Architectures mutantes (Métropoles et super-héros 2)

Et si l’architecture iconique prenait la place du super-héros ? Et venait appuyer Paris dans la guerre des métropoles ?

Les édiles nous mettront-ils un jour du super-héros, comme ils ont saupoudrés ici ou là des ronds-points par centaines, par milliers, par dizaine de milliers peut-être ? Le collant coloré appartiendra-t-il de fait à la panoplie du jeune urbaniste en herbe ? Histoire de booster nos chères agglomérations, de les propulser vers l’avenir… A peu de frais, bien entendu…

Cela reste peu probable. Mais certains bâtiments ne laissent pas d’interroger. Tout se passe comme s’ils avaient pris eux-mêmes la place du super-héros, et paradaient fièrement au milieu du peuple des immeubles. Pensez à la récente Cité de la Mode, aux bons soins de Jakob et McFarlane. Ne dirait-on pas le masque du Frelon Vert, à même de métamorphoser le pénible hangar qu’il surmonte, et d’héroïser une personnalité des plus communes. Difficile d’éviter son regard. Il fait désormais la loi sur ce quartier de Paris…

Jakob et MCFarlane, Cité de la mode Jakob et MCFarlane, Cité de la mode

Ou bien cette délicieuse coquille de Zaha Hadid, qui s’était naguère posée derrière l’Institut du Monde Arabe. N’était-ce la réplique exacte du blob-range-vaisseau de Superman vs Batman, au cœur de Chicago ? Ou plutôt son modèle ? Oh, en tout petit, minuscule, et dans l’arrière-cour, encore… N’est pas Guangzhou qui veut, avec son énorme vaisseau-opéra en bord de fleuve. Et Paris a parfois de ces pudeurs de vieille fille… C’est tout dire : le seul vaisseau philarmonique qui ait réussi à s’y poser ces derniers temps semble avoir tant forcé son atterrissage qu’il en reste tout cabossé, et en a littéralement écrasé sa fragile partie centrale. Mais Lyon, après tout, pourrait tout aussi bien faire valoir ses droits. Si les primo-occupants de l’astronef posé par Coop Himmelb(l)au à la confluence du Rhône et de la Saône se sont jusqu’à présent montrés des plus discrets, la seule allure de leur engin témoigne d’une présence assurément peu commune… Est-il même besoin de référence spatiale explicite ? L’usage massif des pouvoirs de l’informatique, medium hors-sol s’il en est, suffira à singulariser n’importe quelle bâtisse au-dessus du lot de ses consœurs. Le groupe d’architectures iconiques réunies par Koolhaas sous le signe de Dubai Renaissance évoquerait volontiers une réunion au sommet des Avengers, ou autres X-Men

Rem Koolhaas, Dubai Renaissance / Avengers, Marvel Rem Koolhaas, Dubai Renaissance / Avengers, Marvel

A surgir ici ou là, nos super-créatures peuvent ainsi rappeler les anomalies de Masqué, et soulever des questions identiques. Procèdent-elles-t-elles du développement hyperbolique de la ville, ou feront-elles figure de produits d’appel ultra-perfectionnés ? Sous prétexte qu’elle coûte plus cher qu’une voiture ou un meuble, on se fait souvent une idée par trop mécanique de l’architecture, comme expression de la richesse. Elle peut aussi bien relever de l’investissement. A l’échelle architecturale : le design se vend bien, se loue bien. A l’échelle de la ville, dont les réalisations distinguées bonifient les terres. Le préfet de Masqué tentait, super-héros à l’appui, de capter le flux de la puissance historique, trop longtemps détourné de Paris. L’architecture peut sur le même modèle travailler à canaliser les flux de capitaux…

Le Paris haussmannien qu’invoquent Lehman  et Créty, après tout, naît moins de l’expression d’un régime à peine vagissant que d’un élan à même d’associer à ce régime une affaire capitaliste de grande envergure – et de lui allier de ce fait les classes les plus aisées. Pari réussi. Mais qui doit sans cesse être rejoué dès lors que chaque métropole mondialisée relance la même partie, et qu’on n’est même plus certain d’aspirer les capitaux nationaux. Pari qui, à défaut de gouvernement franchement autoritaire, ne peut plus passer par la réfection totale du milieu urbain, et n’engage plus que quelques pivots iconiquement chargés… en espérant déclencher un mouvement véritable.

