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Billet de blog 30 mars 2022

Charles Pennequin en scène : dans la cage thoracique de l’univers

Charles Pennequin, qui vient de faire paraître "Dehors Jésus" aux éditions POL, était en scène hier soir, accompagné de son complice, le guitariste Jean-François Pauvros. L’occasion d’un spectacle unique, porté par un corps dans tous ses états. Un face-à face avec l’irrémédiable… et le souvenir de toutes ces existences minuscules qui font notre monde.

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Charles Pennequin et Jean-François Pauvros à la Maison de la poésie

Le petit Jésus lit le catalogue de la Redoute. Il aimerait bien une moto, un casque de moto, pour qu’on ne voie pas sa tête… et une winchester. Avec sa mitraillette pour enfants, Jésus tire à blanc sur les voisins.

Charles Pennequin vient de faire paraître un nouveau volume aux éditions POL : Dehors Jésus, qu’en séance de dédicaces il tamponne bien volontiers de sa bobine entourée de ces mots « Charles Pennequin chez les martiens ». Il se produisait hier à la Maison de la poésie de Paris, passage Molière, en compagnie de son acolyte de longue date, le guitariste Jean-François Pauvros. Il ne fallait pas s’attendre pourtant à ce que la performance soit muselée par le livre et en suive la voie toute tracée. Hésitant entre magnétophones, grandes feuilles, petits cahiers, livres anciens, Pennequin trace un chemin, une constellation, dont on comprend vite qu’elle sera unique, qu’elle passe par des moments d’improvisation, qu’elle bifurque in extremis, ou que des morceaux bien rôdés, appelés même par l’accompagnement de Pauvros, s’y voient revisités avec une force toujours neuve. C’est un temps de poésie, absolument présent. Un temps tout court, sans relâche, dont chacun sortira ébranlé.

Les tons, aussi bien, ne cessent de varier. Il y a naturellement cette hilarante histoire de Jésus, étrange à force de banalité, dans le Nord de la France. On pense comme malgré soi à La Vie de Jésus de Bruno Dumont, qui seul sait marier aussi bien le rire et l’angoisse, l’horreur et la tendresse. A l’inoubliable grand-père du Petit Quinquin, qui balançait assiettes et couverts sur la table, répond ici la « mamie » qui gave de soupe ses invités, jusqu’à l’oppression. Mais surgissent aussi des voix comme martiennes, annonçant la fin des échanges humains. Et c’est encore une dimension cosmique qui s’empare de certains textes. L’effarement devant la puissance de destruction et de disparition au cœur de l’univers. Tout semble parfois pris dans une spirale obsédante sans retour.

Pennequin reste un poète aux prises avec la mort… sans oublier pour autant ceux qu’elle emporte sans bruit. A la tentation de se mesurer au grand Trou, de dire par le Trou, que le Trou dise peut-être et dépossède ce corps de sa propre voix… répond ainsi l’attention renouvelée aux petites gens, aux perdus sans avoir pris tout à fait garde d’exister. A ces existences minuscules dont les histoires, les historiettes restent invisibles aux yeux de la grande et de ses catastrophes spectaculaires. Ceux qui y sont toujours sans qu’on les compte. Le catalogue de la Redoute, on y revient. Et la télévision aussi. Tout l’attirail des sans-grades. « Mamie », finalement, cessera un jour de manger. On rit aux steaks qu’elle planque dans les tiroirs et l’on souffre horriblement, comme si souvent avec Pennequin, de cette dépossession programmée qui l’absente à elle-même. « Mamie » finit par prier pour la disparition des humains, ces dévorateurs. Et l’on entend tout à coup, venue d’un répondeur, la voix de Tarkos, disparu si prématurément…

C’est aussi que du Trou noir au gosier envahi par la soupe, de l’astéroïde à la petite patate qu’on pourrait se prendre en plein visage, pour qu’il se passe enfin quelque chose, tout communique, entre trop plein et aspiration par le vide, avec obscénité, et un art consommé de l’incongru et de la disproportion.

Quand la voix d’Anne-James Chaton, à la Gaîté lyrique, se tendait au plus neutre, celle de Pennequin parcourt un spectre impressionnant, du presque murmure au cri, se rentre dans la gorge, devient rauque, mâchonnée, s’étouffe… et c’est l’exploration de la cage thoracique. Un corps omniprésent se comprime, s’amplifie, démultiplié par les appareils qu’il emprunte : micros, magnétophones, mégaphones… C’est un corps cosmique, traversé de forces, de gravitations. Et c’est un corps bien réel, troué par la bouche, hanté par sa propre extinction. Suivant des rythmes préétablis, haletant, sans souffler ou presque, le poète le porte jusqu’à ses dernières extrémités.

Il y a parfois de la « Môme néant » à la Jean Tardieu dans ces grognements, ces lapements (« A fait rin / A’xiste pas »). Il y a surtout, au bout du compte, deux postulations que l’on pouvait penser nettement contradictoires et qui alternent pourtant ici avec une vitesse folle jusqu’à presque se mêler. Un mouvement Artaud-Luca, dans l’insupportable face-à-face avec malédiction de la mort, brusqué ici d’un humour imparable, on dirait presque cosmique. Une veine bien plus proche de Richepin et de ses « gueux », ses « claquepatins », ses « loqueteux » qui remontent du néant et se font enfin entendre. Après tout, ces mots que le poète mâche, ce sont aussi les leurs, et ce ressassement, c’est aussi le leur, pour une langue en intensités plutôt qu’en extension, en cycles naturels, incessants, obsédants, plutôt qu’en déploiements linéaires. Et puis ces gens de peu, ce sont aussi nos disparus, dont nous conservons seuls la mémoire. Plusieurs, dans la salle, reconnaîtront leur mamie, ses affreuses absences, les journées télévision.

Pris entre ces mouvements toujours contradictoires, le spectateur éclate de rire, reste bouche-bée, la pensée lui passe par la bouche autant que par les oreilles, son cœur se serre : il devient lui-même une improbable mécanique sans repos, toujours secouée. Jésus, en début de spectacle, s’étonnait de se réveiller rapetissé dans un lit devenu trop grand. Le spectateur, s’éveillant à son tour, s’émerveille de s’être agrandi à ce point, le temps d’un spectacle, pour accueillir tant d’émotions contraires.

Pauvros, à l’accordéon comme maritime, à la guitare jouée en violon, au cri dans la caisse de résonnance… au chant même, est parfait de bout en bout. Un frère de scène et de partage.

A défaut de vidéo d'hier soir, un classique ! © Jean-Paul Hirsch

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