La presse papier en plein collapsus

Presstalis en règlement judiciaire, arrêt de la publicité, non paiement du solde éditeurs, plan social massif, tout menace de ruine le secteur que Bercy veut rénover mais sans rien changer

C’est toujours le même scénario qui se reproduit, seule la trame diffère. Avec cette différence majeure que les décisions prises ou imposées auront des conséquences encore plus graves que dans le passé car la presse écrite n’engrange plus de recettes publicitaires à cause de la crise du coronavirus.

La distribution de la presse, plus exactement les messageries Presstalis et non son concurrent, les MLP, sont, une nouvelle fois, en faillite. Et le gouvernement va encore intervenir pour sauver le système. Les pouvoirs publics, à l’écoute du Monde et du Figaro, conditionnent leur soutien financier à la mise au point d’un plan qui associera encore étroitement  les quotidiens et les magazines.

Dérogation exceptionnelle du procureur de la République

En 2018, Bercy avait sauvé Presstalis, en octroyant via le FDES, un compte spécial du Trésor, un prêt de 90 millions d’euros à Presstalis qui ne sera pas plus remboursé que les précédents. Le gouvernement avait aussi décidé d’affecter les 9 millions d’euros du fonds de modernisation de la presse, destinés aux quotidiens comme L’Humanité, La Croix, Libération, aux messageries contrôlées par de grands industriels.

Alors que toute autre société serait partie – avec près de 500 millions d’euros de fonds négatifs, un milliard de dettes et une perte de 70 millions d’euros fin 2019 – en liquidation, Bercy veut placer Presstalis en règlement judiciaire d’ici le 26 mars. Pour mieux céder une partie de ses actifs aux actionnaires qui l’ont conduite à sa perte. Comme en règle générale, un actionnaire n’a pas le droit de reprendre l’entreprise qu’il a gérée s’il l’a conduite à sa disparition, le tribunal de commerce de Paris sollicitera une dérogation spéciale au procureur de la République pour contourner cette interdiction.

En fait, Presstalis va mourir pour mieux renaître sous une autre forme. Deux sociétés, l’une consacrée aux quotidiens, l’autre aux magazines, seront créées. Elles se répartiront les actifs qu’elles reprendront à la barre du tribunal. Le dépôt de Bobigny qui distribue toute la presse de l’Île-de-France, quotidiens et magazines confondus, sera donné à la première entité. Le niveau 1 de Presstalis, c’est-à-dire le centre opérationnel, sera versé à la seconde qui ne conservera que la partie administrative et l’informatique, soit une centaine de personnes au grand maximum.  Ce qui implique l'abandon du siège actuel.Toute la logistique sera transférée  à des sous-traitants. Le centre de Bonneuil, géré par Geodis, se verra  confier l’ensemble du traitement des magazines effectué actuellement par les dépôts de presse, les SAD. La filiale de la SNCF récupérera également la charge de travail effectuée par les plateformes de distribution pour le compte des dépôts indépendants. De son coté, Bobigny verrait le nombre de ses effectifs divisé par quatre car la décision a été prise de confier la partie exportation et gestion des magazines à une autre messagerie qui pourrait être les MLP ou la nouvelle société qui prendra en charge les magazines. Dans cette dernière hypothèse, les quotidiens nationaux voudraient que cette « new co » des quotidiens détienne, en direct, 50 % des parts de Bobigny.
L’issue de ce dossier dépendra de l’acceptation par tous les acteurs du plan conçu par le gouvernement.

Actionnariat 75/25 entre les quotidiens et les magazines dans la holding

Si ces « new co » sont séparées dans la pratique, elles ne le seront pas sur le plan capitalistique. Elles devraient, en effet, être détenues à 100 % par une holding qui serait contrôlée à 75 % par les magazines et à 25 % par les quotidiens. Cette répartition correspond au chiffre d’affaires que ces deux familles de presse réalisent. À l’exception du groupe Lagardère qui défend la position des quotidiens nationaux, les magazines ne veulent pas de cette solution élaborée par Le Monde qui permet aux quotidiens nationaux de détenir le quart de la holding et la moitié du centre de Bobigny qui dessert la zone de chalandise la plus importante du territoire.

Le gouvernement, lui, se montre terre à terre. Il tient compte du principe de réalité et considère que Le Monde dans les mains de Xavier Niel, Le Figaro dans celles du groupe Dassault, le Parisien et Les Echos dans le giron de Bernard Arnault constituent de puissants relais d’influence. Le Monde sait se montrer indispensable au pouvoir et rend des services quand on le sollicite. C’est à la demande explicite du CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle), rattaché à Bercy, que Xavier Niel s’est porté acquéreur de France Antilles, entreprise en cours de liquidation contre le versement de 8 millions d’euros. C’est aussi lui qui a mis la main sur Nice Matin évinçant le groupe Safar, propriétaire de Valeurs Actuelles, jugé plus inconséquent.

