Kretinsky, l'oligarque viserait «Le Monde» pour s'emparer d'Engie

Rien n'explique la prise de contrôle du Monde et d'une partie de la presse française par Daniel Kretinsky et Patrick Tkac si ce n'est le désir de s'implanter en France pour participer aux privatisations. Ce qui permet à Mathieu Pigasse de proposer les services de la banque Lazard.

Hubert Beuve Meury a été directeur des affaires juridiques à l'institut français de Prague tout en étant le correspondant du Temps, l'ancêtre du Monde en Tchécoslovaquie. Il quittera ces deux postes en 1938 quand les accords de Munich scelleront l'abandon du pays à Hitler. L'arrivée, quatre vingt ans plus tard, d'un Tchèque, Daniel Kretinsky comme actionnaire de référence du Monde, le journal dont il a incarné l'indépendance, constituerait un juste retour des choses si de sérieuses questions ne se posaient pas sur ses motivations réelles.

Tous les quotidiens et magazines d'information étant, à l'exception du Figaro qui ne l'est pas encore, en vente, cet oligarque n'éprouve aucune difficulté à faire son marché mais bien rares sont ceux qui perçoivent la cohérence de sa politique d'achats tant les titres acquis sont divers et souvent en santé précaire.

Tout commence avec Marianne, un titre placé depuis deux ans en redressement judiciaire et dont les ventes au numéro sont, sur le premier semestre 2018 comparé à 2017, en forte chute (40038 exemplaires – 23%) ainsi que celles des abonnés ( 69121 abonnés – 10,45%). Des chiffres qui ont depuis nettement empiré. Yves de Chaisemartin, l'ancien propriétaire, s'est dégagé, avec soulagement et pour 4 millions d'euros, de cette société à l'avenir incertain.

En même temps, Daniel Kretinsky jette son dévolu sur les titres du groupe Lagardère comme Télé 7 Jours (1028 000 exemplaires – 5,25%) que le groupe Mondadori avait regardé en 2015 suivi, par le groupe Prisma qui, après quelques semaines de tractations, a rendu le dossier, le magazine ne s'étant pas développé sur le numérique. Confronté à l'offre de sites de programmes TV, un magazine de ce type est irrémédiablement condamné.

L'acquisition d' Elle qui affiche 84859 ex ( – 2% ) 101 379 abonnés postaux ( + 2,83%) 45910 abonnés portés (– 7,5%) revêt, en revanche, plus d'un sens tant la marque est puissante, en France comme à l'étranger, même si les recettes commerciales régressent, dans ce secteur, de 10% par an.

Kretinsky et la clause de conscience

Plus étonnant, le milliardaire tchèque semble avoir découvert l'existence des pratiques dans la presse française dont il ignorait tout avant d'en devenir l'acheteur principal. Il ne connaissait pas, par exemple, l'existence de la clause de cession des journalistes, c'est-à-dire l'obligation pour l'acheteur d'un titre de presse, de verser des indemnités de départ à tout journaliste qui, pour des problèmes de conscience, ne voudrait pas travailler avec lui. Depuis qu'il en a pris connaissance, il ne veut plus prendre cette clause à sa charge et laisse le soin au vendeur de la négocier. Même si ce sera lui ou ses représentants qui devront légalement s'en acquitter.

La question a été abordée lors du comité d'entreprise de Lagardère active du 17 octobre où il est apparu que cette charge  imprévue  viendrait en déduction des 50 millions d'euros versés par Daniel Kretinsky si Lagardère refusait de la payer. Les titres cédés comptant plus de 600 salariés, la facture risque d'être élevée. Ce même jour, Dimitrije Maksovic, chargé de la reprise des médias et des marchés publics au sein de Media Czech Invest, administrateur de Marianne et Branislav Mislovic, ont affirmé qu'ils étaient chargés de créer le premier groupe de médias européens. « Il y a, selon ces deux administrateurs, plein de bonnes affaires à faire car le papier est promu à un très bel avenir et nous croyons que la digitalisation sera très profitable ». Un tel optimisme a laissé les salariés pantois car la réalité du marché est loin de correspondre à cette version idyllique.

Autre sujet d'étonnement: les administrateurs ne connaissent pas le processus de fabrication d'un journal et quand on leur signale comme à Marianne qu'il peut y avoir un surcoût, tableaux à l'appui, ils demandent son avis aux dirigeants de Lagardère qui leur rétorquent que cela n'est pas grave puisque les remises de fin d'année sont censés remettre les comptes à l'équilibre. En oubliant que ces escomptes ne sont pas instaurés pour compenser des perceptions indues mais pour récompenser la fidélité des éditeurs envers leurs imprimeurs comme leurs fournisseurs.

