Presse: grèves annoncées contre la nouvelle loi

Le syndicat du Livre va déclencher, une grève d’avertissement qui va bloquer la distribution des journaux et magazines ce vendredi et ce mercredi 10 avril, jour de la présentation en conseil des ministres d'une loi qu'il dénonce. Les patrons des messageries de presse ne sont pas non plus satisfaits et se plaignent de ne pas être entendus.

Le passage en force n’a jamais très bien fonctionné, a fortiori quand il s’agit de déréguler un secteur économique contre l’avis de ses acteurs. Les messageries de presse, pourtant concurrentes, ont demandé au ministre de la Culture, comme à l’Hôtel Matignon, de corriger des points importants de la réforme gouvernementale. Michèle Benbunan, présidente de Presstalis, ne veut pas que des sociétés agréées puissent concurrencer les messageries de presse car cela condamnerait son entreprise. José Ferreira, président des MLP, redoute que ces mêmes coopératives soient maintenues mais vidées de leur substance.

Ces structures créées à la Libération, en 1947, dans le cadre de la loi Bichet, accordent une voix à chaque éditeur, quel que soit le chiffre d'affaires qu'il réalise. Présentées comme une aberration économique par certains hauts fonctionnaires, comme Marc Schwartz, inspirateur de cette réforme, elles fonctionnent, en fait, comme des coopératives viticoles ou comme le GIE de la carte bleue qui travaille avec des banques concurrentes.

Le projet prévoit aussi de mettre fin à l'obligation de distribuer n'importe quel titre. Ce qui permet, par exemple, à Zadig d’entrer sur le marché. Nul ne sait aujourd'hui comment seront précisément retenues demain les publications qui seront distribuées et celles qui ne le seront pas.

À ce jour, aucune réponse concrète n’a été faite à toutes ces observations transmises, dans le cadre d'une « concertation » : le projet de loi qui doit être présenté au Conseil des ministres du 10 avril prochain, avant d’être proposé en première lecture au Sénat, n'a toujours pas été révélé.

Situation inédite selon les syndicats

Les syndicats n’ont pas été logés à meilleure enseigne que les patrons.

Vendredi 29 mars, les représentants de la CGT ont été reçus par Fabrice Casadebaig, le numéro deux de la DGMIC (Direction générale des médias et des industries culturelles) et non par le numéro Martin Adjari et encore moins le ministre de la Culture Franck Riester,  qui ne leur a pas donné, non plus, lecture de la loi. « C’est une situation inédite et totalement anormale dans laquelle nous nous trouvons, affirme Didier Lourdez, secrétaire général de la SGLCE-CGT. On nous demande de débattre sur un sujet crucial mais on ne nous fournit pas le contenu du projet. Il est donc normal que nous engagions une action contre cette loi et la politique gouvernementale dans son ensemble. »

 « Que voulez-vous que l’on fasse dans cette situation, sinon nous faire entendre avec les moyens dont nous disposons ? » renchérit Laurent Joseph, délégué syndical central SGLCE-CGT.

« Nous avons compris que le gouvernement a un projet idéologique visant à déréguler le marché.  Pour le justifier, il se base sur l'idée que notre entreprise Presstalis est en déficit d'exploitation alors qu'il suffirait que les grands éditeurs renoncent à leurs ristournes de 20 millions d'euros pour qu'elle soit largement bénéficiaire. Les MLP qui rétrocèdent, selon le même principe, 5 millions d'euros, verraient aussi leur situation confortée si elles appliquaient la même recette.

Ce n'est pas ce que veut le gouvernement. Son projet consiste à restreindre le nombre de titres sur le marché en remplaçant l’obligation instituée à la Libération pour tout titre d’être distribué par le simple droit à être distribué. Il paraît que le résultat serait le même. C'est une plaisanterie à laquelle nous avons répondu : vous agissez comme avec le droit au logement, vous affirmez un principe mais vous ne le respectez pas ! »

"Ni débat, ni concertation"

« Vous mettez la presse sous la tutelle de l'Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes), à charge pour elle de valider un cahier des charges des opérateurs et des éditeurs car rien ne devrait être écrit dans la loi, poursuit Didier Lourdez. Il n’y a ni débat, ni concertation. »

Et de citer la lettre qu'il a envoyée au nom de la CGT le 22 février dernier à Franck Riester, ministre de la Culture, qui n'a obtenu aucune réponse. Il affirmait notamment : « Nous considérons l’absolue nécessité de maintenir en l’état l’article 4 qui oblige les coopératives à détenir au moins 51 % des parts dans une société commerciale. »

