Lagardère aux abois

L’effondrement du chiffre d’affaires du groupe précipite sa recomposition. La cession de Paris Match, Europe 1 et du JDD serait, malgré les démentis, engagée. Bolloré et CMI s’affrontent déjà sur le dossier. Le fonds Amber, premier actionnaire tente toujours de renverser Arnaud Lagardère. Les 34691 salariés risquent d’être les victimes.

La cession du pôle média de Lagardère constitue la première étape de la recomposition d’un groupe qui se bat désormais pour sa survie. Le combat qu’Arnaud Lagardère mène pour empêcher le fonds actif Amber, premier actionnaire avec 16,41%, devient désormais secondaire par rapport à la nécessité de sauver ce qui peut encore l’être de l'entreprise.

De toutes les sociétes frappées par la crise, Lagardère, 7,2 milliards de chiffre d’affaires, est, en effet, l’une de celles qui pourra difficilement s’en remettre, tant elle repose sur deux piliers, frappés de plein fouet par la crise, le transport aérien et l’édition.
Avec un chiffre d’affaires de 4,2 milliards d’euros en 2019 et 24 959 salariés,  Lagardère Retail réalise l’essentiel de son activité dans les boutiques d’aéroport (Duty free Fashion 40%, Travel 38%, Food 7,8%). Ses frais fixes sont si élevés que les relay H, implantés dans les aéroports et les gares, ont été l’un des premiers réseaux à tirer le rideau de fer.

Quand le groupe évoquait, dans son rapport annuel, les facteurs de risques pour Lagardère, il citait en priorité cette branche:« S’agissant de Lagardère Travel Retail, une réduction (conjoncturelle ou structurelle) du trafic aérien vers une destination donnée ainsi que la volatilité des changes peuvent avoir un impact significatif sur le nombre de voyageurs ou sur leur pouvoir d’achat en boutique hors taxe dans les devises concernées ». (p.97).

Or, nous ne sommes plus aujourd’hui dans le cadre d’une réduction du trafic mais d’un arrêt véritable et durable. Alexandre de Juniac, président de l’IATA (International Air Transport Association), l’association de toutes les compagnies aériennes, vient d’évaluer la baisse du chiffre d’affaires de toutes les compagnies aériennes à 55% pour 2020. L’IATA estime qu'il faudra attendre trois ans pour que le marché retrouve son niveau de 2019. Plus pessimiste, la Lufthansa considère, elle, que cinq années seront nécessaires.

Corrélation étroite entre le chiffre d'affaires de Lagardère Retail et la fréquentation des aéroports

Si l’on établit, comme le groupe Lagardère le fait, une étroite corrélation entre le nombre de voyageurs transportés et l’activité de Lagardère Retail, on peut alors émettre l’hypothèse, en l'absence d'informations de la société, que  cette entité réalisera un chiffre d’affaires de 1,9 milliard d’euros en 2020, 2,5 en 2021 et 3,3 en 2022.

Des projections qui n’ont rien d’irréalistes si l’on sait que les mesures de distanciation seront imposées dans les boutiques d’aéroports aussi longtemps que durera la crise et qu'elles seront les dernières à être levées . Le report des échéances, le fait qu’ADP (Aéroports de Paris) dispense de loyers les boutiques, n’empêchera pas la société d’être confrontée avec la dure réalité quand l’activité reprendra.

Lagardère Publishing , 2,4 milliard de chiffre d’affaires (29% en France, 28% au Canada, 19% au Royaume Uni) souffre, elle aussi, énormément de la crise, à en croire les acteurs du secteur.‘Toute la chaîne du livre va se trouver assez affectée jusqu'à la fin de l'année, et même en 2021 », considère Antoine Gallimard « Sur l'année, je m'attends à une baisse de chiffre d'affaires de l'ordre de 20 à 25%, et surtout une baisse plus marquée de nos marges d’exploitation ». Le patron de la collection blanche a même écrit à tous ses collaborateurs le 16 avril pour les prévenir de la gravité de la situation et de ses conséquences pour l’entreprise qui a vu fondre son chiffre d’affaires de 90%.

Ricardo Franco Levi, président de l’association italienne des éditeurs, a, lui, chiffré la baisse du volume de vente des livres, avant la fermeture des librairies dans la Péninsule, à 50% dans les régions particulièrement touchées comme la Lombardie, l’Emilie Romagne et la Lombardie et à 25% dans le reste du pays. Une baisse de 25% du chiffre d’affaires de Lagardère Publishing qui réalise 43% de ses activités dans la littérature générale apparaît donc une hypothèse raisonnable. Les ventes internet (7,8% du chiffre) ne pourront pas compenser cette chute.