Les Tchèques en quête de la majorité au sein du Nouveau Monde

Depuis le début septembre, la presse poursuit sa descente aux enfers : les ventes des quotidiens nationaux , baissent de plus de 15% et celle des magazines d'information de 20%. Le groupe Mondadori a cessé toute activité en France et Bertelsmann Prisma s'interroge sur son avenir à moyen terme dans l'Hexagone. Le gouvernement présentera le 28 novembre prochain une loi mettant fin au système de distribution de la presse française qui repose sur  les coopératives et l'obligation d'accepter tous les titres car les messageries Presstalis (ex-NMPP) s'enfoncent dans le gouffre. En dépit des perfusions massives de l'Etat qui leur accordé 140 millions d'euros sur deux ans.

Dans un tel contexte, comment s'étonner qu'un banquier avisé comme Mathieu Pigasse ne cède pas ses actifs au maximum de leur valorisation? En vendant les 49% des actions de sa holding, Les Editions Indépendantes à Czech Media Invest (la société codétenue à 50% par Daniel Kretinsky et à 40% par Patrick Tkac), il peut espérer récupérer les 33 millions d'euros qu'il a apporté au Monde, depuis 2010, en échange d'une prise de participation dans le Nouveau Monde. Et solder les pertes enregistrés aux Inrocks et à Nova, dont il va se délester. Les deux tchèques qui ont, bien évidemment pris une option sur les 51% d'actions restantes, eux, s'accaparent une part importante des actions du Nouveau Monde, la structure qui détient 75% du groupe de presse. Même si les deux hommes ont décidé, devant la levée de boucliers et la mobilisation des journalistes du Monde de surseoir à cette deuxième opération. Comme le révèle Libération.

A la disparition de Pierre Bergé, Mathieu Pigasse et Xavier Niel qui étaient tous liés par un pacte d'actionnaires ont racheté ses actions suivant une répartition qui n'a pas été rendue publique. Même si elle supposée égalitaire. La société tchèque détiendrait donc, au pire 25% des actions du Nouveau Monde, si l'on se fie à la répartition initiale de 2010 ou 37,5% si le partage des parts de Pierre Bergé s'est faite de façon équitable. Si tel était le cas, il suffirait alors aux Tchèques de racheter les 15% détenus par Prisa dans le Nouveau Monde, une opération annoncée comme réalisée par la lettre A pour détenir la majorité du groupe de presse.

Daniel Kretinsky est donc, en train, d'avancer ses pions pour prendre le pouvoir au sein du Monde mais pourquoi le fait-il alors que le journal vit dans un équilibre précaire?

Le quotidien accuse, sur les sept premiers mois de l'année, un sévère réel recul avec 41602 exemplaires des ventes au numéro (-16,93%) des abonnés postaux (36103, – 7,98% ) des abonnés portés ( 47162, – 4,91%). Si Le Monde affiche 129038 abonnés numériques (+27,2%) le prix de l'abonnement et de la publicité qui s'y rattachent n'ont aucune espèce de comparaison avec les tarifs pratiqués sur le papier. S'il a réussi son implantation sur le net, le journal devra se livrer à de sévères restructurations s'il doit uniquement vivre sur les recettes dégagées par la Toile.

Les comptes consolidés du Monde de 2016 ont fait apparaître un déficit d'exploitation du quotidien de 9,2 millions d'euros. C'est grâce aux 8 millions d'euros de résultat net dégagé par Télérama que le groupe Le Monde a pu dégager un léger excédent mais cela ne durera pas. Le magazine a enregistré, lui aussi, sur les sept premiers mois de l'année une nouvelle baisse de 4,82% de ses ventes au numéro (47410 ex.) comme de ses abonnements avec – 5,26% pour 525420 abonnés.

On ne saurait non plus oublier les 6 millions d'euros d'aides d'Etat sans lesquelles Le Monde seront en perte. Elles seront plus difficiles à obtenir de l'Etat si le journal, à l'instar de Marianne et de sa nouvelle directrice de la rédaction, le groupe de presse se livrait à une violente critique de l'Union Européenne. Ou montrait de la compréhension pour la Hongrie de Victor Orban et le groupe de Visegrad.

Xavier Niel passe la main

Xavier Niel, le dernier membre actif du trio de 2010, n'a pas attendu pour en tirer la conclusion en décidant de passer la main. Associé à Mathieu Pigasse au sein de holding audiovisuelle Media One, il savait que Mathieu Pigasse voulait vendre et il n'a pas bougé. Comme il est resté immuable quand Prisa, il y a deux ans, lui a proposé ses actions du Nouveau Monde. Comme tant d'actionnaires, le patron de Free ne vend pas les actions d'une entreprise dont il se dégage, car cela apparaîtrait comme un acte déloyal mais il se laisse progressivement diluer.

Daniel Kretinsky est un homme avisé qui a dû voir que le monde de la finance désertait celui de la presse mais cela ne l'a pas refroidi. On pourrait croire, dès lors qu'il agisse, comme il l'affirme lui-même, en francophile convaincu, par passion, mais la méconnaissance des dossiers dont ses collaborateurs font preuve démontre que ce n'est pas le cas.

