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Billet de blog 7 févr. 2018

Presstalis: la presse prise dans la nasse des milliardaires

Presstalis veut ériger monde où les éditeurs indépendants n’auront plus droit de cité s’ils ne sont pas adoubés par les oligarques. Le plan d'urgence n'est pas viable mais Miichèle Benbunan, pdg des messageries, songe déjà à la privatisation. Elle veut donner au marchand de presse le droit de choisir les titres sans autre précision. Macron reprendrait le dossier et veut créer un CSA de la presse.

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C’est peut-être la dernière étape de la concentration de la presse qui, après avoir vu les milliardaires s’emparer de la presse quotidienne nationale, leur permettra de contrôler toute la distribution. Rien n’entrave encore la mise en place de ce projet voué à l’échec économique qui vise à donner l’intégralité du pouvoir aux milliardaires. Le dernier plan de sauvetage de Presstalis, s’accompagnant d’une refonte de la loi Bichet  qui impose la reprise de tous les titres par les marchands de presse, ne permet pas d’autre lecture.

Les pouvoirs publics vont, comme en 2012, financer à fonds perdus et en toute connaissance de cause, les messageries de presse administrées par les oligarques de la presse (Le Monde, Le Figaro, L'Equipe et curieusement Le Canard enchaîné) . Des éditeurs qui ne sont pas parvenus, en raison de la faiblesse de l’offre faite au lecteur, à ralentir la chute des ventes. Ce qui pénalise l’entreprise.
L’Etat versera 190 millions d’euros dont 140 en dotations directes, une somme  en grande partie absorbée par le paiement des plans sociaux. Michèle Benbunan, la présidente de Presstalis a, en effet, déclaré le 31 janvier dernier, lors de son audition au Sénat ( on peut consulter ici le compte-rendu de son audition (pdf, 153.8 kB) ), comme le révèle électron libre , que l’entreprise devra payer 30 millions d’euros en 2018 et 2019 pour solder les plans en cours. Et elle a annoncé le lancement d’un nouveau PSE le 12 février prochain. Ce qui prouve que les économies de structure qui devaient permettre de couvrir ces plans n’ont pas été réalisés et qu’il y a peu de chances qu'il en soit autrement.

                                                                    Le coût des plans sociaux  
Madame Benbunan a précisé que ce nouveau plan de licenciements économiques porterait sur 250 personnes. Lors d’une réunion avec la coopérative des magazines, la pdg avait précisé que la partie du plan qui concerne 120 personnes du siège coûterait 35 millions d’euros. Par déduction, on peut en conclure que ce PSE global avoisinera les 75 millions d’euros, si ce n’est davantage. Presstalis devra, en effet, prendre à sa charge les rémunérations des salariés licenciés à l’expiration du chômage économique payé par Pôle emploi jusqu’à la date de leur retraite à taux plein. Ainsi que le paiement des points retraite et trimestres manquants. Et cela ne s’arrête pas là car si la réforme Macron prévue en 2019 repousse la date de départ à la retraite au-delà de 62 ans, l’entreprise devra s’engager à payer cette rallonge. Dans l’hypothèse où l’entreprise disparaîtrait, l’Etat devra se substituer à Presstalis. Pour les syndicats, ces points ne sont pas négociables.
Dans une entreprise au destin incertain, un chef d’entreprise et ses actionnaires se demanderaient s’il ne serait pas plus avantageux de renoncer à ces licenciements qui vont grever l’exploitation jusqu’en 2021 car les chiffres parlent d’eux-mêmes.

En 2016, la masse salariale de Presstalis était de 110 millions d’euros pour 1672 salariés, soit 66 000 euros en moyenne par poste, toutes catégories confondues (et non 1200 comme le répète madame Benbunan), comme le montrent les comptes sociaux. Le départ de 250 personnes devrait donc alléger cette masse de 16,5 millions d’euros pour la ramener à 93,5 millions d’euros. Mais le coût des plans sociaux s’élèvera en 2018 et 2019 à près de 60 millions d’euros, ce représentera alors 65% de celle-ci.  Comme madame Benbunan a déclaré aux Echos que ce plan pourrait concerner jusqu'à 300 personnes, tous ces chiffres devront être réévalués de 20% dans cette hypothèse. Précisons enfin qu’en cas de redressement judiciaire d’une entreprise et a fortiori une liquidation, le coût des indemnités de licenciements est assuré par les AGS.
Le plan de relance de Presstalis prévoyait que l’entreprise cède les dépôts de presse - les SAD (Sociétés d’Agences et de Diffusion) où le Livre est prédominant- à Geodis, filiale de la SNCF. Les négociations de reprise ayant échoué, les messageries tentent désormais de vendre neuf dépôts à des indépendants mais le client se fait rare car ils sont déficitaires. En se délestant des SAD, Presstalis pensait se défaire de filiales qui ont réalisé une perte d’exploitation de 25 millions d’euros en 2016 (cfr comptes sociaux) et, sans doute davantage en 2017. Ce ne sera donc pas le cas.

