Lagardère à la veille du grand partage

Vincent Bolloré serait surtout intéressé pour reprendre Hachette Livre mais le patron de Vivendi se donne six mois avant de passer à l’action sur Lagardère. LVMH est à l’affût sur le rachat des boutiques d'aéroport avec Lagardère Retail. L’AMF a été saisie pour demander des éclaircissements à Lagardère.

Sauver son ego. Pour convaincre Arnaud Lagardère de passer la main sans donner l’impression qu’il a dilapidé l’empire légué par son père, Jean-Luc, il faut lui donner l’impression qu’il sera, pendant un certain temps décisionnaire. C’est ce qui oppose aujourd’hui le fonds actif Amber qui veut l’évincer de la gouvernance et Vincent Bolloré qui veut s’emparer de l’entreprise sans commettre d’effraction. S’il reprenait à son compte la phrase de Jean Cocteau, le patron breton pourrait dire « Puisque ces mystères dépassent Arnaud Lagardère, feignons de lui faire croire qu’il en est l’organisateur ». Et prenons, tout le temps, d’appliquer notre plan qu'il imaginera être le sien.

Vincent Bolloré qui a pris, via Vivendi et non Odet, sa holding personnelle, 11% du capital du groupe Lagardère n’est pas entré, dans l’entreprise sans arrière pensées. Toute son histoire de raider démontre qu’il a toujours pris des participations dans les entreprises, pour en prendre ensuite le contrôle. Très souvent, l’affaire a été concluante, comme dans le cas de la banque Rivaud, d’Havas, de Vivendi, mais pas systématiquement, comme en témoignent les échecs enregistrés sur Bouygues, l’agence de publicité Aegis,ou Telecom Italia. Dans ces cas-là, la défaite a pu lui être profitable car il en ressortait avec une plus value.

Aux dires des spécialistes, son arrivée dans le capital de Lagardère préfigure le même scénario: « il n’est pas possible que Vincent Bolloré ait dépensé 200 millions d’euros pour devenir actionnaire d’une société en commandite dans laquelle, il n’aurait pas son mot à dire. La solution la plus rationnelle nous laisse penser que la société sera transformée en société anonyme et que Vincent Bolloré cherchera, à travers un pacte d’actionnaires conclu avec Arnaud Lagardère, à en être, plus tard, le véritable patron», confie l’un des protagonistes. Lorsqu’il contrôlera près de 30% des actions - jamais plus car il serait obligé de lancer une OPA sur tous les titres- Vincent Bolloré proposera aux actionnaires de rapprocher, voire de fusionner Vivendi et Lagardère.

Comme il l’a fait pour Vivendi, en cédant des parts d’Universal Music, Vincent Bolloré conservera, le jour venu, les actifs l’intéressant et se délestera de ceux qui lui permettront de rembourser son investissement et de règler la dette du groupe Lagardère. Celle-ci est passée à 3,3 milliards d’euros et elle pourrait grimper à 4,56 milliards si le groupe lève, comme il en a évoqué la possibilité, une dernière tranche de crédit de 1,25 milliard d’euros.

Interrogations du marché sur d'éventuelles conventions

La démarche de Vincent Bolloré répond à une logique d’entreprise: Lagardère est, avec Editis, concurrent de Vivendi sur l’édition, et elle l’est aussi, mais dans une très faible mesure sur les médias. En mettant la main sur ce groupe, Vivendi en sort donc renforcé. Encore faut-il auparavant faire sauter un verrou en mettant fin au système de la commandite qui donne le pouvoir à Arnaud Lagardère de s’opposer au démantèlement du groupe. Et il faut, pour cela, être certain que ce dernier respectera sa promesse de transformer les statuts de la société, à supposer qu’il l’ait donné.

Pour le contraindre à respecter cet engagement éventuel, Vincent Bolloré peut compter sur le soutien du Crédit Agricole, créancier à hauteur de 164 millions d’euros, au moins, de LCM (Lagardère Capital Management), la structure personnelle d’Arnaud Lagardère et du Qatar, actionnaires à 13%. Tous veulent que Lagardère devienne une société anonyme pour mieux monétiser leurs actions.

