Vivre avec l’architecture soviétique, après

Se réapproprier l’architecture soviétique, telle est bien la question que soulèvent des villes comme Bichkek, ou Almaty non loin de là. Chronique Asie Centrale 2, en association avec le photographe George Dupin.

photo George Dupin photo George Dupin

Se réapproprier l’architecture soviétique, telle est bien la question que soulèvent des villes comme Bichkek, ou Almaty non loin de là. Vivre avec ce qui est devenu une part de vous-mêmes, voire la part la plus officielle, la plus spectaculaire… quand cette architecture affiche bien souvent une brutalité sans appel.

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On n’oubliera pas, de ce point de vue, que le Kirghizistan, comme le Kazakhstan, relèvent historiquement d’une culture nomade, où la ville ne va pas de soi. Bishkek comme Almaty, si elles connaissent une histoire longue au confluent des routes du commerce, doivent toutes deux leur expansion moderne, à partir du XIXe siècle, à l’installation d’un fort russe, à l’avant-garde de la colonisation venue du Nord.

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Dans ce contexte, les formes brutalistes, et pour tout dire paramilitaires de l’architecture soviétique s’inscrivent dans une double grille de lecture. Au cœur de la Guerre Froide, elles chantent le grand combat contre la puissance impérialiste américaine, jusque dans la ressemblance la plus troublante. Difficile, à voir le palais présidentiel de Bishkek, couramment surnommé la Maison Blanche, de ne pas penser, en nettement moins bien, à l’Hôtel de Ville de Boston. Mais la même architecture peut aussi bien apparaître comme la sublimation répétée des premiers fortins coloniaux…

Un des lieux les plus étonnants, de ce point de vue, reste certainement le Musée Frounze. On y a préservé la maison de naissance du grand homme, dont le père arrivait de Moldavie. Mais celle-ci se retrouve littéralement encastrée dans un bâtiment moderniste des plus opaques et des moins engageants.

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Frounze n’est pas n’importe qui. Figure bolchévique majeure de la guerre civile, il est responsable en chef, en 1919, de l’Armée Rouge sur le front oriental. C’est sous sa direction qu’est vaincue l’armée blanche de Koltchak. C’est lui aussi qui, l’année suivante, conquiert la Crimée, avant d’écraser en Ukraine les troupes anarchistes de Makhno… et d’éliminer avec elle toute organisation possible de la révolution par le bas, au profit de l’autoritarisme bolchevique.

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Evinçant Trotski à la tête de l’Armée Rouge en 1924, Frounze meurt l’année suivante. Mais son destin ne s’arrête pas là puisque sa ville natale de Pichpek se voit débaptisée en 1926 pour prendre le nom du grand général… et ce jusqu’à l’indépendance du Kirghizistan, et le retour de Bichkek !

Que faire de cet héritage, à l’heure de la réinvention du pays ? A l’heure aussi bien d’une recomposition de la population, quand les Russes, qui représentaient deux tiers des habitants de la ville en 1970, n’en représentent plus qu’un tiers en 1999, et que les Kirghizes, à l’inverses, sont devenus majoritaires…

Le musée Frounze est plutôt bien entretenu. Mais la réfection du Musée National d’Histoire, actuellement en cours sur Ala Too, laisse la place à toutes les suppositions. Il faut dire que l’instituttion, s’ouvrant sur une double statue monumentale de Lénine et Frounze, se présentait comme un haut-lieu du rococo marxiste (voir la description de Bernard Chambaz dans son Petit Voyage d’Alma-Ata à Achkhabad). Non loin de là, un des théâtres monumentaux est presque en ruines. Plus loin, sur la place de la Victoire, le mouvement a été porté à son extrême. On a détruit un très beau restaurant soviétique, tandis qu’on construisait, de l’autre côté, l’énorme cube vitré sans le moindre intérêt d’un centre commercial : le si joliment nommé Red Center…

Théâtre, photo George Dupin Théâtre, photo George Dupin

Les « solutions » de ce genre montrent assez la difficulté à l’œuvre. Il y a bien dans l’architecture soviétique de Bichkek un patrimoine, dont la violence n’élimine pas l’intérêt esthétique, ni la part dans la construction historique du pays. Dans la mesure où la situation économique ne permet pas de programme monumental de grande ampleur, comme dans le Kazakhstan voisin, il faut trouver à l’habiter. Et l’on mesure assez, à l’aune de cette équation, l’intelligence de la place Ala Too, sur laquelle nous nous arrêtions naguère. Le déplacement de la statue de Lénine, vers l’arrière du Musée National d’Histoire et en dehors de l’espace le plus symbolique, plutôt que sa destruction, reste de point de vue un geste décisif. Quant aux ballons argentés, multicolores, qui occupent désormais l’ancienne place du pouvoir, ils valent bien, après tout, les richissimes immeubles dorés des nouvelles capitales…

 

(A suivre)

 

Chronique Spritz et Karlton, en association avec le photographe George Dupin

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