Presstalis: bras de fer entre milliardaires et l'Etat

Les éditeurs se refusent à refinancer la société de distribution comme Bercy leur demande. L'hypothèse d'une liquidation de l'entreprise fin mars est envisagée avec le lancement d'une nouvelle société qui reste à financer. Le combat se déroule sur le fond du conflit entre Daniel Kretinsky et Xavier Niel.

Cela s’appelle un chantage. Confrontés au probable dépôt de bilan de la première société de distribution de presse, Presstalis, les grands éditeurs ont fait savoir, la semaine dernière, à Bercy qu’ils ne verseraient pas le moindre euro pour remettre l’entreprise à flot. Si l’État s’abstient d’intervenir, c’est lui qui portera la responsabilité du licenciement des 1508 salariés recensés fin 2018 dans le groupe en et la fermeture probable des 22 000 points de vente répartis en France. La réponse a été donnée le 15 janvier au soir, quand le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) a convoqué en urgence les patrons de presse pour élaborer, avec eux, un plan de sauvetage. Leur position depuis n’a pas varié : c’est à l’État, garant de la liberté de la presse et de la communication, de prendre ses responsabilités. Le bras de fer se poursuit car Louis Margueritte, secrétaire général du CIRI, n’entend pas céder aux injonctions des groupes de presse français. En 2018, les pouvoirs publics les avaient contraints à verser 123 millions d’euros sur cinq ans pour sauver Presstalis, en 2020, ils devront aussi mettre la main à la poche.
Rappelons que les groupes de presse sont détenus par Bernard Arnault (Les Échos, Le ParisienAujourd’hui en France), la famille Dassault (Le Figaro), Xavier Niel (Le Monde, Télérama, L’Obs), François Pinault (Le Point), Daniel Kretinsky, l’oligarque tchèque (Marianne, Elle, Télé 7 jours). Pour Bercy, toutes ces entités sont parfaitement solvables et ces milliardaires ne devaient pas s’emparer de la presse française s’ils ne voulaient pas assumer les contraintes qui en découlent.

Une trésorerie exsangue, les charges sociales impayées

Aussi puissant soit le CIRI, le comité n’est pas maître du rapport de force car la décision ultime appartiendra à Édouard Philippe et Emmanuel Macron. De nombreux éditeurs pensent que le président de la République n’osera pas laisser Presstalis partir en liquidation pendant les élections municipales. Ils ont semble-t-il mal observé la gestion de la réforme des retraites par le gouvernement, qui a préféré passer les échéances électorales en pertes et profits plutôt que de renoncer à son projet.
 De là à imaginer que le Premier ministre a déjà anticipé la disparition de Presstalis, il n’y a qu’un pas que certains franchissent déjà.  Le fait que Sandro Martin, chargé de mission à l'Elysée rejoigne Presstalis  accréditerait la thèse que le châeau entend piloter, en direct, la gestion du dossier. La vitesse à laquelle les choses se déroulent accrédite le besoin d'une reprise en main. Le 1er octobre 2019, Dominique Bernard prend ses fonctions comme pdg de Presstalis. Vendredi 10 janvier il est convoqué au tribunal de commerce pour confirmer que la société ne peut plus respecter les obligations qui découlent du jugement de conciliation du 14 mars 2018. Ce qui signifie, très clairement, que la continuité d’exploitation de l’entreprise, c’est-à-dire le maintien de son activité, n’est plus assurée . Le mardi 14 janvier, il prévient la coopérative des magazines, l’un de ses deux actionnaires, le deuxième étant la coopérative des quotidiens, que sa trésorerie étant exsangue, il ne paye plus que que les fournisseurs. Presstalis ne s'acquitte plus de ses charges sociales courantes, n’apure plus ses charges sociales passées et ne rembourse plus le moindre emprunt. Questionné sur ces informations, Dominique Bernard m’écrit : « je ne confirme pas les informations que vous évoquez et vous demande de ne pas évoquer ce sujet dans votre blog car les répercussions chez les salariés de Presstalis et chez les éditeurs seraient très dommageables ». Une invitation à la prudence est toujours de bon aloi même si elle ne s’inscrit pas dans le cadre de la procédure d’alerte qui contraint, au niveau où elle est arrivée, la direction à informer les salariés de la situation de l'entreprise. Or, Didier Lourdez, secrétaire général de la CGT du livre, nous a déclaré manquer d’informations sur le dossier, et Michel Doaré, CGT Bobigny, ne cache pas à ses interlocuteurs qu’il ne sait toujours pas le sort qui sera réservé à ce dépôt de presse Les salariés voudraient, en effet, savoir si les informations de La Lettre A qui prête à Dominique Bernard l’intention de se séparer du « niveau 2 » c’est-à-dire de tous les dépôts de presse détenus par Presstalis, sont vraies ou pas.


