Ouvrir la place Dauphine, les embellissements sacrilèges de M. Perrault

Le projet d’embellissement de l’île de la Cité exposé ces jours-ci à la Conciergerie, outre le gigantesque vitrail qu’il propose d’installer devant Notre-Dame, s’en prend aussi à la place Dauphine, au plus grand mépris du génie du lieu, politique aussi bien que poétique. Et si l’on relisait André Breton ?

Revenons donc, après avoir vu ce qu’il en était des adjonctions à Notre-Dame, aux projets d’embellissement de l’Ile de la Cité proposés par Dominique Perrault et Philippe Belaval, sous la haute autorité de la Présidence de la République.

Car des propositions faites par les deux hommes, c’est finalement le rapport à l’haussmannisme qui mérite d’être interrogé. Etonnante, par exemple, reste l’affirmation selon laquelle, « après plus d’un millénaire à braver les eaux pour constituer de l’espace public, [le baron Haussmann] s’affaire à le réduire pour mieux le surveiller ». Si, sur l’île de la Cité, « de nombreuses ruelles résidentielles » laissent alors en effet la place à « de grandes cours intérieures privées », on ne peut négliger pour autant la réalisation majeure que constitue le dégagement du parvis de Notre-Dame… et sa mise sous influence directe d’une caserne devenu depuis le siège de la préfecture de police. La surveillance, sous Haussmann, ne peut être détachée de la monumentalisation de l’espace public, bien plus que de sa réduction. Le parvis, dans une telle logique, rejoint la gigantesque place de la République, sous la bonne garde de la caserne qui la borde toujours, ou plus généralement, des boulevards, qui n’accueillent la foule que pour la mettre à portée de canon.

Place de Lutèce, c Dominique Perrault Architectes. Le drapeau est là. Mais où sont les voitures ? Place de Lutèce, c Dominique Perrault Architectes. Le drapeau est là. Mais où sont les voitures ?

La distinction peut sembler subtile, mais suffit à placer sous une lumière étrange le projet d’une place de Lutèce sur l’emplacement de la rue du même nom, soit entre l’Hôtel-Dieu et le Palais de Justice. La proposition, il est vrai, tient de l’acrobatie verbale : elle ne repose après tout que sur le changement de nom, et une comparaison enthousiaste avec la place Saint Marc de Venise (ah ! alors…). Si l’on pense qu’il existe même, au même emplacement, la très officielle « place Louis Lépine », l’invention gagne encore quelque sel. Seul le recul des grilles du Palais jusqu’à ses marches permettrait de gagner quelques 25 mètres, problématiques dès lors que la rue du Palais n’est pas fermée à la circulation. Mais c’est encore la qualité d’un espace public découpé par la préfecture de police, le palais de justice et le tribunal de commerce qui reste suspecte.

Place Louis Lépine / de Lutèce ? Place Louis Lépine / de Lutèce ?

Il suffira, pour s’en faire une idée, de se tourner vers le véritable embellissement de la place, absent des beaux rendus dorés, et que la Préfecture a commandé sans tambours ni trompettes à l’architecte Fabienne Bulle : un bâtiment d’accueil, dont l’accordéon de métal perce entre l’institution et l’immeuble voisin. La grande baie vitrée qui l’ouvre sur la place, et qui se voit tout naturellement associée à la « transparence » et à la « luminosité », recouvre aussi bien, par la disposition la plus pragmatique de l’espace, « l’aperçu » de la surveillance et du contrôle.

Aménagement de la place Dauphine, c Dominique Perrault Architectes Aménagement de la place Dauphine, c Dominique Perrault Architectes

Mais c’est dans le traitement accordé à la place Dauphine que l’ouverture chère à Perrault et Belaval, et emblématisée par le vitrail du parvis de Notre Dame, se révèle la plus significative. Deux mesures majeures sont censées en modifier profondément l’économie. Le transfert de l’accès au tribunal depuis la rue du Palais vers la rue de Harlay, soit la place Dauphine, qui accueillerait dorénavant une « Place Basse ». L’édification, dans le prolongement nord de la même rue de Harlay, d’une passerelle favorisant la venue depuis la rive droite. Dans les deux cas, il s’agit bien de désenclaver une place, de la rendre au flux urbain comme à son double touristique, trop concentré sur Notre Dame.

