Bernard Arnault véritable maître chez Lagardère

La lettre que Colette Neuville - juriste et économiste, présidente de l'association de défense des actionnaires minoritaires - adresse à l’Autorité des Marchés Financiers permet de prendre conscience de l’étendue du pouvoir du patron de LVMH sur l’entreprise. Simples actionnaires, Amber, le Qatar et Bolloré sont condamnés à être spectateur.

Bernard Arnault est devenu l’homme le plus puissant au sein  de l’entreprise Lagardère. Dernier joueur arrivé dans la partie qui s’est déroulée au printemps, le patron de LVMH a su tirer parti de la situation inconfortable d’Arnaud Lagardère pour négocier une place au sein de LCM, la forteresse réputée inexpugnable, qui lui permet d’exercer la réalité du pouvoir au sein du groupe Lagardère

L’affaire s’est déroulée comme un jeu de dominos. Au départ, le fonds actif Amber devient actionnaire avec la ferme intention de changer la gouvernance du groupe, puis Vincent Bolloré achète 16,5% des actions et  permet à Arnaud Lagardère de repousser les résolutions du fonds actif Amber (18% des actions) lors de la dernière assemblée générale. 

L’affaire se serait arrêtée là si Arnaud Lagardère, mis en garde par son père sur la confiance relative qu’il fallait accorder à Vincent Bolloré, n’avait pas aussi dû rembourser, en urgence, le Crédit Agricole qui ne lui accordait plus de répit. Acculé, Arnaud Lagardère a donc appelé à la rescousse Bernard Arnault en lui proposant d’entrer dans le capital de LCM, la société dûment verrouillée. C'était le troisième domino gagnant.

 L’intérêt du propriétaire de LVMH pour Lagardère n’a rien de surprenant quand on connait l’intérêt de Bernard Arnault pour les médias et que l’on relève ce que ces deux entreprises ont en commun  https://blogs.mediapart.fr/emmanuel-schwartzenberg/blog/270420/lagardere-la-veille-du-grand-partage

Une solution qu'Emmanuel Macron verrait d'un bon oeil

En outre, et bien que cela ne puisse pas être prouvé, on peut imaginer que le président de la République préfère voir des titres, réputés bienveillants avec les pouvoirs en place, comme Paris Match et Le Journal du Dimanche tomber dans les mains de la droite classique plutôt que dans celles d’une droite traditionaliste incarnée, à ses yeux, par Vincent Bolloré. De ce point de vue, Nicolas Sarkozy, conseiller d’Arnaud Lagardère aura joué le rôle qui convient afin de faire prévaloir une solution qui convient à Emmanuel Macron, Bernard Arnault et au Crédit Agricole. (Rappelons que Xavier Musca, ancien secrétaire général  à l’Elysée quand il en était président, est directeur général délégué de cette banque).

 Tirant les conséquences de cette nouvelle donne, Colette Neuville, au nom de l’association des actionnaires minoritaires, vient d’adresser à  l’AMF (Autorité des Marchés Financiers), une lettre demandant à cette institution de clarifier la situation  afin que les petits actionnaires prennent connaissance de l’étendue du pouvoir que Bernard Arnault va désormais  exercer sur le groupe Lagardère. Partant du communiqué publié par Lagardère, Colette Neuville affirme que « cette opération  (renforcera la structure d’entreprise et les capacités financières de LCM), ce qui implique qu’outre les apports financiers, l’accord prévoit des modifications institutionnelles.

Ce changement de contrôle soulève, selon elle, plusieurs interrogations : 

Selon les termes du communiqué « the family groups led by Bernard Arnault et Arnaud Lagardère will act in concert with regard to Lagardère SA, (agiront de concert à l’égard de Lagardère SA) ajoutant « they will share the long term strategic interest for Lagardère SCA and all of its business » ( ils partageront l'intérêt stratégique à long terme de Lagardère SCA et de l'ensemble de son activité) »

De cette déclaration(...), il résulte que l’opération annoncée correspond en réalité à un changement de contrôle sur les associés commandités de Lagardère SCA, c’est à dire sur le pouvoir  qui sera désormais exercé de concert par les familles Lagardère et Arnault, alors qu’il était jusque-là l’apanage exclusif d’Arnaud Lagardère.

 Or, poursuit-elle, l’article 223-6 du Règlement général de l’AMF dispose: «Toute personne qui prépare, pour son compte, une opération financière susceptible d’avoir une incidence significative sur le cours d’un instrument financier ou sur la situation et les droits des porteurs de cet instrument financier doit, dès que possible, porter à la connaissance du public les caractéristiques de cette opération » .  