En conséquence, des observateurs en viennent à se demander si une ou plusieurs conventions, orales ou écrites, ont pu être passées entre Arnaud Lagardère et Vincent Bolloré, d’une part, le Crédit Agricole et Arnaud Lagardère, de l’autre. Une assemblée générale à huis clos est convoquée pour le 5 mai prochain et les actionnaires manquent singulièrement d’informations.

Au nom des actionnaires minoritaires, Colette Neuville a donc saisi l’Autorité des Marchés Financiers pour obtenir des éclaircissements: « Des précisions doivent être apportées par rapport aux rumeurs et/ou informations qui circulent dans le marché et les medias à propos des négociations engagées entre Arnaud Lagardère, ses banquiers et certains actionnaires pour transformer la société en commandite et « faire barrage à l’offensive d’Amber à l’assemblée générale ».

La présidente de l’ADAM (Association des Actionnaires Minoritaires) rappelle également que: « L’augmentation de capital réservée à Arnaud Lagardère pour prix de l’abandon du statut de commandite ne saurait être déterminée en fonction du montant de ses dettes à couvrir. La valeur de la commandite doit être fixée à dire d’experts dans des conditions de dilution acceptables à la majorité des deux tiers par les autres actionnaires »Colette Neuville interroge l’AMF pour savoir si «le renoncement à la commandite par Arnaud Lagardère et/ou l’engagement de céder certains actifs en échange du soutien que lui apporteraient certains actionnaires contre l’offensive d’Amber à l’assemblée générale . Si elles sont avérées, ces informations doivent être rendues publiques avant l’AG de manière à assurer l’égalité d’information des actionnaires ». Et elle rappelle que « le fait de se faire accorder, garantir ou promettre des avantages pour voter dans un certain sens ou pour ne pas participer au vote, ainsi que d’accorder, garantir ou promettre ces avantages » est passible d’une peine de prison de deux ans et d’une amende de 9000 euros ».

L’AMF n’a pas d’autre alternative que de questionner le groupe Lagardère sur ces différents points si elle veut préserver la crédibilité de la place de Paris sans le domaine de la transparence. Un processus est lancé et le marché français mais aussi international voudrait en savoir plus.

La lettre de saisine de l'Autorité des Marchés Financiers (pdf, 305.7 kB)
A une semaine de l’assemblée, les actionnaires font leur compte et beaucoup en concluent que si le résultat sera serré, l’affaire est parfaitement jouable pour Vincent Bolloré.

Avec 8,22% des droits de vote, le financier peut, avec l’aide du Qatar (19,45%) et de Marc André de Lacharrière (3% de votes estimés) Arnaud Lagardère pourra s’opposer au fonds Amber (14%) qui bénéficie du soutien de Blackrock (3%) et des institutionnels (11,8%). .
Sans l’entrée en piste de Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère aurait perdu, à coup sûr, la présidence de son groupe, grâce à lui, il peut en rester président, être actionnaire à hauteur de 20% des actions (au lieu de 7,33% aujourd’hui, le prix versé pour abandonner la commandite)- et se désendetter. Cela vaut bien un deal avec un homme même si son père Jean Luc lui disait qu’il fallait s’en méfier. Celui-ci a t-il été déjà conclu et monnayé ?

Dans une déclaration d’intention déposée à l’AMF le 24 avril, la société Vivendi se défend de toutes ces intentions. Elle assure qu’elle continuera à acheter des actions Lagardère mais précise qu’elle n’a pas l’intention de prendre le contrôle de la société et qu’elle n’a passé aucun accord laissant présager une action de concert. Cette lettre fixe les intentions de Vivendi mais les limite à une période de six mois, le temps qui sépare généralement une promesse de vente de sa réalisation.

La déclaration d'intention de Vivendi pour les six prochains mois (pdf, 59.0 kB)


En homme patient, Vincent Bolloré peut attendre la fin de l’année avant de lancer son offensive. Pour donner le change, Vivendi peut même se permettre le luxe de soutenir la nomination de deux personnalités, sur les huit proposées par Amber, au conseil de surveillance. Vincent Bolloré pourrait valider le choix de Brigitte Taittinger-Jouyet et d’Enrico Letta. La première, administratrice d’HSBC France, épouse de Jean Pierre Jouyet,  secrétaire d'Etat aux affaires européennes quand Nicolas Sarkozy était Président, est soutenue par ce dernier, le second, ancien président du conseil italien, évincé par Matteo Renzi a conservé un réseau d’influence dans la péninsule qui peut être utile à Vincent Bolloré.