Jacques-André Boiffard, vue de la place Dauphine illustrant Nadja d'André Breton en 1928 Jacques-André Boiffard, vue de la place Dauphine illustrant Nadja d'André Breton en 1928

« Cette place Dauphine, écrivait André Breton en 1928, est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. »                   

Au moins nos deux impétrants en auront-ils fini avec la vieille garde lyrique. Le charme propre au champ clos ne les retient guère. Ouvrez-moi tous ces terrains vagues nihilistes. Circulez, puisqu’on vous le dit ! Rêvons avec eux de ces boutiques charmantes que leur sens de l’accueil touristique ne tardera pas à convier en ces lieux. On est si bien, déjà, près de Notre Dame, entre les tee-shirts, les casquettes et les cartes postales… Quelques armes de plus, pour surveiller la nouvelle entrée du tribunal, et tout sera pour le mieux.

La place Dauphine après le passage de Dominique Perrault ? La place Dauphine après le passage de Dominique Perrault ?

Le génie des lieux, auquel sont sensibles les poètes, ne relève pourtant pas de la seule subjectivité. « Retirée », la place Dauphine l’était plus encore lors de sa conception. De 1607 jusqu’à 1874, une paroi de maisons la séparait de la rue de Harlay. Une arche, invisible depuis les extrémités de cette rue, faisait un lien discret. De l’autre côté, le couloir entre les deux immeubles de façades – assez long pour être officiellement considéré comme une rue, la rue Henri Robert – protège encore la place du flux du Pont Neuf, suivant une intention très évidente.

Charles Marville, la place Dauphine vers la rue de Harlay, 1865 Charles Marville, la place Dauphine vers la rue de Harlay, 1865

La statue d’Henri IV, on le sait, n’a pas été située au centre de la place qu’il avait commandée, comme ce sera la mode plus tard avec le système des places royales, mais sur le Pont Neuf. Le choix d’une ouverture en entonnoir – par la rue Henri Robert, donc – ne permet pas de l’apercevoir de partout. On la voit d’autant moins, même, que l’imposant terre-plein qui la porte n’est pas centré sur cette rue, mais légèrement décalé. Hilary Ballon, dans son brillant The Paris of Henri IV, en a montré la raison : la statue devait d’abord être visible tout au long du quai des orfèvres, qu’elle clôt sur fond de Louvre royal. L’espace de la Seine en est tout entier monumentalisé ; mais la place Dauphine, au revers de ce dispositif scénographique, a gardé une part de privauté. Elle fonde un espace qui sait jouer tout à la fois de l’ouvert et du fermé, du public et du privé, du regard royal et du retrait des citoyens.

Détail du plan de Mérian, 1615, avec la géométrie de l'ensemble déjà idéalisée / repolitisée Détail du plan de Mérian, 1615, avec la géométrie de l'ensemble déjà idéalisée / repolitisée

La redécouverte par nos architectes du jour de l’unité de l’île de la Cité, qu’ils entendent à tout prix offrir au flux du tourisme, brise cet espace-là, éminemment politique. L’appel de l’ouverture ne supporte pas la dualité, ni la liberté de ceux qui parcourent la ville en dehors du regard royal – ou touristique.

André Breton, toujours lui, aimait à saisir l’île de la Cité depuis le quai du Louvre, soit non loin des fenêtres du palais d’Henri IV. Il en devinait l’unité justement, et y voyait l’image d’une femme. La place Dauphine en participait : « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Erotiser le regard du roi, le faire passer du pouvoir de l’allégorie à la vivante intimité, et sacraliser les parts d’ombre qui lui échappent, tel pourrait être le programme d’une telle vision. Il semble malheureusement inaccessible à ceux qui, une fois de plus, se sont rêvés en architectes du monarque, et semblent prêts, pour ce faire, à toutes les profanations.

     

PS : Notons-le en passant : « reconfigurer » la station de métro Cité, dont l’escalier est peut-être le plus beau de Paris, en « station exposition, à l’instar de la station Louvre-Rivoli », relève de la plaisanterie du plus mauvais goût. Contentons-nous de ces globes lumineux d’aujourd’hui, légèrement surdimensionnés – pour des quais dont l’étroitesse contraste déjà avec l’énormité de l’escalier – et qui installent dans ce magnifique espace technique une part de trouble spatial plutôt bienvenue.

A lire :   le rapport de Dominique Perrault et Philippe Bélaval, que l’on peut télécharger ici.

Hilary Bellon, The Paris of Henri IV, MIT Press, 1991.

André Breton, Nadja, dont, tous les lecteurs s’en souviennent, une scène des plus mémorables se situe place Dauphine.

Et du même, qu’on ne saurait trop conseiller, « Pont-Neuf », recueilli dans La Clé des champs.

 

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