Ce qui conduit à s'interroger sur ses véritables intentions. Daniel Kretinsky et Patrick Tkac, son indissociable partenaire ne débarquent-ils pas en France pour reproduire en France le schéma qui a fait d'eux des milliardaires ? Après avoir racheté les entreprises d'énergie slovaques à l'Etat communiste en déshérence, les deux comparses ne sont -ils pas venus pour reprendre tout ou partie des sociétés publiques que que la France entend céder.?

Daniel Kretinsky sait que la France va procéder à une importante campagne de privatisations comme d'ailleurs Mathieu Pigasse, responsable monde des fusions et acquisitions chez Lazard, qui espère hériter d'un ou deux dossiers. La procédure a été lancée le 4 octobre dernier quand l'Assemblée Nationale a adopté la loi Pacte autorisant l'État à céder tout ou partie des 24,1% d'actions qu'il détient dans le capital d'Engie (ex-GDF Suez), représentant une valeur de 6,9 milliards d'euros. Cette entreprise de taille mondiale qui réalise un chiffre d'affaires de 65 milliards d'euros a son avenir assuré si elle parvient à reconvertir les centrales à charbon polluantes qu'elle détient ou pas. Comme celles qu'exploitent Daniel Kretinsky et Patrick Tkac.

La complémentarité d'Engie et d'EPH

Comment imaginer que les deux oligarques ne caressent pas actuellement l'idée de rentrer au capital de cette entreprise qui sera, s'il ne le fait pas, leur principal concurrent ? Surtout que les deux groupes se connaissent bien.

En 2013, Engie a vendu Slovak Gaz à EPH, la filiale de J&T, la société codétenue par Patrick Kretinsky et Patrick Tkac à hauteur de 37% . En 2015, EPH a signé un accord de coopération avec la China Energy Company afin de prendre en charges des centrales à charbon, un marché sur lequel Engie éprouve des difficultés à s'implanter.

L'empire n'a cessé de croître En 2016, EPH a acheté la participation de 95,6% d'EDF dans l'entreprise hongroise Budapesti Eromu et Energie Steiermark qui détient trois centrales à gaz et fournit 60% de l'électricité de Budapest. EPH possède en Allemagne Mlbrag, une société d'extraction de lignite, les mines de charbon d’Eggborough dans le Yorkshire qui produisent 5% de l’électricité au Royaume Uni et la société a racheté, en Italie, E.On qui exploite , des mines de charbon, et des installations électriques dont la puissance cumulée équivaut à quatre centrales nucléaires.
Ce tableau serait incomplet si l'on omettait de signaler qu'EPH est propriétaire du gazoduc russe qui fournit depuis l'Autriche, son point de destination du gaz à toute l'Europe du Sud. Et de rappeler que le groupe a dégager en 2017 un résultat net de 1,6 milliard d'euros que l'on peut mettre en parallèle avec la petite centaine de millions d'euros que Daniel Kretinsky et Patrick Tkac auront dépensé en 2018 pour faire leurs emplettes dans la presse française.

Le rôle d'Etienne Bertier proche conseiller de Kretinsky

Un rapprochement capitalistique avec Engie prend donc tout son sens. Pour le mettre en oeuvre, Daniel Kretinsky pourra compter sur de nombreux conseils avisés, notamment celui d' Etienne Bertier, administrateur de Marianne. Son passé professionnel témoigne de la compétence acquise dans le secteur de l'énergie et des privatisations. Ancien membre du cabinet d'Edmond Alphandéry à Bercy, conseiller au Trésor, ancien secrétaire général d'EDF, de 1995 à 2002. il a été pdg d'Icade, filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations, spécialisée dans le logement social, dont il a mené la privatisation.

Les conditions opaques et sulfureuses dans lesquelles a été réalisée la privatisation rampante d’Icade n'ont jamais été élucidées.  La cour des Comptes s'est interrogée, à l'époque, sur le fait se savoir si cette privatisation n'avait pas eu pour but d'enrichir les hauts fonctionnaires qui l'ont réalisé. Le cabinet Ricol a réalisé un rapport qui n'a jamais été rendu public. Ni la direction d’Icade, ni la direction de la Caisse des dépôts n'ont fait la lumière sur ce dossier.

 Daniel Kretinsky 'accorder la plus grande  confiance à Etienne Bertier qu'il a nommé, en juin 2016, administrateur de Budapesti Eromu, sitôt l'acquisition réalisée. Sur ces différents post, Etienne Bertier n'a de cesse de défendre, sur les réseaux sociaux, les accords de Paris sur le climat et la nécessité d'une énergie propre. Il affiche un profil public sans faille. Comme Daniel Kretinsky qui a fait inscrire sur le site de Czech Media Invest une citation de Thomas Jefferson affirmant que notre liberté repose sur celle « de la presse »....La plus élémentaire des prudences n'exige t-elle pas que l'on avance masqué ?

 

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