Il s’agit d’abord d’être inventif, c’est Richard Florida qui le dit. Bâtir une ville à même de séduire les désormais fameuses classes créatives, qui viendront s’y installer, s’y sentiront chez elles, et propulseront les innovations des temps à venir. Les investissements, l’économie suivront, assurés de multiplier les profits. A défaut d’exposer (ou même d’avoir sur place) les classes en question, l’architecture permettra dès lors, pour un prix finalement assez raisonnable, d’exhiber cette nécessaire créativité. De l’invention, que diable ! Car la Philarmonie de Paris, de Jean Nouvel, est à la lutte avec la salle symphonique que le même Jean-Nouvel a dessiné pour Copenhague, l’Opéra qu’il a rénové à Lyon, et tous ceux qui poussent en Chine à une vitesse accélérée, comme le petit pavillon Hadid, derrière l’Institut du Monde Arabe n’était jamais que le double avorté de l’opéra de Guangzhou (bis repetita) !

A l’heure de la guerre cinématographique entre Marvel et DC Comics, on n’oubliera pas une différence de taille entre les deux univers, qu’on a d’abord négligée. En sus de brutes technologiquement augmentées (Batman), DC s’est fait une gloire de super-héros venus d’ailleurs (Superman et Krypton). Les X-Men sont quant à eux des mutants. S’ils sont pour l’instant tout aussi isolés que les premiers (et ne nous épargnent pas leurs cas de conscience), ils annoncent peut-être l’ère à venir… De manière analogue, les architectures les plus iconiques, qui semblent venir d’ailleurs, qui viennent souvent d’ailleurs, conçues qu’elles sont par des architectes mondialisés, hésitent malgré tout entre les deux statuts. La ville les suivra-t-elle ? Sera-t-elle vraiment emportée par cet appel d’air ?

Toute héroïque qu’elle puisse paraître, l’architecture iconique relève aussi du pari. Et de son échec possible, de son échec entrevu. Esthétiquement – la dimension n’est pas taboue – elle peut même y trouver quelque appréciable ressource. Le Musée Guggenheim de Bilbao, grand père des super-héros du jour, prenait l’allure d’un navire échoué. Belle comme la rencontre insolite de l’envol et de l’accident d’autoroute, du vaisseau interplanétaire et d’un gigantesque casse-noisette, la Philarmonie de Paris trouve une grande part de son charme dans son aspect fracassé. L’effondrement sismique comme assomption. On regrettera seulement que les édiles l’aient conservée intra-muros et n’aient pas misé tout à fait sur le Grand Paris. Quitte à parier, que cela soit au moins avec de véritables enjeux.

Jean Nouvel, Philarmonie de Paris Jean Nouvel, Philarmonie de Paris

(A suivre…)

A lire : Richard Florida, The Rise of the Creative Class, 2002, The Flight of the Creative Class. The New Global Competition for Talent, 2005, Who’s your City? How the Creative Economy is Making Where to Live the Most Important Decision of your Life, 2008. Notons qu’à ce jour, nous ne disposons d’aucune traduction française de Richard Florida, ce qui, au vu du poids de ses théories dans le réaménagement effectif des villes tout autour du monde, ne manque pas d’interroger. Florida annonce pour sa part un nouvel opus à paraître en 2017, The New Urban Crisis, qui semble devoir faire la critique de cette même ville qu’il a promue depuis quinze ans… Sa société de conseil, on ne peut plus influente, définira-t-elle les orientations à même de corriger les politiques qu’elle a elle-même déterminées ? On n’a pas encore tout vu.

 

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