Dans la présentation de ses comptes, le 20 mars dernier, Lagardère parlait simplement, à propos du coronavirus, d’« un risque conjoncturel  d’accès aux liquidités ». Pour s’en prémunir, le groupe décidait de mobiliser « une partie substantielle du poste de trésorerie et équivalents de trésorerie d’un montant de 913 M€ (cf. note 26 de l’annexe aux comptes consolidés de l’exercice 2019) pour le remboursement des billets de trésorerie d’un montant de 449 M€". Le groupe faisait également état d’une ligne de crédit non utilisée au 31 décembre 2019 de 1 250 millions d’euros. De toute évidence, même en puisant sur celle-ci, Lagardère aura le plus grand mal à passer le cap de cette crise.

Amber : « incohérence caractéristique d'un conflit d'intérêts »

Alors que toutes les entreprises de France font état des difficultés qu’elles traversent et communiquent sur leur baisse attendue de chiffre d’affaires, Lagardère attend le 30 avril pour publier les comptes du premier trimestre 2020. Il prévoyait de communiquer sur son site sur la crise actuelle il mais ne l’a pas encore fait. Certains déplorent un certain retard sur la prise de certaines décisions.

Après avoir jusqu’en mars prévu de verser un dividende de 1,30 par actions, Lagardère y a renoncé quand  le gouvernement lui a fait savoir qu'il cesserait de prendre en charge le chômage partiel de ses salariés s'il le maintenait : « La gestion de cette affaire révèle l’inconséquence grave de la gouvernance, assure Olivier Fortesa, Managing partner d’Amber. Fin février, la société annonce au vu de ses résultats qu’elle paierait un dividende de 1,3 euro en actions. Puis le 25 mars, la société annonce la suspension de sa guidance pour l’année 2020 compte tenu de l’incertitude quant à l’ampleur de l’épidémie et son impact sur le groupe, mais plutôt que de supprimer le paiement du dividende, le gérant et le conseil de surveillance ont préféré simplement le diminuer et maintenir un paiement de l’ordre de €139M. Dès le 26 Mars, nous avons par conséquent appelé à la suppression de ce dividende dans son intégralité, alors que nous sommes les premiers atteints par une telle mesure, pour renforcer la trésorerie de la société à l’aube d’une crise dont nous ignorons encore l’étendue des dégâts. Comme Bercy a conditionné le paiement des aides d’Etat aux entreprises au non versement du dividende, Lagardère a fini par y renoncer début avril. Cette incohérence est caractéristique du conflit d’intérêts de cette société dont la gouvernance prend des décisions en fonction des intérêts personnels de son associé commandité / gérant et non ceux de l’entreprise ».

Arnaud Lagardère livre un combat sur deux fronts. Il doit, d'une part, contrer l’attaque en règle du fonds Amber et, de l'autre prendre des décisions urgentes pour assurer la continuité d'exploitation de l'entreprise.

Dans cette épreuve, il vient de recevoir le renfort de Marc André Lacharrière et de Vincent Bolloré qui se sont invités comme petits actionnaires de Lagardère. Officiellement, ils volent au secours d’Arnaud Lagardère, en réalité, ils viennent défendre leurs intérêts en s’apprêtant à mettre la main sur les pépites du groupe.

Alliance Bolloré -Ladreit de Lacharrière pour reprendre le pole presse

En dépit des dénégations du groupe sur la cession du pôle presse, Les deux hommes seraient tombés d’accord pour faire une offre commune sur Paris Match et le JDD, un important relais du pouvoir politique. Vincent Bolloré s’intéressait surtout à Paris Match, proposé, parait-il, à 200 millions d’euros, un prix jugé bien haut par le marché, mais Arnaud de Puyfontaine, président du directoire de Vivendi, ancien président d'Emap et de Mondadori France, homme de presse, l’aurait convaincu de la nécessité de racheter le tout. La tentation que Lagardère pouvait avoir de céder, comme le marché le murmure, le JDD à un investisseur étranger au monde des médias ne serait plus de mise. CMI de Daniel Kretinsky qui a déjà racheté Elle et Télé 7 jours regarde le dossier mais le propriétaire de Marianne ne se fait guère de doute sur la possibilité de contrer l’offre de Vincent Bolloré, un partenaire jugé beaucoup plus crédible par le pouvoir comme par le CAC 40 qu’un oligarque tchèque. Vincent Bolloré fait donc figure de favori sur ce dossier et aurait même chargé Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+ de se pencher sur Europe 1. Une radio lourdement touchée par la baisse d’audience et l’effondrement des recettes publicitaires qui ne peut espérer revivre qu'en étant couplé à un grand groupe.

