Bernard Arnault se protège de Lagardère

Pour empêcher Bernard Arnault de répondre de la gestion passée d'Arnaud Lagardère, une nouvelle société vient d'être créée.

Tôt ou tard, la pression des actionnaires finira par payer. L’opacité qui entoure les comptes de LCM (Lagardère Capital & Management) sera, un jour, dissipée et l’on connaîtra les raisons qui ont poussé Arnaud Lagardère à les tenir secrets depuis 2009. En dépit des obligations légales, ce patron d'une société cotée a préféré payer les amendes plutôt que de publier les comptes de ses holdings. 

La pression a monté d’un cran le 8 juillet dernier, le tribunal judiciaire de Paris condamnant Arnaud Lagardère à payer  la somme de 60 000 euros au fonds actif Amber qui avait déposé la plainte ainsi qu’à une astreinte de 5000 euros par jour pendant trois mois pour ne pas avoir publié les comptes de sa holding.

Le jugement condamnant Lagardère à publier ses comptes (pdf, 70.3 kB)

Voici donc Bernard Arnault, nouvel actionnaire de LCM à hauteur de 25%, condamné à payer solidairement sa quote part de cette somme qui pourra aller jusqu’à 510 000 euros si Arnaud Lagardère se refuse, comme cela est probable à rompre le secret qui entoure ses comptes et les agissements qu’il a pu faire ces dix dernières années.  Pour lui, la somme est faible mais le symbole est fort. Arnaud Lagardère voudrait donner le sentiment qu’il a beaucoup de choses à cacher qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

Seulement voilà, à la différence des petits actionnaires et du public, Bernard Arnault sait depuis qu'il est devenu actionnaire de LCM à quoi s'en tenir. Il connait désormais les comptes, les transferts nationaux comme internationaux qui ont été opérés. Il peut apprécier leur justesse comme leur éventuelle validité.

Absence de limites 

Le patron de LVMH sait  qu’il doit répondre du passif de LCM à l’égard de tous les actionnaires du groupe comme tout associé commandité. Il sait pertinemment qu'en l'absence de fonds propres, c’est lui, c'est-à-dire sa holding, qui devra les combler.

  On peut, dès lors, imaginer, sans prendre trop de risques, que Bernard Arnault veut bien régler les dettes personnelles d’Arnaud Lagardère mais qu'il n'entend pas engager sa holding personnelle au delà des limites qu’il s’est fixées quand il est devenu actionnaire de LCM.  Or, d’après les quelques éléments portés à la connaissance du public, le terme de "limite" ne semble pas avoir cours chez LCM.

Les coûts de LCM ont, en effet,  doublé entre 2003 et 2019, passant de 11,7 à 19,2 millions d’euros sans que l’on n'ait jamais vraiment su pourquoi. 

Capital, dans son édition du 29 avril 2020, relevait qu’Arnaud Lagardère avait perçu, entre 2016 et 2018, 45,7 millions d’euros mais n’avait diminué sa dette que de 17 millions d’euros. Plus préoccupant, ce journal affirmait que  202 millions d’euros avaient été transférés de LCM vers Lagardère SAS (détenu à 100% par Arnaud Lagardère)  et avaient, tout simplement, disparu. Une telle information, donnée comme telle, sous entend, dans le monde dans lequel nous vivons, que LCM a pu procéder à ce qu’il est convenu d’appeler de l’optimisation fiscale. Il n'y aurait pas sinon "disparition" des sommes évoquées.

La publication des comptes aurait permis de lever le voile sur cette hypothèse qui nuit non seulement à LCM mais au groupe Lagardère dans son ensemble.

La véritable utilité de Lagardère Management

Bernard Arnault en sait-il plus sur ce dossier? Considère t-il ou pas que les décisions prises allaient ou pas dans le bon sens?  S'il ne répond pas à ces questions, la dernière décision  que LCM vient de prendre et à laquelle il ne peut pas ne pas avoir été associée démontre qu'il ne veut pas être liée par gestion passée d’Arnaud Lagardère. Le patron de LVMH  a donné son accord à une décision qu'il a, sans doute, initiée créant une nouvelle société en tous points comparables à LCM. 

Les statuts de Lagardère Management (pdf, 149.2 kB)

La publication au Bodaac de Lagardère Management (pdf, 131.1 kB)

 Lagardère Management, une société par action simplifiée a ainsi été créée le 12 juin 2020. Placée sous la coupe de LCM, elle en partage le même objet social. D’une certaine façon, c’est sa soeur jumelle dont l’existence n’a aucun sens sauf si, d’après les proches du dossier, elle répond à une autre utilité: séparer les comptes de LCM dont Bernard Arnault n’entend pas être solidaires de ceux dont il assumera la gestion comme associé commanditaire. Arnaud Lagardère pourra être ainsi considéré comme seul responsable de sa gestion passée, Bernard Arnault, lui, ne le sera pas. Arnaud Lagardère est bien le nouveau président de Lagardère Management comme il l’est de LCM mais il doit désormais, en fonction de l’action de concert déclarée avec Bernard Arnault et des statuts qui associent ce dernier à toutes les décisions stratégiques, rendre constamment des comptes à ce dernier.

Cette évolution juridique, effectuée dans la discrétion, constitue le premier acte tangible de la prise du pouvoir de LCM par Bernard Arnault. La publication des statuts modifiés de Lagardère Capital Management permettra d’en connaître l’étendue pour peu que l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) exerce, comme la loi lui en fait l’obligation, pression sur le groupe Lagardère pour qu'il donne cette information. C’est, sans doute, beaucoup plus tard, que l’on saura comment Bernard Arnault rentre dans le concret en mettant la main sur Paris Match  et les maisons d’éditions d’Hachette qu’il affectionne.

 

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