Les accords publiés cet été

Interrogé sur ce sujet, un membre du conseil de Lagardère précise qu’ « il est impossible de connaître avec précision l’étendue du pouvoir de Bernard Arnault sur LCM (Lagardère Capital & Management)  car les accords ne sont pas encore signés. Ils le seront, cet été et seront alors communiqués ». Pourtant, cela n’autorise pas les groupes Lagardère et LVMH à s’abstenir de répondre car l’article 223-6 vise " la préparation d’une opération et non sa réalisation finale ". Ce qui place l’AMF dans l’obligation de demander aux deux groupes des réponses précises si elle veut faire respecter la loi. 

La lettre de Colette Neuville à l'Autorité des Marchés Financiers (pdf, 775.0 kB)

 

Si l’on part des déclarations publiques, on sait que Groupe Arnault a pris  25% du capital de LCM, la société en commandite d’Arnaud Lagardère pour un montant que les proches du dossier évaluent à 80 millions d’euros. 20 millions d’euros ont, par ailleurs, été versés, en complément, afin de permettre à Arnaud Lagardère de servir les intérêts de sa dette et d’assurer les coûts de fonctionnement de LCM et le maintien de son « train de vie ».  Cet apport  valorise, au minimum,  l’action Lagardère à 34 euros, un montant bien supérieur aux 14 euros du dernier cours connu de Lagardère SCA. Ce  prix correspond donc bien à celui d'une prise de contrôle. 

 Ce qui amène madame Neuville à poser la question suivante : « Quelle est la part du prix correspondant à la valorisation de l’action et la part correspondant à la prime de contrôle ? »

Maintenir sous tutelle financière Arnaud Lagardère

La demande prend d’autant plus de sens que Bernard Arnault n’a nul besoin d’augmenter sa participation pour exercer le pouvoir effectif. Dans une société en commandite a fortiori une sas, ce sont les statuts et non le montant des actions détenues qui permettent d’exercer le contrôle sur la société. C’est si vrai qu’en 2017, Arnaud Lagardère avait  pensé ouvrir le capital de LCM, voire d’en céder la quasi totalité, en en gardant, le contrôle, à travers une seule action détenue par sa holding LMH que les statuts auraient alors privilégié . « Une  AGE de LC&M était appelée à modifier l’article 17 de ses statuts de manière à accorder à LM Holding un avantage particulier lui conférant la majorité des droits de vote dans LC&M tant qu’elle détiendrait au moins une action dans cette dernière, explicite Colette Neuville. Arnaud Lagardère se donnait ainsi la possibilité d’ouvrir le capital de LC&M, sans perdre la majorité des droits de vote, bien au-delà des 25% prévus dans ses accords avec la famille Arnault ».  

Bernard Arnault apparaît donc comme le grand gagnant de ces dominos. Au regard des 200 millions d’euros versés par Vincent Bolloré et du fonds Amber qui a acheté des actions quand elles valaient 50 euros, son investissement apparaît comme très modeste en comparaison du pouvoir qu’il détient chez Lagardère

Bernard Arnault a d'ailleurs tout intérêt à rester à 25% pour maintenir Arnaud Lagardère sous le poids de ses dettes que le Financial Times évaluait, en août 2019, à 204 millions d’euros. Lui verser plus d’argent, en lui achetant davantage d’actions, lui permettrait d’échapper à sa tutelle. En le maintenant sous pression, Bernard Arnault sait que le patron de Lagardère ne pourra rien lui refuser. C’est lui qui paye désormais ses dettes et c’est lui qui, en apportant sa caution, rassure le Crédit Agricole et tous ses créanciers.

Sa position est d’autant plus forte qu’Arnaud Lagardère ne pourra plus compter, et pour longtemps,  sur le prélèvement de 1% sur le résultat de Lagardère que LCM prélevait puisque l’entreprise va enregistrer des pertes cette année et nul ne sait quand elle renouera avec les bénéfices. Les deux piliers de Lagardère sont, en effet, durablement fragilisés: le secteur de l’édition reste très impacté par la crise et celui du duty free mettra plusieurs années avant de se rétablir.

Bénéficier d'un vote à l'unanimité sur toutes les questions cruciales

 Dès lors, la question que se pose le marché est celle de savoir ce que Bernard Arnault a demandé en échange de son soutien ? Colette Neuville demande donc à l’AMF de lever les interrogations sur ces points. 

« D’autres modifications statutaires  ont-elles été prévues, comme par exemple la nécessité d’un vote à l’unanimité des associés pour certaines décisions importantes en dehors des cas prévus par la loi notamment : 

- celles relatives au choix du Président  ;

- à l’exercice des droits de vote attachés à la participation de 7,26% du capital de Lagardère SCA détenue par LC&M ; 

- celles concernant les conventions réglementées avec Lagardère SCA 

Madame Neuville relève également que  « les associés peuvent nommer un (ou plusieurs) Directeur Général pour assister le Président »  et que  l’article 13 prévoit que « le président peut désigner un Administrateur Délégué ». 