Interrogé sur la cession de ce pôle, comme sur toutes les interrogations concernant le groupe, Ramzy Khiroun, porte parole du groupe, nous a répondu: « L'information concernant la cession du pôle media est infondée. S'agissant de vos autres questions, le groupe n'a pas prévu, pour l'heure, de s’exprimer ». Olivier Fortesa commente, lui, la cession de ces entreprises de presse: « Malheureusement, cela ne fait que confirmer la poursuite du démantèlement d’un groupe qui est guidé par des intérêts personnels et non ceux de l’entreprise ».

Le fonds souverain du Qatar, actionnaire à 13% de Lagardère suit naturellement ces opérations auxquelles il donnera son aval s’il peut jeter son dévolu sur Lagardère Retail qui redeviendra, la crise terminée, un puissant réseau. On peut penser. que Guillaume Pépy, récemment nommé membre du conseil de surveillance de Lagardère, aura à coeur de défendre les intérêts du Qatar L’ancien président de la SNCF est aussi président du conseil d’affaires franco-qatari du Medef International et membre de Qadran, cercle économique franco-qatari, Il décrit ainsi ses partenaires : « Les clients qataris ont comme caractéristique d'accorder leur confiance quand leurs partenaires en sont à la hauteur".(Usine Nouvelle 8 mai 2019).

Une AG à huis clos facilement contrôlable

Pendant ce temps, dans une atmosphère totalement surréaliste, pendant que les affaires se font, une AG des actionnaires est convoquée le 5 mai, comme si de rien n’était, alors que les nouvelles dispositions permettaient à Lagardère de la repousser au 30 septembre, comme Renault vient de le faire.

Il est vrai que celle-ci pourra se dérouler, étant donné les circonstances, à huis clos. Des questions gênantes comme Colette Neuville, présidente de l’ADAM (Association des Actionnaires Minoritaires) s’apprêtent à poser n’auront donc pas la même résonance. L'accent aurait dû être mis par certains actionnaires et fonds de gestion sur les questions suivantes:  Lagardère sera t-elle, un jour, remboursée des 110 millions d’euros qu’elle a avancés à la société HIG pour acheter 75% de Lagardère Sports sachant que toutes les activités sportives sont arrêtées ?

Que devient la plainte de l’autorité égyptienne de la concurrence contre la Confédération Africaine de Football  (CAF) pour abus de position dominante en raison de son contrat d’agence avec Lagardère Sports ?

Qu’en est-il de l’enquête ouverte par la Commission de la Concurrence du Marché commun d’Afrique orientale et australe sur ce même contrat ? ( Chapitre 5 note 34 p.233 du rapport annuel). 

Le huis clos permet aussi et surtout  à la gouvernance de Lagardère de repousser plus aisément sinon les résolutions du groupe Amber visant à renouveler des membres du conseil de surveillance du moins les explications publiques s'y rapportant.La tenue d’une assemblée générale permet, d’une part, de donner la parole aux actionnaires et, de l’autre, de leur attribuer un dividende quand il y en a un. Quand ce n’est plus le cas pour Lagardère elle devient moins nécessaire sauf si, à part,l’ avantage indéniable que le huis clos présente pour les dirigeants, ceux-ci veulent se verser rapidement des rémunérations variables. Depuis la loi Sapin 2, elles ne peuvent, en effet, être versées qu’après autorisation de l’assemblée générale des actionnaires.  Et, dans le cas du groupe Lagardère, elles sont loin d’être anecdotiques.

Des rémunérations variables et des retraites chapeau a priori maintenues

Arnaud Lagardère perçoit 1 628 200 de rémunération variable (fixe 1 140 729), Pierre Leroy et Thierry Funck Brentano 723 900 euros (fixes 1 47400 et 1206 000) (p.120 et suivantes). Les rémunérations de Gérard Adsar (directeur financer) et Ramzy Khiroun, (directeur financier et porte parole et directeur des relations extérieures) ne figurent pas dans le rapport (le voici en PDFRapport financier exercice 2019 (pdf, 7.3 MB)).

