La Poste sacrifiée, Presstalis abandonnée

Les marchands de presse vont pouvoir, dès cet été, assurer les services postaux, colis et recommandés pour le compte de Colis Privés, une filiale d'Hopps Group qui veut distribuer la presse sur un modèle low cost. Ce projet condamne Presstalis. Le gouvernement n'a pas renoncé à la loi qui privatise le secteur.

Le plan ne connait pas de répit : il est tout au plus suspendu pour tenir compte des oppositions émanant des messageries de presse Presstalis et  MLP. Certes, l'hôtel Matignon rassure les acteurs en leur disant que le projet de loi ne sera pas présenté au conseil des ministres du 26 mars. Tout sera entrepris, dit-il,  pour empêcher la société Hopps et ses filiales qui distribuent imprimés publicitaires et colis d'entrer sur le marché. Dans la réalité, il en va tout autrement car la création de sociétés agréées qui distribueront la presse figure toujours dans la loi et Hopps continue sur sa lancée. Et c'est La Poste qui fera, dès l'été prochain, les frais de son développement car le groupe a décidé de confier l'exécution de la licence postale, détenue par Colis Privés, aux marchands de presse. Des concurrents potentiellement redoutables pour les centres postaux.

 Culture Presse, l'organisation professionnelle des marchands de presse a conclu avec Colis privés un partenariat avec le groupe Hobbs afin de développer un réseau de points relais avec tous les diffuseurs de presse. Ce maillage doit concurrencer les réseaux de La Poste ou Mondial Relay. Colis Privés veut rendre son projet opérationnel en juillet prochain en permettant à 4500 points de vente de rentrer immédiatement dans la boucle. Plus tard, les 22000 points de vente, soit la totalité du réseau français, seront concernés. Les kiosques, les maisons de la presse pourront donc recevoir, envoyer des colis et des recommandés.

Cette offre de livraison préfigure la livraison directe des journaux aux lecteurs en partant des imprimeries.

Manque à gagner pour La Poste

Même si Hopps ne dispose pas encore d'un puissant système d'information et  ne maîtrise pas les flux financiers, le groupe pourra, grâce à cette opération, contrôler toute la partie transport. Il va se livrer, en quelque sorte, à une répétition générale avant d'entrer sur le marché de la distribution. Colis Privés aurait promis que chaque diffuseur percevrait 20 000 euros de recettes s'il se transforme en bureau postal. Soit 60 euros en moyenne, par jour et par marchand de presse. Le manque à gagner pour La Poste serait donc de 500 millions d'euros par an quand les 22 000 diffuseurs seront entrés dans la boucle.

« Nous sommes en discussions avec Colis Privés depuis deux ans car nous voulons accroître les revenus des diffuseurs de presse qui sont en grande difficulté, confie Daniel Panetto, président de Culture Presse. Nous avons besoin d'assurer à nos diffuseurs une croissance de leur chiffre d'affaires pour compenser la baisse des ventes et conforter leur trésoreries. En leur donnant la possibilité d'envoyer et de réceptionner des colis et lettres, nous leur donnons la possibilité d'augmenter leurs revenus. Pour autant, nous sommes très attachés à la survie de Presstalis car la disparition de cette messagerie entrainerait celle de toute la filière ».

Fausses négociations Presstalis Hopps

Au fil des révélations, l'opération ressemble au premier étage d'une opération ourdie depuis longtemps. Il y a huit mois, Marc Schwartz, le haut fonctionnaire qui a géré pour le compte de l'Etat le dossier presse jusqu'à sa nomination récente à la présidence de la Monnaie de Paris, a demandé à Michèle Benbunan, présidente de Presstalis, de recevoir les présidents d'Hopps Group. Il fallait envisager les bases d'une collaboration et d'une alliance entre les deux sociétés. Marc Schwartz ayant monté avec Bercy le plan de refinancement de Presstalis, la présidente des messageries, ne pouvait pas rejeter cette requête. Des négociations sont donc intervenues : elles ont porté sur la gestion de nouveaux flux par Presstalis mais aussi sur la vente de dépôts de presse à Hopps. Des échanges d'informations confidentielles ont été réalisés à cette occasion mais les négociations n'ont jamais abouti. Et pour cause ! Hopps n'a jamais eu la moindre intention d'acheter les dépôts de presse, elle voulait seulement connaître leur fonctionnement, pour se poser, un jour, en concurrent.

