Le plan drastique de Presstalis

L’entreprise de distribution de la presse est maintenue en changeant de statut juridique au prix de 728 suppressions de postes et d’un amendement législatif gelant les transferts d’une messagerie à l’autre. Ce plan, présenté aujourd'hui, consacre la victoire des quotidiens sur les magazines.

Tout cela n’aura été qu’une vaste comédie habilement menée. La distribution de la presse continuera à être assurée et, ceci, de la même manière. Il n’y aura pas de nouvelle société de distribution créée par les magazines, comme l’avaient envisagé Bayard, Bauer, Prisma. Il n’y aura pas l’arrivée d’un nouveau concurrent comme le prévoit la nouvelle loi, devenue parfaitement inutile. Il n’y aura pas non plus de transfert de titres de Presstalis vers son concurrent les MLP. Un projet que le CIRI (Comiité Interministériel de Restructuration Industrielle) examine avec attention. Il y aura tout simplement retour un retour vers le passé, à savoir une nouvelle aide massive de l’Etat et de la collectivité qui permettront à Presstalis de survivre. Une nouvelle fois.

Le plan, présenté aujourd’hui, devant le conseil d’administration intitulé « revue synthétique des éléments relatifs à la structure cible » consacre la victoire des quotidiens nationaux sur les magazines. Elle permet au Monde, propriété de Xavier Niel, et au Figaro détenu par la famille Dassault de tirer les marrons de feu sans que ces actionnaires ne puissent publiquement être mis en cause. Ce n’est pas, en effet, les quotidiens que l’on sauve mais la distribution de la presse, dans son ensemble.

Dans le détail, voilà ce qui ressort du plan dont nous avons connaissance.
Sur un plan technique, la distribution des quotidiens est maintenue sur Bobigny et les centres régionaux, celle des publications est intégralement transférée sur le centre de Bonneuil. Les effectifs du centre de Bobigny sont ramenés de 193 à 121 personnes.
Le siège de Presstalis voit le nombre de ses postes de travail réduit de moitié, passant de 209 personnes à 104.
Ce plan prévoyant, la cession intégrale des dépôts de presse dénommé niveau 2, les 503 salariés qui y sont rattaché sortent du périmètre de Presstalis. A cet égard, il est prévu, avant que les négociations syndicales ne s’ouvrent d’en transférer 20%.
Au final, ce sont donc 728 postes sur 905 qui sont supprimés.

Les avantages de la mise en règlement judiciaire
Le coût de ce plan social de ce PSE (Plan de Sécurisation de l’Emploi dixit) approche les 90 millions d’euros dans le cadre d’une société dite in bonis et de 77 millions dans le cadre d’une mise en règlement judiciaire de la société. Dans cette seconde alternative, les AGS ( le régime de garantie des salaires financé par les entreprises et les salariés) prendraient, à leur charge 40 millions d’euros, ce qui réduit l’impact du plan pour Presstalis à 37 millions d’euros.
Un montant que les éditeurs regroupés au sein de l’entreprise sont à même d’assumer car ils se partageront cette charge au prorata du chiffre d’affaires qu’ils réalisent.
Le règlement judiciaire devrait donc être l’option privilégiée des actionnaires car si l’entreprise reste en l’état, la mise en oeuvre du plan reviendrait à 166 millions d’euros contre 74 si elle passe en « rj ». Le compte de résultat qui découle part d’hypothèses, raisonnables  mais éloignées de la réalité, à savoir une baisse des ventes de 8% pour les quotidiens en 2020 et 2021 et de 6,5% pour les magazines. Ce qui implique que la chute qui dépasse actuellement les 10% pour les quotidiens et plus de 15% pour les news soit enrayée. Cela suppose une amélioration de leurs contenus.
Ce schéma anticipe sur une augmentation du prix de la tonne des vieux papiers revendus qui passerait de 20 euros actuellement à 120 euros en 2022. IL s'agit là d'une pure spéculation car l’effondrement du prix de papier résulte du retrait des Chinois du marché international qui ont pris la décision de s’approvisionner sur leur propre marché. Et ils ne reviendront pas.

Pas de bénéfices après la restructuration
Le compte de résultat imaginé pour 2021, après mesures de restructuration et, compte tenu de ces hypothèses assez optimistes, prévoit un résultat très légèrement positif, avec un ebit de 1,8 million d’euros. C’est en intégrant les 9 millions d’euros du fonds de modernisation, c’est-à-dire, une aide d’Etat, que l’entreprise peut afficher un résultat positif de 10,8 millions d’euros. En 2022, l’entreprise prévoit même une légère perte de 400 000 euros, compensée toujours par l’apport de ce fonds.
Autrement dit le plan drastique que Presstalis s’apprête à adopter ne lui permettra pas de dégager des bénéfices. Pour peu que l’entreprise ait retenu des hypothèses de construction irréaliste, elle devrait même être en perte.
Pour l’Etat, ce n’est pas ce qui compte. Pour lui, la seule considération à prendre en compte est la préservation du système de distribution de la presse et des quotidiens. Ceux-ci, emmenés par Louis Dreyfus, directeur général du Monde, ont remporté le bras de fer qu’ils avaient engagé contre le gouvernement. ls vont continuer à profiter du système, en bénéficiant d’une part de l’aide massive de l’Etat et d’autre part, de la solidarité des magazines. Comment les hauts fonctionnaires du CIRI pourront-ils s’opposer à ce schéma qui a le mérite de fonctionner et qui bénéficie du soutien du ministère de la Culture et de Matignon? La gestion rationnelle des fonds de l'Etat passera derrière l'intérêt politique.
Le placement en règlement judiciaire de la société vers lequel on se dirige présente un double avantage: celui de dispenser Presstalis de s’acquitter du moratoire fiscal et social et de passer en pertes 135,6 millions d’euros. Celles- ci seront assumées par  les éditeurs qui se les répartiront en fonction du chiffre d’affaires qu'ils réalisent chez Presstalis (73% pour les magazines, 27% pour les quotidiens).

Prolongation du gel des transferts par la loi
L’effort qui est demandé aux éditeurs ne s’arrête pas là puisque le plan prévoit une contribution complémentaire des éditeurs de 4% et une augmentation de 3 millions de la péréquation, c’est à dire de la contribution versée par toutes les publications au système pour financer la distribution des quotidiens.
Ce plan consacre donc, une nouvelle fois, la puissance et la gestion du dossier par les grands quotidiens comme Le Monde et Le Figaro qui ont su peser sur les rouages de l’Etat pour imposer leur solution à toutes les publications. Les magazines vont protester, à travers leurs organes représentatifs, mais ils n'ont pas proposé la moindre alternative.  Tous ont pris contact avec le concurrent, les MLP mais n'ont jamais sauté le pas quand cela été possible.  Dès lors, ils se retrouvent pris dans une nasse dont ils ne pourront pas sortir. S'ils le pouvaient, en partant, chez MLP ou un concurrent qui reste à créer, Presstalis  partirait immédiatement en liquidation judiciaire et les quotidiens nationaux perdraient tout contrôle sur le système. Pour éviter cet écueil,  le gouvernement a prévenu la commission des affaires culturelles de l’Assemblée Nationale qu’un amendement prévoyant d’étendre le gel des transferts de titre d’une messagerie à l’autre, allait lui être soumis. Il sera proposé à la discussion en séance publique lors de l'adoption de la prochaine loi audiovisuelle.
Cet amendement aurait été suggéré par l’Arcep, le nouvel organe de régulation du secteur présidé par Sébastien Soriano qui entretient les meilleures relations avec Xavier Niel, propriétaire du Monde.

 

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