Conflit à venir avec Bruxelles

La détérioration accélérée de la situation fin 2019 découlerait de l’imprévoyance de la gouvernance précédente qui n’aurait pas provisionné certaines charges et aurait surévalué l’évolution du marché. Interrogée à ce propos, Michèle Benbunan précise qu’elle a laissé, au 30 septembre dernier, une trésorerie permettant d’assurer le paiement des charges à venir jusqu'à la fin 2019. Ses comptes étaient audités tous les mois par le CIRI et par Edge consulting. Le gouvernement était donc tenu au courant de la situation financière de l’entreprise. Un retournement aussi brutal de la situation financière d'une entreprise est toujours possible mais il doit être expliqué. La mise en responsabilité de l’ancienne présidente, qui a réduit les pertes opérationnelles de 16 millions d’euros à 3,8 millions en 2018, doit d’autant plus être étayée qu’elle n’a pas aujourd’hui intérêt à voir disparaître Presstalis. A la tête d'Editis, dont elle est directrice générale, elle a besoin que le réseau des 22 000 diffuseurs de presse survive pour vendre des centaines de milliers de livres.
La forte détérioration du mois de décembre, consécutive aux grèves des transports, le versement imprévu de 500 000 euros à quelques éditeurs qu’il aurait fallu dissuader de partir chez les MLP, tout cela n’explique pas que l’entreprise se soit retrouvée brutalement à court de liquidités. L’entreprise a eu si peu de trésorerie qu’elle n’a pas été capable d’honorer la première des 39 échéances du prêt de 90 millions d’euros accordé par le FDES. Bercy avait obtenu un agrément exceptionnel de Bruxelles permettant à l’État d’aider Presstalis, via cet emprunt , en l’adossant d’une part sur la coopérative des magazines (pour 67,5 millions d’euros) et d’autre part sur la coopérative des quotidiens (pour 23,5 millions d’euros). Ce « compte-miroir » a permis à Presstalis, qui a repoussé le paiement de deux prêts du FDES  de 2012 et 2015 à 2023 et 2027  pour un montant de 50 millions d’euros, de bénéficier d’un nouveau prêt. En ne payant pas la première échéance, Presstalis signifie clairement aux autorités qu’elle ne respectera pas le plan de remboursement. L’agrément donné par Bruxelles tombe donc de lui-même : les 90 millions d’euros ne vont plus être considérés par l'Europe comme un prêt mais comme une aide directe d’État que la France aura obligation de restituer.
Pour sa défense, Dominique Bernard pourra dire qu’il a préféré arbitrer le dossier en payant, en octobre, les 17 millions d’euros de sur-commission aux diffuseurs de presse. Il invoquera le soutien du sénateur Michel Laugier., rapporteur du projet de loi de finances 2020 qui l’invitait à ne pas rembourser ce prêt en écrivant : « Le remboursement du FDES qui doit débuter en cette fin d’année, pourrait devoir être repoussé, pour ne pas aggraver les difficultés de trésorerie de la société » (p. 32 du rapport).


