L’alliance Niel-Macron en échec dans la presse

Le projet du Monde de rapprocher les quotidiens et les magazines dans la distribution est rejeté. Les dépôts de presse sont liquidés, Presstalis est en rj, une grève illimitée est déclenchée. Bercy adresse une ultime proposition qui a peu de chances de passer.

Tout était prévisible et l’Etat n’en a tenu aucun compte. Le confit ouvert entre les quotidiens et les magazines sur le dossier Presstalis exigeait une refonte du système de distribution de la presse. Au lieu de cela, le CIRI (Comité Interministériel de Restructuration Industrielle), la structure conjointe de Bercy et Matignon a fait preuve d’une exceptionnelle cécité.
Le gouvernement refuse de voir que le divorce entre les quotidiens et les magazines était consommé. Que cela soit regrettable ou pas, c’est un fait dont il importait de tirer les conséquences. Les pouvoirs publics n’entendent pas ces derniers quand ils affirment que Presstalis pratique des ristournes au profit des quotidiens et que la gestion de Presstalis est trop opaque pour qu’ils continuent à travailler avec cette entreprise.

Les magazines jugent disproportionnés les coûts de distribution qu’ils leurs sont imposés par rapport à ceux du concurrent, les MLP. Au lieu de faciliter une compréhension réciproque, d’imaginer de nouvelles structures de fonctionnement plus simples et plus ouvertes, le gouvernement a privilégié le point de vue des quotidiens nationaux , en l’occurrence celui du Monde. Sans envisager une seconde qu’il puisse être rejeté.
Ce résultat débouche sur une absence totale d’accord, du moindre schéma de coopération entre les quotidiens et les magazines. Il conduit, d’une part, à la mise en règlement judiciaire de l’entreprise Presstalis et, de l’autre, à la liquidation immédiate de ses filiales, les SAD, c’est-à-dire les dépôts de presse. La décision est connue: elle sera rendue publique par le tribunal de commerce le vendredi 15 mai.

Presstalis confirme le redressement judiciaire et la liquidation des dépôts de presse (pdf, 101.5 kB)
L'appel à la grève de la CGT (pdf, 1.5 MB)

Le licenciement des 512 salariés des dépôts déclenche logiquement une grève générale dans les imprimeries et la distribution. Après deux mois de confinement et une chute des ventes de 25% en moyenne pour tous les titres, un tel conflit ne pouvait pas arriver à un plus mauvais moment. Les lecteurs qui avaient perdu l’habitude d’acheter leur journal chez un marchand ne risquent pas de la retrouver de sitôt.

L'enjeu du combat: imposer une solidarité des magazines et publications au profit des milliardaires
L’Etat aurait pu imaginer une solution où des sociétés comme Geodis ou la Poste, connues pour leurs compétences logistiques, viennent renforcer Presstalis. Il aurait dû jouer son rôle de facilitateur qui est le sien en organisant le divorce entre les magazines et les quotidiens. Au lieu de cela, il a préféré pérenniser un système de distribution, géré et contrôlé par les quotidiens nationaux qui perçoit pour survivre des sommes considérables. Le Parlement attribue à Presstalis, 27 millions d’euros par an auxquels il faut récemment rajouter deux prêts « cadeaux » du FDES de 90 millions d’euros délivrés en 2018. Ce qui n’empêche pas cette entreprise d’afficher un milliard d’euros de dettes, 500 millions de fonds propres négatifs et des pertes de 60 millions d’euros.
Ces aides publiques étaient plus ou moins bien comprises  par le public quand elles étaient censées bénéficier, au nom de la liberté de la presse, à l’ensemble des titres. Elles lui paraîtront rapidement insupportables quand il comprendra qu’elles profitent intégralement aux milliardaires de la presse.
C’est tout l’enjeu du combat qui se déroule aujourd’hui.

