Faire de l’identité sans personne : l’architecture au défi

Construire de l’identité en milieu générique, tel est un des défis paradoxaux que les villes posent à l’architecture d’aujourd’hui – et qu’elle entend bien relever. Visite guidée en compagnie de l’agence Brenac et Gonzalez.

Connaissez-vous l’Avenue de France, à Paris ? Les usagers de la Bibliothèque Nationale l’empruntent régulièrement pour gagner le métro, comme, de l’autre côté, les étudiants de l’Université Paris Diderot. Entre ces deux pôles, une vie est née : les terrasses des cafés, au fil des années, se sont remplies, les commerces sont arrivés dans ce quartier qui semblait un désert il y a moins d’une décennie.

Un souffle perdure pourtant de cette époque, qui s’engouffre dans les avenues trop larges. Se tourner vers la rue Neuve Tolbiac, c’est déjà s’y confronter. L’idéal du bureau, l’esthétique de l’homme sans corps utile, ont imposé presque partout ces vastes baies vitrées, froides, que les tours de verre de la Bibliothèque prolongent quoi qu’elles en aient. Sous prétexte de transparence, de lumière, on a fini par créer un environnement d’une franche hostilité. Norman Foster (vous savez, le cornichon, la mairie de Londres…) y a construit un immeuble. Comble de paradoxe : il se noie dans la masse de ses voisins qui tous pastichent son utopie technologique.

De l’autre côté de la Bibliothèque, au-delà de Quai de la Gare, là où les lecteurs ne vont même plus, c’est encore pire. Prenez un triangle entre le Boulevard Vincent Auriol, la Seine et les voies ferrées de la gare d’Austerlitz ; mettez-y des sièges d’institutions financières, Natixis, Caisse des Dépôts, Caisse d’Epargne, Natixis, Caisse des Dépôts… Du verre, du verre partout : la grande glisse. On ne crée pas de commerces pour un quartier de bureaux. On y a seulement installé, comme encastrés dans les prismes financiers, des bars, et quelques restaurants. Des bars pour agents d’assurance, au design irrémédiablement froid ou absurde, et qui parfois, le soir, se teignent de rose…

Ce n’est pas un triangle, c’est une entaille. Presque aussi longue que le parc de Bercy. Le parcours du flâneur, déjà bien entamé par les voies ferrées, s’y brise définitivement. La valeur d’usage a cédé la place à l’irrespirable abstraction de la phynance.

Et puis, on a fini par s’en apercevoir. En berge de Seine, devant l’utopie de cristal, est venue se poser la Cité de la Mode. Une résille verte, si verte, comme pour contrebalancer au maximum l’atonie de l’arrière-fond. Des bas plutôt chics : de l’autre rive, le spectacle est réjouissant. Et la Cité elle-même offre de sa terrasse un beau point de vue : les bureaux autour de la gare de Lyon, sur ligne de fleuve, y brillent de tous leurs feux, le soir.

Jakob + MacFarlane, Cité de la mode Jakob + MacFarlane, Cité de la mode

De là à revitaliser le quartier… Niet. Le travail sur l’image est parfaitement assuré. Mais celle-ci se substitue assez grossièrement à une refondation impossible de la ville. Un détail ? On a imposé aux architectes, Jakob + MacFarlane, de conserver le vieil entrepôt qui se trouvait là, sans grâce architecturale aucune, et de l’habiller seulement. C’est assez mettre en valeur la nature purement vestimentaire de l’opération que l’on appliquait au quartier. Un masque bien cousu devait suffire à transformer l’agent d’assurance en super-héros. Les architectes y ont travaillé de leur mieux.

Evidemment, dans une telle optique, le côté des rails importait peu : on ne fait pas encore de wagons-mouches, et la SNCF ne vend pas de cartes postales. Le bord des voies est pourtant très largement en chantier. A Paris, récupérer du terrain constructible vaut la peine de concevoir des immeubles qui surplombent partiellement le domaine SNCF. Et, surprise, les promoteurs, ont eux aussi senti le problème…

Car à l’ère de l’image, tant d’uniformité finit par nuire. Certes, une banque doit ressembler à une banque. Mais il faut encore se distinguer. Les terrains parisiens sont trop chers pour se fondre ensuite dans l’invisibilité globale… et perdre de leur intérêt. Même les bureaux obéissent à la quête de valeur ajoutée. Un investissement architectural trouve ici sa raison d’être.