Quand, jeudi 5 mars, les éditeurs des magazines, convoqués par le CIRI, ont découvert ce plan, beaucoup ont compris qu'il leur était imposé. La plupart ont été satisfaits de découvrir qu’une nouvelle messagerie consacrée aux magazines allait voir le jour, car ils sont nombreux, à l’exception du groupe Prisma-Bertelsmann et de Marie-Claire, à croire que le concurrent de Presstalis, les MLP (30 % du marché), ne pourra pas absorber tous les titres en cas de disparition de celle-ci. Pour autant, ils ne veulent pas être coiffés par une holding et ont commandé en urgence une étude à PriceWaterhouse, pour démontrer que des messageries parfaitement autonomes étaient viables. En partant d’un chiffre d’affaires supposé de 450 millions d’euros et en tenant compte d’une baisse de volume des ventes de 10 % par an (cft les chiffres de la vente au numéro en bas de papier), cette nouvelle messagerie serait excédentaire dès 2021. L’hostilité de ces magazines au plan gouvernemental s’est encore renforcée quand ils ont appris que Le Monde restait redevable d’une ardoise de 4,6 millions d’euros correspondant à la contribution volontaire de 2018, tout comme Czech Media Investment (CMI de l’oligarque Daniel Kretinsky) qui doit encore 2 millions d’euros.

25 millions d'euros débloqués par le CIRI pour les diffuseurs

Ces éditeurs ont-ils les moyens financiers de leur indépendance ? Comme ils ne veulent pas et ne peuvent pas prendre en charge les 100 millions d’euros que va coûter le plan de licenciement de près de 750 personnes, voire d’un millier si l’on intègre les salariés et intérimaires des filiales et des sous-traitants, ils semblent condamnés à accepter ce plan. Ils sont d’autant plus tenus par le gouvernement qu’ils repoussent toute idée de liquidation directe. Le CIRI finance, le CIRI décide. C’est toujours la même loi qui veut que ce soit le payeur qui soit le donneur d’ordre.

Bercy joue parfaitement ce rôle en déliant les cordons de la bourse. Le CIRI débloque 25 millions d’euros pour payer la sur-commission des marchands de presse, ce complément de rémunération portant sur le deuxième semestre 2019 et le premier trimestre 2020. Si l’État ne l’avait pas fait, les diffuseurs de presse auraient pu bloquer tout le système en refusant de vendre les titres. Le CIRI qui est passé maître dans la maîtrise du rapport de force a fait savoir aux éditeurs que cette somme leur était exigible.

Bercy et l’hôtel Matignon sont persuadés que la résistance des magazines au projet disparaîtra dès que la procédure de mise en règlement judiciaire sera déclenchée car, sans aide financière des pouvoirs publics, Presstalis partira en liquidation directe.
L’État mène donc sa barque et assure qu’il fera « comme toujours, son devoir », c’est-à-dire qu’il apportera 50 % des sommes nécessaires à la mise en place du plan social, soit 50 millions d’euros. Une partie de cette somme sera prélevée sur la « filière presse », le fonds qui devait être alloué à la presse quotidienne régionale. Celle-ci ne bénéficiera donc pas de la réduction de la TVA qu’elle sollicite. Le gouvernement fait, là encore, preuve de pragmatisme politique : il aide ceux qui le suivent dans sa démarche et pénalise ceux qui s’en abstiennent. Comme la presse régionale pouvait, d’après la nouvelle loi, distribuer les quotidiens nationaux mais qu’elle ne l’a pas fait, il est logique, selon lui, qu’elle assume sa part du fardeau.

Nouveau prélèvement obligatoire imposé aux éditeurs

Les quotidiens et les magazines, quant à eux, devront compléter la part de l’État en apportant les 50 millions d’euros restant à payer. Comme les éditeurs ne pourront pas apporter cette somme en cash, il est déjà envisagé qu’ils règlent cette créance en s’acquittant d’une nouvelle contribution exceptionnelle représentant près de 7 % du chiffre d’affaires annuel de Presstalis. Celle-ci restera, comme la rémunération des marchands de presse, due par les éditeurs même s’ils quittent, à la fin du gel des transferts le 17 juin, la nouvelle société pour la concurrence. Pour les quotidiens nationaux, ce nouveau prélèvement obligatoire justifie, à lui seul, l’existence de la holding car il repose sur le principe de la solidarité collective. Pour eux, la gravité de la situation économique actuelle impose de resserrer la coopération à tous les niveaux entre les éditeurs. Le naufrage de Presstalis coïncide avec la plus grande crise économique à laquelle la presse écrite soit confrontée et il faudra solliciter de nouvelles aides des pouvoirs publics toujours conditionnées à une participation des éditeurs . Quand l’épidémie de coronavirus ne concernait encore que la Chine, Bernard Arnault décida que le groupe LVMH cesserait tout investissement publicitaire dans les médias pendant six mois. Il a été immédiatement suivi par le groupe Kering de François Pinault. Depuis, tous les annonceurs ont suspendu sine die leurs achats dans les médias. La situation ressemble à celle de 1991, où la publicité avait, en raison de la guerre du Golfe, déserté la presse et n’était jamais revenue.