Les quotidiens nationaux détenus par les milliardaires vont s'accaparer toutes les aides publiques
Quand la presse quotidienne nationale était dans les mains d’éditeurs indépendants, Le Monde avec Edwy Plenel, Jean Marie Colombani, Libération avec Serge July, Le Figaro avec Yves de Chaisemartin, Le Matin avec Claude Perdriel, il était concevable que l’Etat la soutienne, au nom de la diversité des opinions, même si, à l’époque, il le faisait dans des proportions qui n’ont rien à voir avec celles d’’aujourd’hui.
Depuis que les quotidiens sont dans les mains de Xavier Niel (Le Monde), Bernard Arnault (Les Echos, Le Parisien Aujourd’hui en France), la famille Dassault (Le Figaro), le soutien public devient politiquement injustifiable.

https://www.mediapart.fr/journal/economie/130218/les-milliardaires-de-la-presse-gaves-d-aides-publiques-et-privees?onglet=full
Les aides directes qui font vivre ces entreprises de presse, détenues par ces milliardaires ne sont, pas rendues publiques. En revanche, les subventions publiques qui sont versées à la distribution de la presse, le sont parce qu'elles sont votées, pour la plupart, par le Parlement, mais leur affectation se font dans la masse de tous les titres qui en bénéficient. Or, si demain, les quotidiens étaient regroupés au sein d’une seule messagerie, les Français sauraient exactement, à ce moment là, combien ils donnent à la presse détenue par les milliardaires au titre de la distribution. Et les chiffres leur paraitraient énormes.
C’est précisément cela que Le Monde veut éviter. C’est ce qui a conduit Xavier Niel, propriétaire d’Iliad Free, actionnaire majoritaire du Monde, à transmettre le message à Emmanuel Macron que le seul projet qui vaille était celui défendu par Louis Dreyfus, directeur général du Monde et président de la coopérative des quotidiens. Ce projet ne prévoit rien d’autre que de perpétuer le système actionner en regroupant les quotidiens et les magazines au sein d’une même société de messagerie. L’histoire de ces six derniers mois a démonté que les magazines n’en veulent pas. Ils ne comprennent pas qu’au nom de la « massification des flux » leur sort doit être lié à celui des quotidiens nationaux qui n’ont plus, en ce qui concerne les ventes papier, de national que le nom.
En mars dernier, selon l’acpm, Le Figaro a, en effet, vendu 30311 exemplaires avec ces suppléments (22000 si l’on en fait abstraction), Le Monde 31344 exemplaires, Libération 12160 ex., Aujourd’hui en France 62333 ex., L’Equipe 57 516 ex.  et Les Echos 6809 ex.

Des plans aussi peu sociaux les uns que les autres

Les magazines qui veulent se séparer des quotidiens ont donc proposé, à travers leur coopérative un plan développé avec le concurrent de Presstalis, les MPL. Le Monde, Hélène Bourbouloux, l’administratrice judiciaire, l’ont rejeté au prétexte qu’il était anti social. Un reproche non dénué de fondement puisqu’il proposait l’embaucher seulement 185 salariés (125 à Bobigny, 60 au siège) et de reprendre, sous forme de coopératives, les dépôts de presse de Lyon et de Marseille qui emploient 100 personnes. On comprend moins ces reproches a posteriori quand on voit que le projet de reprise de Presstalis, déposé par le Monde et les quotidiens, devant le tribunal de commerce n’est guère plus social: il propose, en effet, de reprendre 265 salariés et d’en licencier 645. On n’est pas loin des 728 licenciements envisagés dans une première mouture au mois de janvier dernier!
Pas plus qu'hier, les magazines n’ont l'intention de rejoindre le projet des quotidiens qui ne  sera donc « pas étoffé » d’ici vendredi devant le tribunal de commerce, comme le prétend Cédric Dugardin, pdg de Presstalis, à l’AFP le 12 mai.
C’est même le contrôle qui se produit puisqu’on assiste à une certaine débandade.
Challenges, le Magazine Littéraire, Sciences & Avenir, Society, So Foot, le 1 ont quitté depuis hier Presstalis pour les MLP. Tous profitent de la fin du gel du transfert des titres par l’Arcep dont peuvent profiter les sociétés réalisant un chiffre d’affaires inférieurs à 5 millions d’euros par an pour abandonner séance tenante Presstalis. Prisma, Czech Media Investment (Elle, Télé 7 jours) demandent à leurs juristes de voir si le placement en redressement judiciaire de Presstalis et la disparition des dépôts de presse et des mandats qui y sont liés, ouvrent les conditions d’une rupture immédiate de contrat avec Presstalis.