En comprenant les véritables intentions d'Hopps Group, Michèle Benbunan a mis fin à toute relation et des propos « houleux » ont même été échangés récemment avec Guillaume Salabert, président d'Hopps Group. Sollicité, ce dernier préfère rester silencieux.

La Poste fragilisée au mauvais moment

Le personnel de La Poste suit, lui aussi,  cette affaire qu'il prend au sérieux.

Lors du dernier conseil d'administration du 21 avril dernier, Nicolas Routier, directeur général adjoint en charge de la partie institutionnelle et de la régulation, a déclaré, en substance: « Rien n'a interdit, dans le cadre de la libéralisation du secteur, l'Arcep (Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes) à accorder, dans le passé, des licences postales à des sociétés comme Adrexo et Colis Privés. Le choix du mode d'exploitation de celles-ci leur appartient. Aucun obstacle juridique ne s'oppose même à ce qu'elles soient étendues à la société Hopps Group quand cette société en fera la demande, si elle ne l'a pas déjà faite. La Poste est obligée d'accepter la situation».

« Nous sommes mis devant le fait accompli d'une décision qui fragilise La Poste et risque, à terme, de nous faire perdre des emplois, déclare Alain Bard, administrateur de La Poste, représentant CGT. Au moment où nous sommes entrés dans une perspective de privatisation, à la faveur d'un désengagement de l'Etat au profit de la Caisse des Dépôts, on nous retire nos meilleurs atouts en accordant la licence postale à des sociétés low cost qui pourront envoyer et recevoir des colis et des recommandés. Ce dernier service ne représente qu'« un milliard d'euros » de chiffre d'affaires sur les 24 que nous réalisons mais il nous permet de tisser un lien essentiel avec le public. On vient dans un bureau de poste pour retirer ou déposer un pli et on achète ensuite des produits postaux ou bancaires. Nous retirer cela, c'est nous condamner». L'activité colis et plis recommandés a représenté en 2017, 54,6% du chiffre d'affaires de la Poste et elle est restée stable.

Soupçons de connivence

On relèvera que Martin Adjari, patron de la direction générale des médias et des industries culturelles (dgmic) , co-rédacteur du projet de loi sur la distribution de la presse, est aussi administrateur de La Poste comme représentant de l'Etat. S'il est totalement étranger aux décisions prises par l'Arcep pénalisant La Poste, ce haut fonctionnaire ne pouvait pas ignorer que les licences postales accordées aux deux sociétés du groupe Hopps seraient étendus aux diffuseurs de presse. Or, il s'évertue à défendre l'idée de placer la distribution de la presse sous la tutelle de l'Arcep sans avoir trouvé rien à redire, du moins officiellement à la situation. « On voudrait faire croire qu'il y a, sur ce dossier, connivence entre Marc Schwartz, Martin Adjari et Sébastien Soriano, le président de l'Arcep, qu'on ne s'y serait pas autrement », confie un proche du dossier.

L'extension des pouvoirs de l'Arcep à la presse ne poserait pas, pour certains, question si l'autorité avait fait preuve d'une très grande rigueur dans la gestion des licences postales. L'Arcep s'est-t-elle interrogée sur la situation financière d'Adrexo et de Colis Privés, détenteurs des licences depuis 2006 et 2012, alors qu'elles n'ont pas réalisé un exercice bénéficiaire ? (10 millions d'euros de pertes en 2017 sur un chiffre d'affaires de 430 millions d'euros pour Distri'Hopps qui regroupe Colis Privés, Adrexo, Cibéo).

Non respect du droit social

L'autorité de régulation a -t-elle réagi, à la suite des décisions de la Cour de cassation condamnant l'organisation du travail à la tâche pratiquée chez Adrexo en vertu du principe la « pré-quantification »  (chambre sociale, 25 juin 2014, 15 juin 2016, 12 septembre 2018) ? Un terme barbare qui signifie que l'employeur évalue, de façon arbitraire, le temps de travail d'un employé pour exécuter sa mission. Ce type de jugement émanant de la plus haute juridiction interdirait à Adrexo, comme à toutes les sociétés condamnées de la sorte, de postuler à des marchés publics.

On peut comprendre que l'Arcep qui s'intéresse davantage aux nouvelles technologies ne veille pas scrupuleusement au respect de la législation sociale - La Poste,  elle aussi, n'a-t-elle pas abusé de CDD?- mais on lui objectera qu'elle devra être plus attentive le jour où  elle exercera sa tutelle sur la  la presse, une institution qui est, pour critiquée qu'elle soit, l'une des garantes de la vie démocratique.