Plus de remontée d'argent du produit de la vente des journaux

2020 sera donc l’année noire de la presse qui verra des dizaines de titres disparaître et des plans sociaux se multiplier. Rares sont les entreprises qui y échapperont car il faut ajouter à la perte des recettes publicitaires un manque à gagner sur la vente des journaux. Depuis quelques jours et jusqu’à la naissance de la holding et des nouvelles sociétés, il n'y a plus de remontée d’argent du produit de la vente qui doit revenir aux éditeurs.

Le montant de ces encours dénommés le solde reporté avait été chiffré dans le document de travail que nous avons révélé le 6 février dernier à 135 millions d’euros mais il pourra être supérieur si le délai qui sépare le redressement judiciaire de la reprise des actifs atteint deux, voire trois semaines. Dans tous les cas de figure, la presse va donc perdre 15 % du produit des ventes annuelles. Pour sauver les meubles et limiter les pertes, de nombreux éditeurs ont déjà pris l’initiative, suivant l’exemple du groupe Prisma-Bertelsmann, de réduire de 25 % le volume de « papier » mis en vente dans les kiosques et chez les marchands. Et ils envisagent de passer à 50 % si la situation perdure.

Cette politique de la terre brûlée a des conséquences directes sur les revenus des diffuseurs de presse comme ceux des imprimeurs qui, à l’instar du groupe Maury, pourraient recourir rapidement au chômage partiel. C’est toute la filière presse, dans son ensemble, qui souffre. Les ouvriers des messageries Presstalis l’ont compris et ont commencé, depuis vendredi à bloquer les circuits de distribution. Le Parisien et les quotidiens nationaux ont été bloqués en province. Si les syndicalistes savent qu’ils ne pourront pas s’opposer à la disparition de Presstalis , ils veulent, d’une part, préserver autant de postes qu'ils peuvent, et de l’autre, assurer aux ouvriers licenciés qu’ils pourront bénéficier d'une rémunération jusqu’au jour où ils liquideront leur retraite. Ce qui suppose de réévaluer à la hausse les 200 000 euros qui avaient été prévus, en moyenne, par la gouvernance de Presstalis pour chaque ouvrier licencié. La revendication est exorbitante dans le monde du travail mais au regard des 196 millions d'euros que l'Etat a versé à Presstalis depuis deux ans, elle prend sa justification.

Les ventes au numéro moyenne 2019  (chiffres acpm); une baisse globale supérieure à 10%

Les quotidiens nationaux

Le Monde (35 828 exemplaires - 10,4% ) , Le Figaro (24551 ex., 37329 ex. - 13,47%  avec les suppléments  magazines),Libération (12984 ex. - 12,37%, Aujourd’hui en France (82366 ex- 12,76%)  Le Parisien Aujourd'hui en France (136 844 ex.- 11,7%) 

L’Equipe ( 98438ex. - 13,47%) Les Echos (7848 ex. - 11,42%).

Les magazines du groupe Le Monde

L’Obs. (19349ex  -6,2% ) Courrier International (11241ex. - 14,05% )

Télérama (44503 -3,41%)

Les suppléments du Figaro

Le Figaro Magazine (74187 ex- 10,21%) Figaro Madame (78027 ex. - 8,95%)

Czech Media Investment de Daniel Kretinsky

Télé 7 Jours  (371 352ex. - 8,13% ) Elle (74862ex. - 6,72%) Marianne (34038ex. -7,82%)

Prisma Berteslmann

Gala (77820ex. -16,08%) Voici  (161 220ex.  - 13,44%)  Géo (29044 ex. - 15,05%)  Télé Loisirs (267 222ex. - 9,64%), Femme actuelle (210 589 ex.- 9,27%)

Groupe Lagardère

Paris Match (154 009 ex.- 14% - Le JDD (81959 ex. - 12,52%)

Reworld 

Télé Star (287 324 ex. - 8,21% ) Closer (101 408 ex. - 16,82% ) Grazia (34 759 ex. - 17,22%) Sciences et Vie (36032 - 13,19%) 

Biba ( 81 173 ex.-20,16% ) Auto moto (15065 ex. -16,98%)

Marie Claire

Marie Claire (135 793 ex. - 9,23%) Cosmopolitan (117 812 ex. - 9,07%)

Le groupe Perdriel

Challenges (7930 ex. +5,4%)    Sciences et Avenir (23086 ex. + 11,71%)

Et aussi

Maxi du groupe Bauer (155 961 ex. - 10,29%)

Le Point (42 082ex. - 12,61%)

L’Express (18 880 ex. - 17,72%)

La tendance se confirme, avec les mêmes volumes de baisse, sur le premier trimestre 2020.

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