L'Etat aux ordres de Xavier Niel

Sur le plan financier, tout va pour le mieux pour Xavier Niel. Pourtant, l’État traite Xavier Niel comme s’il était dans le besoin quand il intervient dans la presse. Mieux même, il se met à son service. Bercy menace, par un mail que nous révélons, ses concurrents, le dispense de payer ses contributions obligatoires et finance son empire de presse naissant.

Sur le plan financier, tout va pour le mieux pour Xavier Niel. Actionnaire d’Iliad-Free à hauteur de 71,14% , il a perçu au titre de ses dividendes 225 millions d’euros en 2019. Son groupe a affiché un résultat opérationnel avant impôt de 1 726 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 5,3 milliards d’euros. Il compte  5,3 millions d’abonnés au téléphone en Italie et 13,3 millions en France et, aux dires de ses dirigeants, il a surmonté la crise du coronavirus. 

Pourtant, l’État traite Xavier Niel comme s’il était dans le besoin quand il intervient dans la presse. Mieux même, il se met à son service. 

Bercy choisit un plan peu disant socialement

 L’exemple de la distribution résume parfaitement la collusion des pouvoirs publics avec le président d’Iliad, propriétaire du groupe Le Monde.

Après avoir versé près d’un milliard d’euros en dix ans dans les caisses de Presstalis, les messageries qui distribuaient les quotidiens et les magazines depuis 1947, le CIRI (Comité Interministériel de Restructuration Industrielle, rattachée à Bercy), a dû se rendre à l’évidence: l’entreprise n’était plus sauvable.

Il lui fallait, dès lors, trancher entre deux plans de relance, celui qui était présenté par la presse quotidienne nationale et celui des éditeurs de magazines. Bercy choisira le plan présenté par Louis Dreyfus, directeur général du Monde, président de la coopérative des quotidiens, administrateur de NJJ Presse Sud, une des branches de la holding personnelle de Xavier Niel.

Ce projet était pourtant moins disant socialement que celui des magazines élaboré avec les MLP, le concurrent de Presstalis. Dans un cas,  644 personnes étaient licenciés (89 au siège, 43 au dépôt de Bobigny et 512 dans les dépôts de province), dans l’autre, une centaine de personnes était sauvée à Lyon et Marseille.

Le gouvernement a donc donné son accord à la création d’une nouvelle société France Messageries qui distribuera les quotidiens nationaux, laissant les magazines rejoindre, à l’exception des titres Lagardère, les MLP.  Présidée par Louis Dreyfus, cette société compte déjà ans ses rangs, Sandro Martin, 27 ans, « tête pensante » de LREM, ancien chargé de mission à l’Elysée qui prendrait, selon des éditeurs, la succession du directeur général actuel Cédric Dugardin en décembre prochain.  

Des messageries bénéficiant d'aides et de prêts bienveillants

Dans le même temps, l’État qui avait chiffré à 130 millions d’euros le besoin de financement de France Messageries s’engage à lui verser immédiatement 35 millions d’euros, via un prêt FDES de l’Etat. Un emprunt qui pourrait ne pas être plus remboursé que les deux précédents accordés à Presstalis d’un montant de 140 millions.  Bercy valide aussi l’apport de 80 millions d’euros garantis par des cautions apportées par les éditeurs de quotidiens. 

En revanche, les magazines et les publications qui ont rejoint les MLP ne percevront aucune aide complémentaire même s’ils représentent désormais 65% du marché avec un chiffre d’affaires de 760 millions d’euros. Des publications comme Alternatives Economiques, Challenges, Elle, Marianne, Le Point, Le 1, Society, Têtu qui sont aux MLP ont pourtant reçu le label « information politique et générale ».

Ainsi confortée, France Messageries voit son avenir se dégager mais il lui faut encore régler la facture du plan social concernant la réduction des effectifs au siège et au dépôt de Bobigny. Bercy l’a évalué à 47 millions d’euros et a décidé que ce coût serait assumé par l’intégralité des éditeurs, ceux qui sont chez France Messageries et ceux qui n’y son pas. 

Le Monde et tous les titres détenus par Xavier Niel n'ont jamais payé la contribution de solidarité

Pour parer au plus simple, à défaut du plus équitable, Bercy décide de reconduire une contribution obligatoire instaurée en mars 2018 pour sauver alors Presstalis. Calculé sur le chiffre d’affaires brut des ventes au numéro réalisé par chaque éditeur, d’un montant de 2,25% et d’une durée de 5 ans, ce prélèvement doit rapporter, au final, 76,6 millions d’euros.

La solution a le mérite de l’efficacité mais pas celle de l’équité : les éditeurs qui sont censés bénéficier de cette contribution solidaire ne l’ont, à l’exemple du Monde, jamais payé.