Dominique Bernard adoubé par CMI de Daniel Kretinsky

À la lumière de tous ces faits, beaucoup considèrent que Dominique Bernard, ancien directeur général du groupe Hersant Media, liquidateur de la Comareg et du journal gratuit Paru Vendu, conseiller en restructuration des entreprises médias à travers sa société DB consulting, domiciliée au Pecq, a été délibérément choisi pour conduire Presstalis au dépôt de bilan .
À la différence de Michèle Benbunan, Dominique Bernard ne doit pas sa nomination à Louis Dreyfus, directeur général du Monde,  mais à Richard Lenormand, directeur général de Marianne , représentant des intérêts de Czech Media Investment de Daniel Kretinsky. Comme si le dossier ne se suffisait pas en lui-même, celui-ci se double d’un conflit entre l’oligarque tchèque et Xavier Niel, déjà en lutte pour la prise de contrôle du groupe Le Monde. En plaçant à la tête de la première entreprise de distribution de la presse française, le magnat tchèque prend une position stratégique. Le directeur général du Monde, hostile à toute idée de liquidation de Presstalis, aurait suggéré le nom de Xavier Marion comme pdg de Presstalis , un redresseur d’entreprise qui a remis sur pied Doux, Pleyel et Smovengo, la société de Vélib parisien, mais celui-ci aurait demandé une somme bien supérieure aux 400 000 euros annuels que percevrait Dominique Bernard pour sa mission. Comme M.Bernard était libre de tout engagement, la candidature de M.Bernard a été retenue.et le fait qu’il ait ses entrées au tribunal de commerce de Paris, au travers de ses activités conseils en restructuration a été perçu comme un argument favorable.  Cela facilite les contacts avec Hélène Bourbouloux, mandataire judiciaire de Presstalis qui toucherait, elle, une rémunération d’un million d’euros par an pour gérer ce dossier délicat.
À l’écart de ce maelström interprofessionnel le CIRI ne reste pas inactif. Il convoque, cette semaine, les dirigeants de Presstalis et des messageries concurrentes, les MLP, pour voir de quelle façon ces dernières pourraient reprendre une partie de la distribution des titres, en travaillant ensemble. Les MLP ont déjà proposé de reprendre la distribution des quotidiens nationaux en demandant à l’Arcep, le nouvel organe de régulation, de prendre connaissance de leur cahier des charges. Pour l’heure, l’Arcep n’a pas encore donné suite à cette requête, ce qui retarde le processus de transmission et soulève des doutes sur sa volonté de soutenir cette initiative  En revanche, elle a ordonné, comme le faisait, en son temps le conseil supérieur des messageries de presse – une instance décriée car trop proche des grands éditeurs – un gel du transfert des titres.

Liquidation envisagée fin mars avec création d'une nouvelle société
À ce jour, le marché ne possède qu’une seule certitude : Presstalis ne pourra pas payer, en mars, la deuxième sur-commission de 17 millions d’euros et partira alors, si rien n’intervient d’ici là, en liquidation. La date limite est même fixée au 31 mars. Comme de nombreux tenants du dossier pensent que les MLP (30 % du marché) ne pourront pas se substituer intégralement à Presstalis, les grands éditeurs pourraient être invités par les pouvoirs publics et le tribunal de commerce à créer une nouvelle société de distribution. Cette dernière option suppose qu’ils soient capables de s’entendre entre eux pour mener un projet industriel en commun. L’histoire des imprimeries a démontré le contraire.
Elle suppose aussi que les éditeurs croient encore à l’avenir de la presse papier, ce qui n’est pas le cas des grands quotidiens qui font tout pour accélérer leur mutation sur le web. Ce ne sont pas les derniers chiffres connus des ventes papier de novembre 2019 qui vont leur donner tort : Libération 11 736 exemplaires, Le Figaro 21 733 exemplaires (si l’on retire de la moyenne affichée les 73 540 exemplaires du Figaro Magazine), Le Monde 33 607 exemplaires, Aujourd’hui en France 73 857 exemplaires, L’Équipe 86 095 exemplaires.
Les magazines, eux, pourraient être tentés par l’aventure même si le marché se contracte aussi très fortement pour eux. D'après un proche du dossier, il  n’y aurait que Prisma-Bertelsmann, éventuellement Bauer , et CMI de Daniel Kretinsky qui puissent financer une partie des 50 à 70 millions d’euros que nécessite le lancement de cette nouvelle société de distribution,. Le premier groupe, d’origine allemande, ne prendra pas, pour des raisons politiques l’initiative d’une telle opération. Le second devra convaincre le gouvernement et ses partenaires qu’il ne se lance pas sur le marché de la distribution de la presse française pour en contrôler  les titres. Le bras de fer n’épargne aucun acteur.

 

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