Bercy et coronavirus «alliés objectifs» contre la presse

Presstalis se déclare en cessation de paiements le 26 mars, la liquidation suivra peu après. Alors que toute la filière menace de s'écrouler, le gouvernement ne lance aucun plan d'urgence et attise la guerre quotidiens - magazines sur la distribution.

En pleine crise du coronavirus, alors que la presse verra disparaître la très grande majorité de ses titres, le gouvernement ne prévoit encore aucun plan d’urgence. Pour lui, la priorité du jour consiste toujours à réformer le système de distribution de la presse, en imposant une solution qui privilégie les quotidiens nationaux.

Ces quotidiens épaulés par de puissants groupes (Iliad-Free, Dassault, LVMH) sont pourtant les seuls qui survivront à la crise liée au coronavirus. Tous les titres, toutes les publications qui ne peuvent pas compter sur un actionnaire de poids ne sont pas certains de survivre.

À mille lieues de cette réalité, le CIRI (Centre interministériel de restructuration industrielle), le service de Bercy qui dépend de Gérald Darmanin, veut imposer un plan qui assure la suprématie des quotidiens nationaux sur les magazines. Deux sociétés, l’une possédée par les quotidiens prendrait le contrôle du centre de Bobigny, l’autre, détenue par les magazines, récupérerait le siège de Presstalis qui cesseront d’exister. Des liens capitalistiques croisés et des obligations communes les uniraient. Les magazines veulent d’autant moins de ce schéma que celui-ci présuppose que les 18 millions d’euros que l’État accorde chaque année à la distribution et les 9 millions d’euros du fonds de modernisation, destiné en principe aux quotidiens en difficulté comme L’Humanité soient intégralement consacrés à la distribution des quotidiens.
Pour sortir de cette situation de blocage, Hélène Bourbouloux, en étroite liaison avec le CIRI, a adressé lundi 16 mars, l’ultimatum suivant, leur donnant 24 heures pour y répondre :
« Vous avez été informés, via vos représentants au sein d’une coopérative, d’une nouvelle proposition de poursuite d’activité de Presstalis tenant compte des attentes exprimées des uns et des autres. Au terme de dizaines de réunions et alors que vous connaissez tous la situation financière de Presstalis, votre réponse définitive sur l’adhésion à la solution et votre contribution financière ne peut plus être reportée.
Afin d’anticiper toute éventualité et de préparer les procédures adéquates, je vous remercie de me répondre au plus vite et avant le conseil d’administration qui se tiendra mardi matin ».

La viabilité du projet bleuets n'est pas assurée
La réponse des éditeurs de magazines n’a pas tardé : elle s’est manifestée par une lettre du président de leur coopérative qui a dit, en substance : « Nous vous avons adressé le 14 mars une proposition de création d’une nouvelle messagerie, que les quotidiens comme le CIRI ne se sont pas donné la peine d’examiner ». Le concurrent, les MLP (30% du marché) avait aussi adressé un plan chiffré au CIRI exposant de quelle façon, chiffres à l'appui,  il pouvait reprendre l’intégralité de la distribution, en cas de défaillance de Presstalis, et le CIRI n’avait pas, non plus, daigné répondre.
La coopérative des magazines assure avoir reçu une nouvelle proposition dénommée « projet bleuets » dimanche dernier, dans l'après-midi où il apparaît selon elle que la nouvelle structure « détenue par les éditeurs de magazines devrait distribuer les quotidien et porterait donc les charges qui y sont attachées ». La pérennité de cette nouvelle entreprise ne serait pas assurée puisqu’elle serait déficitaire dans trois ans. Ce projet prévoit la création de deux sociétés étroitement liées qui réaliseraient en 2021 un chiffre d’affaires de 720 millions d’euros (500 pour les magazines et 220 pour les quotidiens). En partant d’une baisse des ventes se traduisant par une perte de valeur de 10 % par an (initialement, le projet bleuet prévoyait 8 %), l’entreprise réaliserait en 2023 un résultat positif de 2,5 millions d’euros. On notera qu’en 2019, les quotidiens ont enregistré une baisse moyenne de 12% tandis que celle des magazines variait, selon les groupes de presse, de - 10 à 15%. En 2020, en raison du coronavirus et du changement attendu des habitudes de lecture qu’il engendrera, les professionnels prévoient, si l’activité reprend dans deux mois, une baisse minimum de 30%. Etablir un plan de financement sur des projections de vente sur les années à venir relève donc de l'irresponsabilité.
L’ équilibre d’exploitation du dispositif préconisé par le CIRI et les quotidiens nationaux ne serait pas obtenu sans les aides d’État et la péréquation, ce fonds de solidarité imposé à tous les journaux et publications au bénéfice des quotidiens d’un montant de 12,4 millions d’euros. Les magazines rejettent l'intégralité du projet bleuets  car il ne permet pas, selon eux, de dégager une solution pérenne – ce que confirme déjà Cédric Dugardin, pdg de Presstalis, qui la considère comme « transitoire ». Une négociation générale aurait pu être envisagé si l’État acceptait de prendre  en charge tout ou partie des 120 millions d’euros que les éditeurs vont perdre avec la  liquidation de Presstalis. Mais ce n’est pas le cas.