Pour sa défense, l'Arcep peut arguer que tous ceux qui l'ont mise dans la boucle et souhaité l'extension de ses pouvoirs ne lui ont pas adressé de mise en garde.

Le 15 mars 2018, à l'occasion d'un diner organisé par le centre d'études et de perspectives stratégiques, Gérard Rameix, ancien président de l'Autorité des Marchés Financiers, auteur d'un rapport sur Presstalis, censuré par Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture, n'émettait aucune réserve quand il affirmait qu'il fallait confier la régulation du secteur de la presse à l'Arcep. Il fallait aussi, selon lui, « libéraliser le niveau 3 (celui des diffuseurs de presse que veut précisément investir Hopps) et «  mettre fin à l'obligation d'assortiment », c'est à dire à l'obligation, instaurée à la Libération, de distribuer tous les titres de presse.

Gérard Rameix considérait, ce soir- là, que « l'ouverture totale à la concurrence condamnerait Presstalis et les MLP  des acteurs comme Amazon, Geodis ou La Poste étant capables de les remplacer ». Un an plus tard, la dérégulation pointe son nez dans un projet de loi mais La Poste est écartée du jeu.

Voudrait-on la punir de ne pas être venue en aide à Presstalis en rachetant les dépôts de presse ? Ne fait-elle pas assez d'efforts lorsqu'elle consent des tarifs postaux avantageux pour les abonnements de la presse ?

Projet de loi très incomplet

Tout cela s'inscrit dans un contexte d'autant plus étrange que le projet de loi qui a été présenté devant la commission culture de l'Assemblée Nationale le 26 septembre 2018 par Marc Schwartz apparaît, dans sa version connue, très incomplet.

Le projet ne prévoit pas, par exemple, d'interdire la détention de plus de 20% des actions d'une entreprise de distribution de presse aux sociétés extra européennes. Comme c'est le cas pour toutes les entreprises de presse, les radios et les télévisions. Si le texte reste en l'état, les actionnaires d'Hopps pourront revendre leurs parts à un Gafa.

" Nous aurions aimé aussi que l'on profite de cette loi et de cette réforme pour y inscrire le prix unique de la presse. Qu'il s'agisse des ventes papiers ou numériques, confie Daniel Panetto. Il ne faudrait pas que demain, on assiste à une guerre des prix qui pénalisera les éditeurs et les diffuseurs de presse. Le volet numérique doit être traité dans le projet de loi " .

« La transparence de la rémunération des intermédiaires (kiosques, plateformes) est au coeur du sujet, confie ce protagoniste. La régulation est essentielle si l’on ne veut pas qu'un distributeur s’impose avec une rémunération confiscatoire pour les éditeurs ». Apple News ne prévoit-elle pas d'intégrer les publications numériques en accordant un taux de rétrocession de 50% seulement aux éditeurs? La moitié du prix de vente confisquée, on se rapproche des pratiques de la grande distribution qui démolit l'agriculture.

Doutes sur l'impréparation et les capacités de l'Arcep

Cette réforme de la presse est donc  marquée par une certaine improvisation. Devant la commission culture de l'Assemblée Nationale le 4 décembre 2018, Cécile Dubarry, directrice générale de l'Arcep reconnaissait, avec un grande honnêteté, que son institution n'était pas prête à jouer le rôle de gendarme qu'on n'attend d'elle et qu'elle n'en avait pas la vocation. L'Arcep n'avait, selon elle, « aucune expertise sur les aides à la presse, sur l'installation et la rémunération des diffuseurs de presse ». Elle « n'a jamais eu de mission de restructuration d'une filière ». Evoquant le processus de nomination des 7 membres de l'Arcep -désignés par le Président de la République, le président du Sénat et le président de l'Assemblée Nationale- Cécile Dubarry aurait trouvé légitime qu'à la faveur de leur renouvellement, une personnalité issue du monde de la presse soit désignée. Il sera intéressant, à cet égard, de voir sur qui Emmanuel Macron jettera son dévolu. Si la nomination de François Lions, donnée certaine par le site Electron libre, cela signifiera que le Président de la République ne donne pas vraiment un signe de renouveau. Bernard Lions est, en effet, directeur général adjoint de l'Arcep depuis 2005, en charge de l'activité courrier, colis et broadcast.  et qui succèdera à Sébastien Soriano et Martine Lombard quand leur mandat prendra fin en janvier 2021.