Comme le démontre le tableau communiqué aux commissaires aux comptes, Le Monde doit 1 996 433,92 euros. Les autres titres, détenus par Xavier Niel, n’ont pas non plus versé le moindre euro. Télérama doit 385 929, 25 euros, le Nouvel Observateur 289 529,25 euros, le Monde Diplomatique  208 854,80 euros, Courrier International 179 605,34 euros, Malesherbes Publication 175 841,65 euros. Soit un total de 2 850 264,97 euros auquel il faudra peut-être rajouter les 1 854 301 euros que doit encore Paris Turf puisque Xavier Niel en a pris le contrôle cette année. 

L’État aurait pu et aurait dû appeler en caution le groupe Le Monde, responsable légalement comme ancien administrateur de Presstalis mais  il préfère le dispenser de cette obligation.

En comparaison, Les Echos, Aujourd’hui en France, Bayard, Bauer, Lagardère, Prisma, Milan Presse, Prisma ont tous réglé, à l’avance, l’intégralité de l’ardoise sans attendre l’échéance de 2023. Czech Media Investment (Elle, Marianne, Télé 7 jours)  co-actionnaire du Monde n’a pas tout réglé mais elle a payé 5,208 millions sur les 8,145 millions qu’elle doit au total.

 Xavier Niel se révèle donc comme le plus mauvais payeur de tous les groupes de presse opérant en France. On pourrait objecter que  les petits éditeurs, ceux  qui réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 1,77 millions d’euros  et dont la contribution totale s’élève à 200 000 euros, ne l’ont pas non plus payé mais leur situation économique est, pour certains d’entre eux, dramatique.

Tableau général des contributions dues (pdf, 528.0 kB)

Le gouvernement qui connait parfaitement ce tableau a décidé de ne pas appeler en responsabilité tous les éditeurs mais de faire une sélection.

Le mail comminatoire de Bercy adressé aux éditeurs qui les menace de changer la loi fiscale 

Louis Margueritte, au nom du CIRI et de la DGMIC (Direction Générale des Médias et des Industries Culturelles), rattachée au ministre de la Culture a envoyé le 19 juin 2020 un mail comminatoire à un groupe d’éditeurs qui refusaient de payer cette contribution obligatoire, en leur rappelant « le principe de solidarité » .

« Nous connaissons vos difficultés liées à la perte de créance dans Presstalis mais cette situation ne peut en rien justifier ce refus de solidarité pour préserver la filière de distribution de la presse qui est la vôtre. » 

Soyez bien informés que tout dispositif d’aide de l’État au bénéfice des éditeurs sera conditionné à un engagement à participer au financement du plan de reprise en assumant leurs responsabilités d’anciens actionnaires » Comme si cela ne suffisait pas, le secrétaire général du CIRI les a, outrepassant ses fonctions, averti qu’il changerait la loi fiscale générale s’ils n’obtempéraient pas. Un membre du gouvernement et le Parlement sont, en effet, les seules institutions représentatives qui ont le pouvoir de modifier la loi de finances. 

« L’État considère que le fait de ne pas discriminer le taux de TVA selon la nature des publications (en réservant le taux de 2,1 % à la seule presse IPG et en passant au taux de 5,5 % la presse non IPG) est la contrepartie d’un engagement solidaire et responsable des magazines au soutien de la filière de distribution de la presse au numéro. Si les grands magazines choisissaient de rompre cet équilibre, l’État se réserverait bien entendu la possibilité de reconsidérer les équilibres d’ensemble de sa politique fiscale en faveur de la presse. »

La conclusion est encore plus menaçante : « Nous avons d’ores et déjà signalé votre positionnement ou refus de participation à nos autorités ».

Elle est aussi révélatrice de l’allégeance de Bercy envers Le Monde. Au lieu de demander à des éditeurs qui sont, pour ce qui les concerne, tous affiliés à la coopérative des magazines, elle leur intime l’ordre d’en référer à la CDQ (Coopérative des Quotidiens),  présidée par Louis Dreyfus, représentant du Monde et de Xavier Niel. 

« Nous ne pouvons que vous encourager à revoir de toute urgence votre position et à en faire part à la CDQ portant l’offre de reprise ». 

 Le mail comminatoire de la direction du Trésor adressée aux éditeurs (pdf, 55.0 kB)

Les experts consultés s'interrogent sur le fait que Louis Margueritte n’a pas respecté le principe de neutralité, qu' il donne les apparences d'avoir commis un abus de pouvoir et surtout qu'il serait passible du délit de concussion ainsi défini par l’art 432-10 du code pénal. 