 Personne n’imagine que le patron de LVMH ne profite pas de ces dispositions statutaires, déjà inscrites, pour faire rentrer des hommes à lui dans la société. 

Les Relay H victimes d'un impayé qui menace leur existence

La dernière péripétie que le groupe vient de connaître, à travers ses Relay H, est le type d’événement qui légitime une reprise en main par de nouveaux actionnaires. Alors que la société Presstalis se dirigeait, au vu et au su de tout le monde, vers le dépôt de bilan, les dirigeants des Relay H ont laissé à Presstalis le soin de recouvrir ses créances, évaluées à dix millions d’euros, que les Relay H détenaient sur les invendus. Depuis que Presstalis a déposé sa déclaration de cessation de paiement, la filiale du groupe Lagardère ne peut plus les recouvrir. Loin de se prémunir, les dirigeants de Lagardère ont apporté la distribution de Paris Match au nouveau Presstalis sans conditionner ce soutien à la moindre compensation de cette perte qui menacerait même l’avenir des Relay H. Certains dirigeants de ce réseau considèrent même qu’en raison de l’effondrement du marché ce coup de grâce peut précipiter un dépôt de bilan. Ce qui mettra, là encore, des centaines de salariés au chômage.

La lettre de Lagardère soutenant le nouveau Presstalis (pdf, 166.6 kB)

Bernard Arnault pourra aussi s’intéresser, à travers les conventions réglementées sur lesquelles, on n’imagine pas qu’il n’ait, en raison du partage de la gouvernance, son mot à dire sur la justesse des rémunérations versées eu égard aux services rendus. Pierre Leroy et Thierry Funck Brentano reçoivent, par exemple, 1 47400 et 1206 000 euros de salaires fixes  auxquels il faut ajouter une rémunération variable de 723900 euro(p.120 et suivantes du rapport financier) . N’étant pas mandataire social, les rémunérations de Ramzi Khiroun, porte parole, et de Gérard Adsuar, directeur financier ne sont pas publiés, mais elles peuvent aussi être soumises à révision. 

Au delà de ces informations, choquantes pour bien des salariés, mais relativement anecdotiques en ce qui concerne la stratégie de l’entreprise, on relèvera le fait le plus marquant, à savoir que  Bernard Arnault n’a plus besoin de démanteler l’entreprise pour mettre la main sur les actifs. Le patron de LVMH peut se contenter d’imposer un joint venture entre Duty Free Service, le réseau des boutiques hors taxes de LVMH et les duty free de Lagardère Retail pour écouler les produits Louis Vuitton. Et, il y a fort à parier que la marge sur les sacs et bagages soit bien supérieure aux 3,5% déclarés dans le duty free.

Dans le domaine des médias, Bernard Arnault  pourra aussi imposer des rapprochements entre Le Parisien Dimanche qu’il détient et Le Journal du Dimanche. Il pourra aussi exercer son contrôle sur Paris Match sur lequel il est intervenu en empêchant la mise à l’écart d’Olivier Royant de la direction de la rédaction. 

La société anonyme repoussée sine die

 Bernard Arnault et Arnaud Lagardère pourraient également décider de céder Europe 1 à Vincent Bolloré car LVMH et Lagardère ne sont pas présents dans l’audiovisuel et l'avenir de cette radio est, avec les scores d'audience où elle est tombée, désormais en jeu. Quelques maisons d’édition du groupe Hachette, pour lequel le financier breton n’a jamais dissimulé son intérêt, pourraient aussi lui être cédées afin de préserver des rapports de bon voisinage avec un milliardaire qui ne peut plus  peser sur l’avenir du groupe Lagardère. Bolloré, le fonds Amber ou le Qatar ne peuvent pas s’opposer à Bernard Arnault. Ils peuvent tout au plus espérer qu’à la faveur de cette nouvelle gouvernance, leurs actions soient revalorisées, ce qui leur permettrait pour les uns de récupérer leur mise pour les autres d'espérer un bénéfice. L’hypothèse d’une disparition de la société en commandite  au profit d’une société anonyme, à laquelle tous souscrivaient, en dépit de leurs divergences, est repoussée sine die.

Pour renverser Arnaud Lagardère, il faudrait qu’une majorité au conseil de surveillance le récuse deux fois puis qu’une assemblée générale confirme ce vote à la majorité des deux tiers.Pour qu’une telle manoeuvre hostile prenne corps, il faudrait aussi qu’Amber, le Qatar et Bolloré scellent une alliance au risque de devoir lancer une opa sur le groupe. Ce que Vincent Bolloré  a toujours répugné faire pour éviter de surpayer une entreprise ou de l'acheter au juste prix

Arnaud Lagardère restera donc président de son groupe dont Bernard Arnault tirera toutes les ficelles jusqu’au jour où il considérera que le temps est venu de l’intégrer à LVMH car ce genre d'empire n'accepte pas qu'une entité puisse échapper longtemps à la norme commune.

 

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