Brenac & Gonzalez, Be Open, photo Stefan Tuchila Brenac & Gonzalez, Be Open, photo Stefan Tuchila
Avenue Pierre Mendès-France (qui poursuit de fait l’Avenue de France) on a ainsi fait appel à Brenac & Gonzalez pour construire des bureaux hors du commun. Tant de grilles de verre finissent par étouffer. Qui d’ailleurs y serait plus sensible qu’un architecte, mieux, deux architectes ? A la place, il s’agit de définir une identité. Nous dirions peut-être un « branding », mais on dit une « identité ». Et c’est là que tout commence, ou recommence : une identité sans personne. Ailleurs, à Boulogne, un immeuble réhabilité par les mêmes Brenac & Gonzalez a changé trois fois de propriétaire dans le temps des travaux. Ici, ils doivent travailler pour l’identité d’un client qu’ils ne connaissent pas encore. Il fait beau voir les paradoxes qu’affronte l’architecture de notre temps.

Pour y répondre, Brenac & Gonzalez se réfèrent à Issey Miyake, une de leurs sources d’inspiration. Et le coup est habile. L’idée d’une parure toute extérieure s’associe à celle de la distinction. On travaille malgré tout sur mesure. Et la mode, finalement, aura enrobé toutes les parties visibles du quartier. La modernité, c’est la mode plus l’éternité, aime à dire Xavier Gonzalez, en paraphrasant Baudelaire. Et il faut bien le reconnaître, on lui sait gré de voir surgir enfin un immeuble habillé. C’est aussi un peu de socialisation qui apparaît, au détour d’un coupe-gorge.

Brenac & Gonzalez, Be Open, photo Stefan Tuchila Brenac & Gonzalez, Be Open, photo Stefan Tuchila

Le rapprochement avec Issey Miyake n’est d’ailleurs pas injustifié. Les architectes auraient pu rompre définitivement avec le modernisme ambiant, et plaquer quelques ornements pittoresques sur la structure invariable de l’immeuble de bureau. Ils ont préféré un modernisme plus exigeant. Ils ont ainsi vêtu leur bâtiment d’une résille composée de barres d’aluminium toutes inclinées selon des angles légèrement différents. L’ordinateur a été nécessaire pour calculer cette subtile danse. Mais le jeu en valait la chandelle : la « mantille » se plisse, ondule, et féminise avec élégance les formes génériques qu’elle recouvre. Le tout pourrait offrir un aspect quelque peu hermétique, et comme sur la défense, mais le dispositif prend bien la lumière. C’est un plus. Le décalage entre les masses de l’immeuble, le léger porte-à-faux (oh, rien d’inquiétant), vient encore le dynamiser.

Et puis, il y a cette sorte de bougé, en permanence. Les lignes se déplacent avec l’observateur, s’animent, se déhanchent un peu. Les architectes, confrontés à l’aspiration des voies ferrées, voulaient que la façade « prenne le vent ». C’est le cas. Par un effet complexe, les barreaux d’aluminium dessinent aussi d’étonnantes courbes de Gauss, qui ne cessent elles-mêmes de se mouvoir, de s’étrécir, de s’élargir. « Ce bâtiment a quelque chose du python Kaa, dans Le Livre de la Jungle. » Aies confiance… Le parallèle est plaisant. La morale aussi.

On ne peut négliger non plus ce qui produit ce charme : moins la résidence, l’accueil, que le déplacement de l’observateur. Au moins n’a-t-on pas cru qu’on pourrait arrêter, avec d’autres bureaux, un quartier qui ne veut qu’être traversé au plus vite. L’application élégante du cinétisme, voilà bien ce qui convenait le mieux à un territoire qui, par définition, brise la continuité lente de la ville. Les trains eux-mêmes en profiteront.

Brenac & Gonzalez, Be Open, photo Stefan Tuchila Brenac & Gonzalez, Be Open, photo Stefan Tuchila

Pour qui douterait de la part du métier en cette matière, on pourra d’ailleurs voir, mais du bus cette fois-ci,  une autre réalisation du duo : des bureaux, encore, directement sur le périphérique. Une résille bien plus épaisse, et orthogonale, y dessine des volumes « à la Donald Judd », qui, selon la manière dont ils prennent la lumière, et au fur et à mesure que le passager se déplace, se tendent dans le brillant du métal… ou se fondent dans le reflet du ciel. Ici aussi, la magie est saisissante : le bâtiment apparaît, disparaît, surgit, se perd. Il est tout au mouvement de la ville, qui a fini par nier en elle tout temps d’arrêt, et s’enchante de ses seuls transports. Mission accomplie.

Brenac & Gonzalez, Riverside, photo SG Brenac & Gonzalez, Riverside, photo SG

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