                                                                             Plan machiavélique

Il n’y a donc aucune raison de poursuivre pour les actionnaires comme pour l’Etat de mettre en route le plan actuel, si ce n’est de conforter les administrateurs  afin de couvrir leur gestion passée, connue et inconnue, et leur permettre de lancer un plan machiavélique.

 Presstalis a asséché la trésorerie des éditeurs en les soumettant à une taxe de 2,25% sur leur chiffre d’affaires qui fait suite à une ponction unilatérale de 25% sur leurs commissions en janvier et décembre. Ce qui leur interdit de songer à un projet visant à créer un plan de substitution avec de nouveaux flux de transports et des espaces de stockage. De son côté, l'Etat, solidaire des grands éditeurs, se refuse à financer la moindre ébauche d'un tel projet.                                                                   

                                                                  Benbunan veut privatiser l'entreprise

Pour parfaire ce schéma et écarter toute autre hypothèse  Presstalis, avec le soutien du Conseil Supérieur des Messageries de Presse (CSMP) -une sorte de CSA de la presse où les mêmes administrateurs dont majoritaires-  veut donc imposer une contribution à son rival, les MLP, pour tuer la concurrence. L’entreprise ne sera pas liquidée et un plan B ne sera même pas mis au point. En tout cas, il ne sera pas imaginé par des acteurs indépendants. Michèle Benbunan qui découvre donc le dossier jour après jour, ou plus exactement qui s'efforce de trouver une porte de sortie, tente de calmer le jeu dans Les Echos du 6 février et déclare: "Il faut peut-être aller plus loin et ouvrir le marché à des sociétés privées non coopératives".
Parler de privatisation au moment où l'on exige une aide de l'Etat est maladroit, dans les négociations en cours, mais révélateur des intentions cachées de la présidente. Dernière étape de ce projet, la suppression de la loi Bichet demandée par Michèle Benbunan et soutenue aujourd’hui par madame Nyssen, ministre de la Culture.  Cette loi qui oblige un marchand de presse à vendre tous les titres n’existerait plus. Madame Benbunan a affirmé devant les sénateurs qu’elle voulait « déréguler le niveau 3 », ce qui, traduit en langage courant, signifie qu’elle veut donner à chaque diffuseur la possibilité de refuser de vendre un titre qui se vendrait mal ou dont il ne voudrait pas. Sans définir les critères qui lui permettront de prendre cette décision. 
Ni madame Benbunan, ni madame Nyssen n’ont dit, à ce jour, quelles mesures d’accompagnement elles souhaitaient prendre pour protéger la presse d’information politique et générale et empêcher qu’un marchand sélectionne les titres en fonction de ses opinions politiques ou culturelles. L'interview de madame Benbunan dans Les Echos n'apporte aucune garantie démocratique à cette question. Un sympathisant du Front National pratiquera t-il la rétention de certains magazines? Un opposant à la cause homosexuelle ou féministe refusera t-il de distribuer certains titres? Il est vrai que le ministre de la Culture vient, comme madame Benbunan, d’un monde où les libraires choisissent les livres qu’ils proposent à la vente. Etendue à la presse, ce système pourrait nuire à l’expression de la vie démocratique.
L’affaire commençant à prendre des proportions inquiétantes, Emmanuel Macron se serait saisi du dossier. Constatant l’échec du CSMP dans la gestion du dossier, le président de la République voudrait, d’une part, créer un CSA de la presse, et de l’autre reprendre le dossier à des hauts fonctionnaires qui n’ont pas su le résoudre depuis vingt ans. Emmanuel Macron veillerait personnellement à la réforme de la loi Bichet qui ne saurait être effectuée, comme c'est le cas actuellement, sur un coin de table.
Dans un univers où les réseaux sociaux dominent, le président de la République veut éviter un procès où il serait accusé d’avoir bouclé la concentration de la presse française en la livrant intégralement aux milliardaires.

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