Presstalis: Bercy impose les négociations en agitant la liquidation

Bercy retient les plans des quotidiens et celui des MLP. Il contraint les salariés à accepter les plans sociaux. Faute de quoi c'est la liquidation. La CGT est vent debout.

Le monde de la presse, en particulier, celui de la distribution n’attend pas la fin de la crise du coronavirus pour se restructurer. Le gouvernement, à travers le CIRI (Comité Interministériel de Restructuration Industrielle) met la pression sur les quotidiens et les
magazines pour qu’ils dégagent une solution commune, faute de quoi, il cessera de financer les messageries Presstalis qui n’ont plus de trésorerie. L’entreprise, dont les jours sont comptés, serait alors la première entreprise française à partir en liquidation au beau milieu de la crise sanitaire. Ce qui donnerait l'impression que le gouvernement manque de parole même si la situation de l’entreprise - un milliard d’euros de dettes, 500 millions de fonds négatifs, 60 millions d’euros de résultat négatif- ne résulte pas de la crise économique et sanitaire que nous traversons.

Bercy évoque ouvertement la liquidation de Presstalis

Dans une lettre adressée dimanche 5 avril, Louis Marguerite, secrétaire général du CIRI et Fabrice Casadebaig, sous directeur de la presse écrite et des métiers de l’information adressée à la direction de Presstalis et aux conseils juridiques des éditeurs écrivent: « La situation financière de Presstalis, encore dégradée dans le contexte de crise sanitaire, rend inévitable un dépôt de bilan. Le directeur général de Presstalis a récemment fait savoir que face à l’impasse de trésorerie, il était contraint de régularisée une déclaration de cessation de paiements auprès du tribunal de commerce de Paris de manière imminente pour ouvrir dans la foulée une procédure collective. Sans plan finalisé, permettant d’assurer la poursuite de l’activité du groupe, il s’agirait d’une liquidation sans poursuite d’activité ».
Autrement dit du licenciement immédiat des 905 salariés rattachés au groupe et des 500 permanents et intérimaires employés dans les diverses filiales.
« A ce jour, deux propositions visant à assurer la continuité de la distribution de la presse nous ont été soumises. Compte tenu du caractère tardif de leur transmission, un temps de fiabilisation et d’échanges complémentaires, apparaît nécessaire afin d’éclairer l’arbitrage.
C’est pourquoi l’Etat a décidé d’apporter les fonds nécessaires pour permettre l’exploitation de Presstalis de quelques jours ».

La lettre de Bercy (pdf, 273.8 kB)
En fait, Bercy fixe l’échéance de la fin avril aux éditeurs pour qu’ils présentent un plan pérenne et négocient avec les salariés un plan social.
Le ministère de l’Economie et des Finances exerce de facto le chantage suivant: soit vous parvenez à une solution, soit l’Etat retire son soutien, les éditeurs perdant alors tous leurs avoirs et les salariés étant licenciés.

