Kim Kong chez Perret, ou le retour au village

Kim Kong, diffusé ces jours-ci par Arte, se déroule en une sorte de Corée du Nord… et plonge le héros au cœur d’une architecture parisienne : le Centre Economique et Social, sur la butte de Chaillot. Entre le souvenir du Prisonnier de McGoohan et celui de l’exposition universelle de 1937, l’architecture de Perret entre dans une étonnante équation.

Le cinéaste se réveille, et il est… ailleurs. Il a été enlevé. Difficile, en regardant le premier épisode de Kim Kong, sur Arte, de ne pas penser à la fameuse ouverture de la série Le Prisonnier, de Patrick McGoohan : le prisonnier se réveille… et il est au « village », cette étrange mixture post-moderne avant l’heure, où une Italie de carton-pâte se retrouve sur les côtes anglaises.

Le village, découvert par McGoohan à son réveil (Le Prisonnier) Le village, découvert par McGoohan à son réveil (Le Prisonnier)

A l’opposé des contre-utopies de l’époque – et si souvent d’aujourd’hui – The Prisoner se détachait de l’homogénéité productiviste de la ville en série, partout identique, et mettait en scène le nouveau monde des loisirs et des identités réinventées. On était en 1968, au temps de Baudrillard et des situationnistes. Portmeirion où était tourné l’ensemble, était par ailleurs un vrai village de vacances, qui comptait bien profiter de l’occasion pour faire valoir ses droits. Et retourner au profit du spectacle sa dénonciation télévisée : on ne sort pas du village, tous les épisodes vous le démontreront un par un. Et si vous regagnez Londres, c’est que Londres… est devenue le village.

Le cinéaste donc, se réveille dans une sorte de Corée du Nord. Il débouche sur une grande place, tout du moins, comme son prédécesseur, et c’est une étrange mixture de néo-classicisme et d’art déco. De hautes bâtisses bien blanches, avec de jolis toits de tuiles.

La place du "village" nord coréen dans Kim Kong (c Arte) La place du "village" nord coréen dans Kim Kong (c Arte)

Un long moment, on pense à Val d’Europe. L’ordinateur aura arrangé les choses (il a parfois la main lourde), et ajouté ces hautes tours politiques. On se réjouit un peu vite que la Corée du Nord ait été mise en plein dans cette ville nouvelle entièrement centrée sur Disneyland. Mais ce n’est pas ça. Le cinéaste se réveille en Thaïlande, où sont allés filmer les équipes du film…

Et pourtant, tout à coup, nous y sommes : notre rapté entre dans le palais du dictateur… et nous voilà en plein Paris, au beau milieu du Conseil Economique et Social. Il faut le dire : la bâtisse tient bien son rôle.

L'intérieur du palais du dictateur dans Kim Kong (c Arte) L'intérieur du palais du dictateur dans Kim Kong (c Arte)

Auguste Perret, son concepteur, prônait l’usage du béton sans ornement – à l’heure où il était très généralement couvert de toutes sortes de revêtements. Mais il estimait aussi bien qu’un tel choc esthétique ne se ferait pas sans une sublimation du matériau par les formes – et le rappel notamment du grand art classique. D’où les cannelures des colonnes, dans la grande salle que traverse notre prisonnier nouvelle manière. La modernité passait par un néo-classicisme revisité.

Le résultat ? Un étonnant mélange de lumière (les nouvelles techniques de construction permettent d’énormes baies vitrées) et d’austérité ; une pompe toute de sévérité, majestueuse, peu amène. Le Palais d’Iéna, qui devait accueillir le Musée des Travaux Publics, est conçu à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1937. Il accompagne la réfection du Palais de Chaillot, sa mixture de néo-classicisme et d’art déco, ses longs développements latéraux comme en colossales colonnades. Il accompagne les hautes colonnes blanches du Palais de Tokyo. Il accompagne enfin les clous de l’Exposition Universelle, heureusement démontés depuis : les pavillons de l’Allemagne hitlérienne et de l’Union Soviétique stalinienne. Juste en bas du Trocadéro, sur la Seine, ces impressionnantes mixtures de… (mais on connaît la suite) se ressemblaient étonnamment.

L'Exposition Universelle de Paris, 1937 : un avatar du "village" ? L'Exposition Universelle de Paris, 1937 : un avatar du "village" ?

La sublimation du béton, en 1937, rencontrait ainsi la dérive autoritaire du néo-classicisme. Il ne saurait s’agir de relier directement Auguste Perret ou son architecture au totalitarisme. Mais rien ne pourra empêcher cette rencontre d’avoir eu lieu. Toute la zone en reste marquée. C’est certainement, pour bien des parisiens, la plus autoritaire de Paris.

Sous prétexte d’explorer les dictatures lointaines, Kim Kong éclaire ainsi sans le dire un peu de notre architecture commune. Le chef décorateur, François Gila Girard, était déjà celui de la série Trepalium, dont on a déjà parlé sur ce blog. Il y explorait l’imaginaire du béton brut ; il s’attache cette fois au béton à la grecque. Poursuivra-t-il son exploration du Grand Paris ? A sa manière, il travaille en tout cas à constituer ce qu’il faudrait nommer une lecture oblique de notre ville, de notre architecture, avec ses intuitions irrémissibles, et ses problèmes propres. Que dans Kim Kong, le néo-classicisme soit mis en rapport avec le faste néo-européen thailandais, que les souvenirs du fascisme construit percutent sans prévenir l’aura néo de Val d’Europe-Disneyland, constitue de ce point de vue une équation qu’il serait absurde de simplifier, mais à laquelle on aurait bien tort de ne pas s’attacher.

 

(A suivre)

 

L'escalier du CESE dans Kim Kong, une belle exhibition technique... encadrée de colonnes à la grecque L'escalier du CESE dans Kim Kong, une belle exhibition technique... encadrée de colonnes à la grecque

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