Les doutes concernant la capacité de l'Arcep à gérer le secteur sont, logiquement, mis à profit par les grands éditeurs. La coopérative des magazines, où ils sont représentés, demande de se pencher sur la question de sa gouvernance. Si elle reconnait que " cette organisation n'a pas prouvé sa capacité à rendre effective certaines de ses décisions ",  elle ajoute qu'il ne faut « s'interdire aucune expérience car les grandes librairies françaises, les enseignes spécialisées (Fnac Darty) les sites marchands en ligne manifestent une certaine appétence pour la presse et seraient favorables à une ouverture de rayons presse complet. La nouvelle loi doit être le moteur actif de ce développement ». Traduit en langage profane, cela donne: il faut renforcer le pouvoir des grands éditeurs et des nouveaux entrants puissants pour faire prévaloir leur point de vue. Afin de se faire entendre de l'Arcep.

Plus précis, certains patrons considèrent que ce sont les éditeurs qui doivent négocier et adopter les accords interprofessionnels avant de les soumettre pour validation à l’Arcep.  Un cahier des charges établi par la profession, disent-ils doit définir les droits et devoirs de chacun. Et préciser la mission et les obligations du dépositaire de presse (rôle commercial, respect des règles d’assortiment, contrôle des invendus, tenue d’une comptabilité de mandataire..).  Autant dire que beaucoup reste à faire.

La profession désunie, les couteaux sortis

Marc Feuillée, directeur général du Figaro, ne fait pas de proposition mais se  montre, bien radical, envers ses confrères et le système: « Il faut que nous réglions notamment celui de l’irrationalité de la gouvernance de nos coopératives. Deux écueils sont à éviter : les petits titres bénéficiant de la règle un titre une voix qui se coalisent et dirigent les messageries alors qu’ils réalisent une toute petite partie du chiffre d’affaires ...Il faut dénoncer cet amalgame entre pluralisme des idées et le fait pour tout un chacun de publier des magazines à centres d’intérêt qui n’ont rien à voir avec la vie démocratique. J’attends vraiment de la nouvelle loi qu’elle mette de l’ordre ». (CB News, 21 février 2019).

Une déclaration visant à se poser comme un parrain mais qui s'inscrit aussi  dans un contexte de règlement de comptes. Pour se venger de l'attitude du groupe Lagardère qui avait refusé que Madame Figaro se voit attribuer le label presse ipg (information politique et générale) qui permet d'obtenir des remises postales, le magazine Elle, racheté par Daniel Kretinsky n'a pu obtenir ce label en raison de l'opposition du patron du  Figaro au sein de la commission paritaire. Le magazine féminin s'efforce pourtant, depuis plusieurs mois, de revenir à ses origines, en traitant de sujets de société. Depuis cette affaire, les deux groupes de presse sont à couteaux tirés. L'affrontement ne concerne plus seulement les petits et les grands éditeurs mais les grands éditeurs entre eux.  Si la profession voulait que l'Etat prenne seul en main le dossier presse, comme il l'a fait avec l'assurance chômage, elle  ne se comporterait pas autrement.

Presstalis ou le sentiment d'abandon

Alors que l'Etat vient de faire comprendre aux intéressés qu'il ne participerait pas au refinancement de Presstalis si le besoin s'en faisait sentir cette année, cette désunion intervient au mauvais moment. Presstalis  est loin d'être sortie d'affaires. La baisse du chiffre d'affaires de l'entreprise sera, au moins, de 13% en 2019, 8% découlant de la baisse des ventes et 5% provenant du transfert de titres aux MLP. Et ce mouvement risque de s'accélérer car de nombreux éditeurs ont vu, dans les récentes indécisions de l'Etat, un signe de son abandon.

La constatation est sans doute dure à vivre pour la présidente de Presstalis mais plus le temps passe et plus les MLP, et bientôt Hopps Group, pourront reprendre la place laissée vacante par son entreprise quand celle-ci disparaîtra. Le spectre de la liquidation de Presstalis revient donc hanter les esprits. Pour l'Etat, ce dénouement serait avantageux, car ce sont les AGS, et non lui, qui paieraients les indemnités de licenciement, plafonnées, de surcroît, à 76000 euros. Et il lui suffira de prétendre que la responsabilité de cet échec incombe à la profession qui n'a pas su s'organiser et s'entendre pour changer le système, en défendant une position commune. Quand on évoque cette perspective de liquidation, L'Hôtel Matignon, la rue de Valois poussent des cris d'orfraie  mais le pouvoir ne ne nous a -t-il pas habitué au double langage. Bruno Lemaire n'avait-il pas hurlé au scandale quand Ford avait annoncé la fermeture de son entreprise à Blanquefort?

 

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