Scènes de ménage au CIRI
C’est dans ce contexte que s’est tenu mardi soir une réunion au CIRI rassemblant tous les éditeurs dont le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas été à la hauteur des titres que ceux-ci représentent. Louis Dreyfus, directeur général du Monde, a déclaré que « des puissances étrangères voulaient détruire le système de distribution de la presse française ». Le patron du quotidien visait explicitement les groupes allemands Bauer, Prisma-Bertelsmann et Czech Media Investment de Daniel Kretinsky. Pierre Louette, pdg du groupe Les Échos-Le Parisien a apostrophé Frédérick Cassegrain en lui signifiant qu’il était un "homme indigne". Ce à quoi ce dernier a répondu qu’il n’avait pas de leçon à recevoir d’un patron de presse dont le groupe, abreuvé de fonds publics, était en déficit. constant https://www.mediapart.fr/journal/economie/130218/les-milliardaires-de-la-presse-gaves-d-aides-publiques-et-privees?onglet=full. Les Échos, il est vrai, ont perdu 12 millions d’euros en 2019, obligeant leur propriétaire Bernard Arnault à les recapitaliser à hauteur de 80 millions d’euros. On a demandé à Emmanuel Mounier, patron de UMH qui vient de racheter Disney à Hachette  si "Mickey avait quelque chose à dire". Cet affrontement verbal incessant s’est terminé par la déclaration suivante d’Hélène Bourbouloux « je prendrai donc mes responsabilités ». Comprenez si la gouvernance de Presstalis ne prévient pas le tribunal de commerce de Paris que la société ne peut plus poursuivre son activité, je le ferai moi même.

Situation catastrophique et chantage de Bercy
En conséquence, Cédric Dugardin, pdg de Presstalis, a prévenu les éditeurs qu’il déposerait lundi 23 mars, une déclaration de cessation des paiements. À la fin de la semaine prochaine, l’entreprise sera mise en liquidation avec vraisemblablement poursuite d’activité. Les salaires seront pris en charge par les AGS et une période d’observation de quatre à six semaines  s’ouvrira. Cependant, le risque de la liquidation immédiate n'est pas écarté car le CIRI doit assurer à l’entreprise une trésorerie lui permettant de tenir pendant cette période. S’il est acquis que l’État versera les 25 millions d’euros de sur-commission  que Presstalis doit  aux marchands de presse, il n’est pas certain que Bercy veuille assurer les fonds de caisse à Presstalis. Pour le CIRI, il ne faut pas donner aux magazines la possibilité d’utiliser ce sursis pour faire prévaloir leur point de vue.
La raison commanderait que l'Etat  remette, d'une part,  à la fin de la crise du coronavirus la mise en place d’un nouveau système de distribution et, de l’autre qu'il vienne en aide aux imprimeries, aux journaux et aux marchands de presse. Au lieu de cela, Bercy préfère donc se livrer à un ultime chantage avec les éditeurs
Confrontés à l’effondrement des ventes dû au confinement, 5000 diffuseurs sur 21 000 ont tiré leur réseau de fer. A Paris,, 200 vendeurs sur 600 ont cessé leur activité et le mouvement pourrait s'amplifier si des transporteurs ne veulent plus les approvisionner pour protéger leur santé.
L’affaire pourrait faire sourire sur le plan politique si l’ensemble d’une filière qui emploie, depuis l’imprimerie jusqu’au plus petit vendeur, 80 000 personnes n'était pas intégralement menacée. L’Express, Point de Vue, la Gazette de l’Hôtel Drouot , l'Equipe magazine ont d’ores et déjà cessé de paraître. Libération  et l'Equipe pourraient suivre.
Prévenus de la disparition imminente de Presstalis, les éditeurs  savent qu'ils ne seront pas payés des exemplaires qu'ils mettent en circulation de Presstalis et ont décidé d'en mettre, d'après les chiffres communiqués par les dépôts, la moitie de moins en vente. On assiste à ce paradoxe de voir les MLP,  qui connaîtrait une légère croissance de 3% devenir le leader de la distribution de la presse magazine en France.

Aux dernières nouvelles, alors que la situation devient de plus en plus catastrophique chaque jour, Bercy préparerait un nouveau plan de financement ...

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.