai dire, c’était surement là une des difficultés de l’exercice. A défaut de réalisations ou même de véritables projets spectaculaires, le Grand Paris reste largement abstrait. Soucieux d’ancrer leurs super-héros dans le terreau parisien, Lehman et Crety se devaient pourtant de susciter un décor probable. Résultats des courses : un pittoresque maintenu, ceinturé par une modernisation mainstream déjà sérieusement datée (et donc vraisemblable, même pour les plus pessimistes). Vouloir relancer l’ascension urbaine, visiblement, ne va pas de soi, dût-on en faire profession de foi…

Les super-héros, dans une telle perspective, viennent évidemment faire signe. Ils incarnent à eux seuls la mutation en marche. Mais la logique qui meut leurs apparitions s’en trouve peut-être modifiée. Si l’avènement du Paris haussmannien avait suscité héros et savants fous, les mutants de Masqué risquent toujours de faire figure de produit d’appel, résultant moins d’un décor réellement transformé que d’une logique volontariste en appelant au retour de l’avenir. C’est là la logique fictionnelle du préfet Beauregard, longuement explicitée : tenter de renouer avec le flux plasmatique à la source des anomalies héroïques, revient à renouer avec quelque chose comme le moteur historique hégélien, et retrouver les heures de gloire du « Paris capitale du XIXe siècle » – voire du premier XXe.  Or cette logique se voit peut-être dédoublée par celle des auteurs eux-mêmes qui, pour souligner la folie meurtrière du Préfet, n’en poursuivent pas moins, dans ce monde, son projet le plus insensé.

Le tout est d’autant plus glissant que nos anomalies surhumaines sont toujours menacées d’américanisation latente, ou d’artificialité… Le complexe d’infériorité ressenti par un des personnages face à Superman pourrait tout aussi bien rejaillir sur les rapports entre cultures populaires, et souligner le caractère profondément étranger, si ce n’est abstrait, des anomalies, auxquelles ne correspond aucune réalité parisienne contemporaine.

En fin de parcours, une solution de réancrage semble pourtant trouvée, avec l’apparition d’une gargouille surhumaine dans Notre-Dame. L’historicisation de l’anomalie permet en effet de mieux comprendre la seule adjonction apportée à la Défense : une immense préfecture dont les deux tours parallèles, au-dessus du corps central, clouent au sol l’arche déjà ancienne. Pour moderniste qu’il puisse paraître, le bâtiment héroïque fait ainsi le lien avec l’ancienne cathédrale. Victor Hugo n’est pas loin, et avec lui, toute la tradition poétique avec laquelle nos auteurs entendent retisser des liens. La série, bientôt, se terminera sur la tombe de Baudelaire (ou plutôt le monument qui lui est consacré, au cimetière de Montparnasse).

masque-prefecture-de-metropole

De Baudelaire à Debord… C’est ainsi toute une lignée de l’approche poétique de la ville qui défile de volume en volume, pour les placer finalement sous le signe de la psychogéographie. Renouer avec cette tradition, qui passe encore par le dadaïsme, le surréalisme ou le lettrisme, tel est un des enjeux à nouveau partagés par le préfet et ses deux créateurs. Les allusions sont nombreuses. Et l’on peut aussi bien s’en étonner. S’ils ont été aux prises avec l’haussmannisation puis la modernisation de la capitale, les avant-gardes n’ont pas tardé à en critiquer les formes concrètes. Guy Debord, s’il put rêver à haute voix de bâtir des villes neuves, consacra également une énergie notable, dans la seconde partie de sa vie, à regretter la splendeur du Paris de sa jeunesse. On n’ose imaginer le jugement qu’il aurait porté sur Gennevilliers dernière mode. De telle sorte que le préfet Beauregard, mu par une volonté de puissance indéniable, ne peut que caricaturer, et fondamentalement pervertir le projet des avant-gardes… sans que l’on sache au juste ce qu’il faut penser de celui de nos deux auteurs. Ne sont-ils pas entraînés, eux aussi, par son rêve de prédominance retrouvée ? A tout le moins une nostalgie, dont ils révèlent, il est vrai, la part la plus délirante.

Il serait amusant, dans un tel contexte, de comparer la préfecture de Masqué avec la mairie de Tokyo réalisée par Kenzo Tange en 1990.

Kenzo Tange, Mairie de Tokyo, 1990 Kenzo Tange, Mairie de Tokyo, 1990

Architecte d’Etat s’il en fut, et abonné aux formes monumentales, Tange s’était imposé, depuis les années 1950 – et notamment, déjà, l’Hôtel de ville de Tokyo – comme un des maîtres de la formule « esprit japonais et techniques occidentales » (wakonyosai), qui régissait alors le développement japonais : son béton brut retrouvait volontiers les formes japonaises des temples ou la pente de leur toit, et intégrait ainsi formellement la violente mutation connue par l’archipel dans une continuité volontaire. Avec ses deux tours, ce sont pourtant bien les cathédrales occidentales que rappelle ouvertement la mairie. Alors que la préfecture de Masqué se présente comme le comble du lien avec le passé, la mairie de Tange finissait ainsi par faire apparaître, au cœur de Tokyo, la condition d’une modernité japonaise largement déchirée entre tradition et désir d’Occident. Quelque chose comme un vertige architectural… qui donne à relire d’une manière plus aiguë les velléités du préfet de Masqué.

(A suivre…)

 

 

A lire : Masqué, Lehman et Crety, Delcourt – Néopolis, 2012-13

            Udo Kultermann, Kenzo Tange, Verlag für Architektur, Artemis, Zurich, 1970 (ouvrage d’un superbe noir et blanc).

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