« Le fait, par une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public, de recevoir, exiger ou ordonner de percevoir à titre de droits ou contributions, impôts ou taxes publics, une somme qu'elle sait ne pas être due, ou excéder ce qui est dû, est puni de cinq ans d'emprisonnement et d'une amende de 500 000 €, dont le montant peut être porté au double du produit tiré de l'infraction ».

Le jour même où ce mail comminatoire était envoyé, l’Arcep ( l’Autorité de Régulation des communications électroniques des Postes et de la Distribution de la Presse)  décidait, elle aussi, d’imposer la reconduction de cette contribution de 2,25% précisant qu’il fallait « éviter le scénario d’une liquidation judiciaire de la société Presstalis sans reprise de ses actifs critiques pour la filière ni de son activité de distribution des quotidiens (et en particulier des quotidiens IPG) ». Bien des « actifs critiques » semblent pourtant avoir disparu: les dépôts de presse et les mandats qui les accompagnent ont été abandonnés, le service international n'est plus assuré pour tous les titres et que le siège et le  pôle informatique est en question.

La décision de l'Arcep imposant la contribution voulue par Bercy (pdf, 339.2 kB)

 L’Arcep impose donc une contribution qui avait été instituée au profit d’une société, aujourd’hui liquidée, pour en faire bénéficier une nouvelle entité qui a repris bien peu de ses actifs. Sébastien Soriano, président de l’Arcep, se montre même assez radical puisqu’il considère que « cette contribution doit s’imposer aux nouveaux distributeurs ».  Quel que soit le modèle qu’ils retiendront. Certains seront surpris de voir une institution censée défendre la concurrence prendre une décision qui la restreint en pénalisant les nouveaux entrants.

Le tweet de Sébastien Soriano imposant la contribution aux nouveaux entrants (pdf, 25.4 kB)

Faut-il s’étonner, dès lors si des éditeurs, rassemblés au sein de la SAEP (Syndicat de l’Association des Editeurs de Presse) saisissent en référé le Conseil d’ Etat pour annuler la décision prise par l’Arcep. Une démarche qui semble avoir piqué au vif Sébastien Soriano.

 Sébastien Soriano se défend de faire le jeu des puissants (pdf, 23.3 kB)

Tous les mécanismes mis en place concourent donc à aider les grands éditeurs et, tout particulièrement, Xavier Niel à développer le nouveau réseau de messageries qui lui est affidé. Mais le soutien des pouvoirs publics ne s’arrête pas là: il concerne aussi ses titres de presse. 

L'État aide Xavier Niel à constituer son empire de presse

L’État a accordé au Monde, via Bpi France, dont il est actionnaire, un prêt de 5 millions d’euros qui complète celui de 22 millions d’euros déjà garanti. Ces  27 millions d’euros s’ajoutent aux aides à la presse qui se situent, si l’on s’en tient au dernier tableau publié en 2017, à 6 millions d’euros. Soit un total de 33 millions d’euros.

Tableau des aides versées aux groupes de presse (pdf, 178.5 kB)

 L’État donne également à Xavier Niel les moyens de constituer un empire de presse. C’est grâce à la collaboration étroite menée avec le CIRI, la « deuxième maison » du Monde, que Xavier Niel a repris France Antilles. Cette société avait été placée en liquidation sans poursuite d’activité par le tribunal de commerce de Fort de France et pour la première fois dans l’histoire française, à la suite de l’intervention gouvernementale, ce tribunal est revenu sur un jugement. Il a cédé ce groupe de presse à Xavier Niel pour 8 millions d’euros, le CIRI et Xavier Niel apportant chacun 3,5 millions, les collectivités de Guadeloupe et de Martinique bouclant le solde. 

114 salariés sur 235 ont été repris (48 en Martinique 60 en Guadeloupe 6 en Guyane) et le coût social des licenciements a été pris en charge, comme il se doit dans toute procédure de liquidation, par les AGS.

 La reprise de Nice Matin et le plan élaboré avec l'État pour restructurer le groupe

  La reprise de Nice Matin par NJJ, la holding de Xavier Niel, n’a pas donné lieu, jusqu’à présent, à une intervention aussi manifeste des pouvoirs publics mais elle s’accompagne aussi d’un plan social puisque 80 salariés sont licenciés et les 35 journalistes qui quittent le titre ne seront pas remplacés. Dans l’esprit du repreneur, cette réduction n’est pas suffisante pour un groupe qui comptait avant le rachat  850 salariés dont 500 employés dans la réalisation.

Un plan de restructuration est donc envisagé. Anthony Maarek, le directeur général de NJJ, a prévu de le mettre en place à la faveur d’une refonte du système d’impression qui ne devra coûtera rien à son actionnaire.