Les quotidiens et les magazines campent sur leurs positions
Loin de céder au diktat, les quotidiens et les magazines campent sur leurs positions et développent des points de vue séparés qui ne concordent que sur un seul point: la société Presstalis (ex NMPP) n’est pas récupérable. Les quotidiens nationaux défendent l’idée d’une coopérative regroupant les quotidiens nationaux, leurs suppléments et une partie de la presse magazine, à savoir Lagardère (Paris Match) qui bénéfice d’un contrat spécial chez Presstalis et le groupe Bayard (Le Pèlerin). Pour fonctionner, cette nouvelle entité bénéficierait des 19 millions d’euros d’aides d’Etat à la distribution, des 12 millions d’euros de la péréquation (une caisse de solidarité au profit des quotidiens) et des 9 millions d’euros du fonds de modernisation destiné à favoriser le passage au numérique des éditeurs.
Le plan élaboré par les quotidiens en est à sa troisième version du plan bleuet. Il repose sur le départ de 65% des magazines vers la concurrence, en l’occurrence, les MLP, d’un alignement des tarifs sur celui-ci (moins onéreux de 4,3%) ,d’une reprise du dépôt de Bobigny qui gère toute l’Ile de France, quotidiens et magazines inclus. Il mise sur un chiffre d’affaires en baisse de 10% pour les quotidiens et de 8% pour les magazines, hors risque coronavirus. Une prospective irréaliste si l’on sait que la baisse des ventes papier se situait en 2019 et en janvier février 2020 pour la presse quotidienne nationale à 12,5% et celle des magazines aux alentours de 14%, partant de -10% pour CMI à - 18% pour atteindre 10% pour Prisma.
En février 2020, les derniers chiffres connus avant le coronavirus, les résultats donnaient pour Le Figaro une vente de 32444 exemplaires (- 12,76% versus 2019), 22000 sans les suppléments, pour  Le Monde 33296 ex, pour  L’Equipe 90433 ex. (-13,05%), Les Echos 7033 exemplaires (- 11,68%), Libération 11984 ex.(-12,55%), Le Parisien Aujourd’hui en France 128538 ex (- 11,65%). Depuis mars, avec le confinement et la fermeture de 15% des points de vente, de la moitié de 37% des kiosques, de 54% des enseignes culturelles, le marché a pris, avec deux ans d’avance sur la tendance en cours. De nombreux éditeurs tablent sur une baisse des ventes de 30% pour 2020 et de 15% en 2021. En l’espace de deux ans, nous nous retrouvons dans la situation que nous aurions dû connaître en 2024, voire 2025. A la fin de cette année, la presse quotidienne n’aura bientôt plus d’existence, au plan national, sur le papier. Elle ne l'aura que sur internet. En intégrant tous les abonnements, Le Figaro vendait en février  2020, 93 000 exemplaires mais 125 000 sur internet, Le Monde lui vendait 110 000 exemplaires  papier mais 217 000 sur la Toile. Même si les chiffres du net sont souvent gonflés par l’intégration de plusieurs foyers personnes partageant le même abonnement, ils donnent une idée précise de l’évolution en cours qui vient de s’accélérer avec le confinement.

Un plan quotidien irréaliste qui légitime la nationalisation de Presstalis

Pourtant le plan bleuets, dans son ultime version ne tire pas les conséquences de la situation dramatique dans lequel se trouve la filière papier. Il part d’un chiffre d’affaires de 479 millions d’euros en 2020 pour aboutir à 394 millions d’euros en 2022 alors que ses auteurs le savent déjà, il sera très inférieur. Ce plan prévoit la suppression de 727 postes de travail, 27 personnes au siège et 82 au dépôt de Bobigny. Il intègre la fermeture de tous les dépôts de presse de France (niveau 2), à l’exception de Bobigny, ce qui entraine le licenciement sec de 506 personnes. Le coût social de ce plan social est chiffré à 85 millions d’euros.
Loin d’être équilibré, ce plan élaboré hors coronavirus ne prévoit pas d’équilibre d’exploitation. En 2022, les charges d’exploitation sont négatives à hauteur de 73,4 millions d’euros pour les messageries et de 18,8 pour le seul centre de Bobigny. En intégrant les aides d’Etat, la nouvelle société perd encore, en 2022, 900 000 euros et Bobigny, après subvention, gagnerait, à peine, 1,3 million d’euros. Le coût du démarrage de la nouvelle structure est estimé à 30 millions d’euros et le coût total de plan est évalué à 134 millions d’euros et 66 millions d’euros restent encore à financer. A moins d’imaginer que ce plan qui relève de la provocation ne soit qu’une stratégie menée par les quotidiens nationaux pour déclencher la nationalisation de Presstalis, on comprend mal que l’Etat soutienne une nouvelle entreprise qui licenciera plus de 700 personnes et sera en pertes permanentes.  Etant donné l’absence totale de viabilité du plan, le CIRI serait conséquent avec lui-même s’il admettait que la distribution des quotidiens doit être confiée à un organisme ou une société d’Etat.

Le plan des quotidiens (pdf, 672.6 kB)
Les magazines ne veulent pas, eux, participer à cette nouvelle aventure. Ils appuient, à travers leur coopérative, un projet parallèle conçu par les MLP avec la bienveillance, semble t-il du Figaro car Marc Feuillée, son directeur général a participé à une réunion visant à entérinant ce nouveau plan avec la direction et les membres de ces messageries.