Les dernières propositions du CIRI confirment la rigidité du gouvernement

Bercy et Matignon, Bruno Lemaire et Edouard Philippe, savent donc pertinemment que la cause qu’ils défendent est perdue mais ils ne veulent pas l’admettre. Le CIRI faisait encore parvenir, le 12 mai, une lettre d’intention aux présidents des coopératives des quotidiens et des magazines en se prévalant d’une autorisation des MLP qui lui a été refusée. Louis Margueritte, secrétaire général du CIRI, parle, dans cette lettre d'engagement,  d’un « processus resserré de rapprochement avec les MLP dans les trois mois et d’un accord intervenant d’ici six mois ».
José Ferreira, président des MLP, le dément et nous dit: « je suis ouvert à toutes les coopérations dans les limites que j’ai indiquées: il n’y aura ni fusion, ni absorption d’une messagerie par une autre ». Il confirme ainsi la teneur de la lettre qu’il a adressé le 7 mai au CIRI et aux présidents des coopératives.
Lettre du Président des MLP refusant le rapprochement avec Presstalis (pdf, 235.1 kB)
Louis Margueritte sait donc mieux que quiconque que les MLP n’ont pas évolué d’un iota sur ce dossier puisque leur président le lui a écrit et répété dans une conversation le 11 mai au soir. Franck Riester, ministre de la Culture, appelé en renfort, pour faire fléchir la position des MLP  et des magazines, l'a lui aussi compris puisqu'il  s’est vu opposer  le même refus.
Pourtant, le gouvernement continue, comme il le fait depuis bientôt cinq mois, d’imposer son projet sans tenir compte de cette réalité.
Dans cette lettre du 12 mai, Louis Margueritte défend ,« l'offre des quotidiens qui permet d’éviter la liquidation de Presstalis ». Il s’engage, pour l'Etat, à verser  33 millions et garantit un nouveau prêt FDES de 35 millions  Un prêt d’Etat qui s’ajoute aux 140 millions déjà versés par le FDES et non remboursés.
Louis Margueritte reconnaît, dans sa missive, que 80 millions d’euros "restent à financer  via prêts et subventions " accordés aux éditeurs, à travers une ventilation non encore décidée.
Le Ciri chiffre aussi le financement des départs 47 millions et le met à la charge des éditeurs.
La faiblesse "relative" de ce montant de montre clairement que celui ci concerne les 89 salariés qui seront licenciés au siège et les 43 qui le seront au dépôt de Bobigny. Les 512 personnes des dépôts sont bien en dehors du dispositif général. Les premiers recevront donc une somme de 353 000 euros en moyenne, leur permettant d’atteindre, l’âge de départ à la retraite à taux plein, les seconds percevront une indemnité plafonnée à 79464 euros, versée par les AGS.
La dernière offre du CIRI adressée aux présidents des coopératives (pdf, 170.5 kB)
Les conditions du refus de cette proposition sont donc, de nouveau, réunies dans cette lettre. Les éditeurs n’accepteront de pas de verser leur quote-part des 47 millions d’euros pour financer les départs et ils refuseront de se voir imposer,  du fait de la crise économique qui a rendu leur trésorerie exsangue, de nouveaux prêts. Les salariés des dépôts de presse n’accepteront pas de se retrouver évincés des dispositions généreuses d'un accord social et il est peu probable que leurs collègues de Bobigny, comme du siège, se désolidarisent de leur sort. Les MLP qui ne sont pas une société publique à qui l'Etat peu imposer sa stratégie, récuseront , une nouvelle fois, cet accord. Sauf à nationaliser les messageries de presse, Presstalis comme les MLP, une option qui peut se défendre dans des circonstances exceptionnelles, le gouvernement sait ou plutôt ne veut pas savoir qu’il va, avec ces dernières propositions, droit dans le mur.
Louis Margueritte ne peut pas l'ignorer mais reconnaître aujourd'hui cet échec prévisible équivaudrait, pour lui, à désavouer sa hiérarchie. Etant donné la position que ce serviteur de l’Etat occupe dans la chaîne des responsabilités, on peut légitiment en déduire que les ordres qu’il est chargé d'exécuter ne peuvent venir que de l’Elysée.

 

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