Dans le contexte actuel de restrictions générales, les membres du comité exécutif n’ont pas prévu de réviser à la baisse ces rémunérations ou leurs retraites chapeau qui s’élèvent pour chaque membre à 35% de 2 026 200 euros. Soit 709 000 euros. Comme cela est précisé page 277 du document qui détaille le mode de leur calcul (un taux de retraite supplémentaire de 35% d’une rémunération de référence, elle-même limitée à 50 plafonds annuels de la Sécurité sociale).

Des sommes à mettre en perspective au regard de la rémunération brute moyenne des 34691 salariés du groupe qui s élève à 49908 euros par an soit pour la France à un salaire net mensuel de 2366 euros.

À supposer que l’AG lui verse sa rémunération variable, Arnaud Lagardère devra restreindre son train de vie. Il ne percevra plus 1% sur le résultat net de l’entreprise. En revanche, il encaissera le million d’euros accordé au titre d’une convention d’assistance signée entre Lagardère et LCM (Lagardère Capital Management) Pour lui, le plus préoccupant est moins sa situation personnelle que l’impossibilité totale pour sa structure LCM de rembourser, en l’absence de dividende, la moindre dette.

Ceux-ci s’élèvent, selon le Financial Times à 204 millions d’euros au total et à 164 millions d’euros, si l’on en croit Arnaud Lagardère, qui ne parlait que du Crédit Agricole. Au cours actuel de l’action, le nantissement ne les couvre plus. Or, lorsqu’on est commandité on a une responsabilité sur l’ensemble de son patrimoine vis à vis des actionnaires, comme l'a rappelé Colette Neuville, dans ses questions écrites, lors de l'AG 2019.

La société anonyme validée par le Crédit Agricole et Amber

Le temps presse: il ne s’agit plus, pour Arnaud Lagardère, de savoir combien de temps il pourra résister à l’offensive du fonds Amber et à la pression des actionnaires mais quelles dispositions il doit prendre pour régler sa dette avec le Crédit Agricole et ses banques.

La banque négocierait déjà la sortie d’Arnaud Lagardère en lui proposant d’accepter la fin de la commandite et son remplacement par une société anonyme dont il deviendrait actionnaire, comme l’évoque la lettre A. Cela implique de lui attribuer un montant d’actions correspondant au prix de toutes les dettes contractées, soit 20% pour 200 millions d’euros, pour que cela constitue une monnaie d’échange. La banque disposerait alors d'une garantie qu'elle ne possède pas aujourd'hui. « Si le Crédit Agricole contraint la société à passer sous un régime de SA, nous n’y verrons que des avantages. Il faudra bien entendu voir les conditions d’une telle transformation, notamment l’indemnité demandée en contrepartie, mais tout ce qui renforce l’entreprise, la gouvernance et crée de la valeur va dans le bon sens, » assure Olivier Fortesa.

Arnaud Lagardère pourrait aussi, s’il se comportait, comme un Bernard Tapie, demander au tribunal de commerce de placer sa structure personnelle LCM en sauvegarde car, en l'absence de dividendes, donc de revenus, elle en remplit les conditions. Ce qui lui assurerait, le temps des négociations, une protection. Dans ce cas de figure, la société pourrait partir en liquidation délivrant Lagardère du paiement de ses dettes. Mais dans ce monde policé, s'il veut préserver sa retraite comme son avenir, Arnaud Lagardère doit éviter le conflit qui résulterait du recours à cette procédure et ménager ses partenaires.

Nicolas Sarkozy, nommé, lui aussi, au conseil de surveillance, s'efforcera avec l’aide de Xavier Musca, directeur général délégué du Crédit Agricole, ancien secrétaire général de l’Elysée,  d' élaborer une solution qui convienne aussi bien à Arnaud Lagardère qu’aux banquiers. Cette mission comme celle de Guillaume Pépy sera, comme c'est l'usage, rémunérée.

Comme le souligne le fonds Amber, si les actionnaires obtiennent une juste compensation, tous accepteront le principe des cessions et la recomposition de la société. Dans ce jeu à multiples rebondissements, il n’y a que les 35000 salariés qui ne soient pas intéressés à la transaction.

 

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