Intégration d'une baisse du marché de 25% et création de coopératives
Compte tenu de la crise sanitaire, les MLP ne font pas ,elles, de prospective et tablent, en reprenant l’intégralité des magazines et publications, sur un chiffre d’affaires global du secteur 937 millions d’euros, soit une baisse de 25% pour l’année en cours. A la différence du plan bleuets, on parle peu de licenciements mais davantage de bénéfices. Dès la première année, l’entreprise dégage un ebitda de 6,6 millions d’euros et dispose d’une trésorerie de 61 millions d’euros. Des résultats qui s’expliquent par l’absence de prise en charge du coût exorbitant de la distribution des quotidiens mais qui sont obtenus en l’absence d’aides publiques liées à celle-ci.
53 personnes sont reprises au siège, la partie informatique de Presstalis est rachetée pour 3,8 millions d’euros, les dépôts de presse (niveau 2) sont transformés en Scoop, c’est-à-dire en coopératives.
Pour favoriser cette mutation, les MLP apporteraient aux SAD (Société d’Agence de Diffusion) de Lyon et Marseille un million d’euros, soit 10 000 euros par salarié et elles s’engageraient à passer avec elles un contrat de clientèle pour cinq ans. L’histoire de la presse est jalonnée de coopératives : l’imprimerie de Paris Normandie, les typos du Canard Enchainé, l’imprimerie de Corbeil, celle de Nice Matin qui s’est battue pour empêcher l’arrivée de Bernard Tapie en font partie. En l’espèce, la seule question qui se pose concerne le degré d’autonomie et d’indépendance de ces futures coopératives vis à vis des MLP. Pourront-elles, par exemple, traiter avec d’autres messageries que celles-ci?
Ce plan recueille déjà l’assentiment de nombreux acteurs.
Le syndicat national des dépositaires de presse (SNDP) (65% du marché), le réseau des dépositaires Alliance, le syndicat des éditeurs de la presse magazine (SEPM) soutiennent ce projet.

Le plan des magazines (pdf, 755.1 kB)
En revanche, et cela pourrait suffire à faire échouer toute l’opération, le SGCLE-CGT y est violemment hostile. « Dans le contexte annuel, nous dénonçons toutes les négociations fictions. Nous n’apportons notre soutien à aucun projet, nous déclare Didier Lourdez, secrétaire général du syndicat. On nous parle de rentrer dans des coopératives mais nous n’avons pas la moindre intention d’être des prestataires de service. Nous n’acceptons pas l’idée que les magazines qui ont largement profité du système quand les quotidiens en étant les plus grands pourvoyeurs veulent désormais l’abandonner.
Dans le contexte actuel, il nous semble primordial de gagner du temps. Ce n’est pas parce que les éditeurs n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur un projet commun qu’il ne faut pas tendre vers cet objectif. Nous sommes dans l’attente d’un plan accepté par la coopérative des quotidiens et celle des magazines. En pleine crise de coronavirus quand nul ne sait dans quel état nous allons retrouver le marché, la sagesse consiste à repousser toutes les décisions. Dans cette attente, s’il faut nationaliser, comme l’a suggéré Bruno Lemaire, les entreprises en difficulté, nous demandons que Presstalis bénéficie de cette option ». A l'aune de cette double présentation de plan qui suscite l'hostilité syndicale, certains éditeurs comprennent mieux la phrase lâchée par Hélène Bourbouloux, administratrice judiciaire de Presstalis "il vaudrait mieux se donner trois mois avant de trancher le dossier".
A ce jour, la situation parait donc totalement bloquée. S’il est impensable que le gouvernement laisse partir, en période de confinement, Presstalis en liquidation directe, l’éventualité que cette perspective se réalise fin mai ou début juin, ne peut plus  être écartée. C’est une hypothèse de travail du gouvernement. C'est sur cette menace que Bercy compte jouer pour faire accepter par les syndicats le plan social.

 

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