  « Le journal a un projet de centre d’impression commun avec La Provence, dans le cadre du plan de filière national, une idée déjà évoquée sous les actionnaires précédents et subventionnée  par l’Etat », a déclaré  Rodolphe Pété, délégué SNJ. En imprimant le quotidien marseillais, Xavier Niel ferait d’une pierre deux coups : il réduirait les effectifs de Nice Matin et prendrait une option de reprise du quotidien marseillais de Bernard Tapie dont il détient déjà 11%. 

Le projet  s’inscrit bien dans le cadre du plan filière établi par l’Alliance de la Presse d’Information Générale qui sollicite une aide de l’État de 169 millions d’euros de l’État par an pendant 5 ans pour dit-elle « sauver la presse ». Il serait plus exact de dire « pour couvrir les frais de fonctionnement que la chute du chiffre d’affaires ne permet plus d’assurer ».

L’ Alliance, présidée par Pierre Louette, pdg des Echos et du Parisien, a demandé au gouvernement qui aurait déjà validé cette requête de verser « 14 millions d’euros  par an pendant cinq ans correspondant à l’enveloppe allouée au fonds de transformation du réseau d’imprimeries ».  

https://fr.calameo.com/read/005892064e1075b316e66?view=book&page=1

Le remplacement inutile de rotatives qui servira à détourner l'argent de l'Etat 

Xavier Niel pourra donc puiser dans cette allocation pour restructurer Nice Matin en lançant un projet qui ne servira à rien sauf à détourner les ressources de l’État . Il faut savoir que  les centres d’impression de La Provence et de Nice Matin sont surdimensionnés depuis leur mise en place. Une seule des deux entreprises pourrait assurer l’impression des deux titres pour peu que les deux journaux optent pour le même format, tabloïd pour Nice Matin ou demi berlinois pour La Provence.

Nice Matin est tiré sur trois rotatives Geo Man produisant 90 000 exemplaires à l’heure avec 95 pages en quadri. La Provence, elle, est éditée sur trois rotatives KBA imprimant à 85000 exemplaires, datant de 2007 et payées 31 millions d’euros. Le tirage print de Nice Matin est de 59403 exemplaires (- 7,65% 2019 par rapport à 2018), celui de La Provence est de 90605 exemplaires. 

En comptant le temps pris par le calage des plaques d’impression, il ne faut guère plus de deux heures aujourd’hui pour imprimer les deux titres consécutivement. Au rythme de la baisse actuelle des ventes papier, ces rotatives n’auront plus d’utilité dans une douzaine d’années. Et celles que Nice Matin prévoit d’acquérir sont condamnées d’avance.

Les chiffres concernant le tirage et les ventes de Nice Matin (pdf, 955.2 kB)

Les chiffres concernant le tirage et les ventes de La Provence (pdf, 955.2 kB)

 Le dernier mystère à éclaircir concerne le rachat de Paris Turf, pour un million d’euros, par Xavier Niel. Quelle raisons ont pu le conduire à racheter ce groupe hippique : entrer dans la cour des grands en côtoyant les grands propriétaires - mais c’est déjà fait - s’initier au monde des paris pour reprendre la Française des Jeux ? L'hypothèse ferait sens si les parts de marché détenus par Paris Turf dans l’univers du jeu ne se situaient pas à 5% seulement. I

l faut croire que ce rachat rentre simplement dans le programme d’un nouveau papivore qui rachète tout ce qui se présente en imposant toutefois la même marque drastique de la rigueur.  Le centre d’impression d’Aix en Provence disparait, des titres comme Bilto, Tiercé Magazine, Cheval Magazine dégageant un chiffre d’affaires de 8 millions d’euros disparaissent. Cent personnes sur 250 devront quitter l’entreprise.

Souffrance animale et souffrance au travail..

 En juillet 2020, Xavier Niel est déjà responsable, directement ou indirectement avec Presstalis, de 844 licenciements, et les journaux qu’il détient n’ont pas encore rendu public tous les plans de départs.

 Il y a deux semaines, le patron d’Iliad-Free avait lancé l’idée d’un référendum d’initiative populaire pour lutter contre la souffrance animale, une noble cause. Dans Paris Match du 2 juillet dernier, il déclarait, à ce propos :  « Il y a quelques mois encore, ça ne me touchait pas. Comme beaucoup, je voyais des vidéos, notamment celles de L214. Ça restait dans un coin de ma tête… Puis il y a eu une forme de déclic. J’ai aussi à la maison de grands ados qui ont contribué à m’ouvrir les yeux, mon insensibilité était une erreur ».

Étant donné l’emprise que ces adultes en devenir semblent avoir sur leur père, il est permis d’espérer qu’ils le sensibilisent aussi sur la souffrance au travail.

 

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