« En effet, cela permet aux coopératives de s’assurer du traitement égalitaire au sein de la messagerie. Sans cet article, le risque serait de voir les éditeurs aux plus gros chiffres d’affaires obtenir des rabais ou un meilleur traitement par un opérateur non contrôlé par les coopératives. Pire, un éditeur pourrait même devenir cet opérateur comme l’était Hachette avant-guerre, avec toutes les conséquences que ce trust entraînerait. »

Abordant le sujet technique des dépôts de presse et des plateformes de diffusion (niveau 2), la CGT fixait une autre ligne rouge :

« Nous sommes totalement opposés à une situation qui conduirait à la vente des SAD. Cette opposition n’est pas nouvelle puisque fin 2017, nous avions déjà refusé cette option. Face au tribunal de commerce et aux exigences de réorganisation, nous avons négocié une sortie vers le haut pour éviter que la filière ne soit exposée au dépôt de bilan. »

Enfin, comme la présidente de Presstalis, le syndicat du Livre alerte le gouvernement sur les conséquences de l'arrivée d'un nouvel opérateur. « Cette troisième voie n’est, de notre point de vue, pas envisageable. Elle permettrait à tort, dans une conjoncture de baisse des ventes, une concurrence encore plus féroce entre opérateurs et serait contreproductive pour l’avenir de la distribution de la presse, dans le cadre d’un système coopératif dont les coûts ne sont pas déjà totalement couverts par les prix pratiqués aujourd’hui. »

Pas un mot sur la sécurisation financière

Le refus des pouvoirs publics de répondre à toutes ces interrogations a donc déclenché un conflit d'autant plus difficile à apaiser que les patrons des coopératives qui pourraient tenter de calmer le jeu, ne donnent pas le sentiment d'être entendus du gouvernement.
Michèle Benbunan indique à Bercy que les problèmes de la logistique ne sont pas ceux qui doivent être traités en priorité. Il faut, selon la présidente, s'occuper de la complexité du modèle financier qui superpose, à chaque niveau de distribution, une gestion financière avec des responsabilités et des mandats qui y sont liés. Or, ce problème n'est pas, semble-t-il, traité dans la loi. Il n'y aurait rien d'écrit sur la sécurisation financière des circuits de distribution. Pourtant, il y a, à tout instant, 250 millions d'euros qui circulent dans le réseau. Une belle trésorerie que lorgnent des sociétés privées comme Hopps qui veulent prendre la place des massageries de presse.

José Ferreira, de son côté, ne veut pas que chaque éditeur puisse contracter directement avec les sociétés de distribution. Le président des MLP souhaite que les coopératives continuent de fixer les barèmes et il dénie à l'Arcep le droit d'établir le schéma industriel général de la distribution de la presse. Les deux messageries voudraient que les critères d'agrément qui vont les régir soient précisés dans la loi et ne soient pas laissés à la libre appréciation de l'Arcep. Presstalis comme les MLP considèrent aussi que le maintien du niveau 2 dont l'Arcep pourrait se porter garant est essentiel à la distribution.

C'est précisément ce niveau dont veut se passer le groupe Hopps qui veut ubériser la distribution en se passant de cet échelon. Cette société qui fonctionne, comme le font les nouveaux taxis, avec un réseau de collaborateurs occasionnels n'attend qu'un signe pour se lancer sur le marché. En dépit des dénégations de la rue de Valois ou de l'Hôtel Matignon, qui affirment ignorer tout de ce nouvel acteur. Les collaborateurs du Premier ministre affirment qu'ils auront le dernier mot sur le dossier mais  Edouard Philippe qui suit le dossier, reste silencieux sur ses intentions finales.

Une précipitation incompréhensible

« On veut nous rassurer en nous disant que cette loi ne s'appliquera pas avant 2023 mais alors pourquoi tant de précipitation ? souligne Laurent Joseph. C'est tout de même étrange, non ? En fait, ils veulent ouvrir à la concurrence mais ne savent pas encore comment s'y prendre. » 

Le tableau ne serait pas complet si, à Bercy, le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) n'avait pas évoqué, ces dernières semaines, la perspective d'un dépôt de bilan de Presstalis avec sa présidente. La conversation aurait dû en rester au niveau des hypothèses si, dans le même temps, Bercy n'avait refusé de verser la dernière tranche de 25 millions d'euros du prêt de 90 millions du FDES accordé l'an dernier. Le ministère des Finances demande aux éditeurs, via Presstalis, de s'engager sur une caution de 8 millions d'euros, correspondant à 33 % de ce dernier versement. Les grands groupes refusent de prendre cet engagement financier, ce qui engendre un nouveau surcoût de trésorerie et laisse planer un doute sur le versement des salaires fin avril.

L'État ne s'y prendrait pas autrement s'il voulait accréditer l'idée que les jours de Presstalis sont comptés et qu'il convient d'adopter en urgence une loi permettant à de nouveaux acteurs d'entrer sur le marché.

 

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