Vincent Bolloré a toujours voulu racheter Hachette

Aujourd’hui, rien ne presse. Il faut d’abord qu’une assemblée générale extraordinaire de Lagardère modifie, dans un délai de quatre mois suivant sa convocation, les statuts de la société. Ensuite, c’est-à-dire à la fin de cette année ou au début 2021, quand Vincent Bolloré sera le patron effectif, sinon légal de la société,  un rapprochement entre Hachette Livre et Editis, annoncé par la lettre A, pourra être lancé. L’intérêt de Vincent Bolloré pour Hachette n’est pas nouvelle: il y a trois ans, aux dires des responsables de ces deux sociétés, Vincent Bolloré avait déjà pris contact avec Arnaud Lagardère pour racheter Hachette. L’’affaire ne s’était pas conclue et Vincent Bolloré avait, alors, jeté son dévolu sur Editis. Non sans regret, à l’époque..

Aujourd’hui, ce mariage fait belle figure. Avec 2 500 salariés, 52 maisons d'édition et 700 millions d’euros de chiffre d'affaires, Editis donnerait à Hachette Livre - sixième éditeur mondial, près de 7700 collaborateurs et un chiffre d'affaires annuel de 2,4 milliards d’euros, 840 millions réalisés en France- la taille qui lui permettra d’intégrer le podium mondial.

Choisir entre Nathan et Bordas, Fayard, Stock, Julliard, les Presses de la Cité

L’affaire devra être validée par les autorités de la concurrence de Bruxelles dont la rigidité sur ce type de dossier n’a fait que s’accentuer ces dernières années . Comme l’a démontré le refus de fusion Alstom Siemens par Margrethe Vestager, ancienne commissaire à la concurrence de Bruxelles. L’Europe retient le seuil maximum de 30% du chiffre d’affaires, réalisé sur un marché national et elle intègre, dans son calcul, le volume réalisé par les maisons d’édition et les structures de distribution. En France, la nouvelle société ne devrait donc pas dépasser 1,17 milliard d’euros de chiffre d’affaires. A l’international,  en revanche, hormis l’Espagne, le nouveau groupe ne soulève pas de problème de concentration.

Pour être en règle, ce futur poids lourd de l’édition française devrait donc conserver Hachette Livre Distribution et se séparer d’Interforum, dont l’accord de distribution avec Media Participation de Vincent Mortagne prend, par ailleurs, fin. Ancienne directrice générale en charge de la branche industrielle d’Hachette, Michèle Benbunan, patronne d’Editis, retrouvera sa maison d’origine dont elle connaît tous les rouages.

Comme elle bénéficie de la confiance de Vincent Bolloré, cela pourrait poser quelques problèmes à Arnaud Nourry, le directeur général d’Hachette Livre depuis 2003 car celui-ci lui avait refusé d’être directrice générale déléguée d’Hachette Livre quand elle lui avait demandé.
Michèle Benbunan et Arnaud Nourry, s’ils sont associés, devront donc décider, au cas par cas, et après avis d’un collège d’experts, des sociétés dont il faudra se séparer et celles qu’il faut conserver. Dans l’éducation, il faudra choisir entre Bordas et Nathan et, dans le livre à bas coût, entre 10/18 et le Livre de Poche. Quelle maison sera cédée? Calmann-Lévy, Grasset, Fayard, Lattes, Stock qui sont chez Hachette. Ou Belfond, Julliard, les Presses de la cité, détenues par Editis?

La question du pôle édition réglée, Vincent Bolloré prendra le temps d’étudier l’utilité ou non de conserver Lagardère Retail 4,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, une rentabilité de 3,6% avant la crise. La société qui se consacre à exploitation des boutiques d’aéroports et du duty free, est durement frappée par la crise du coronavirus et les mesures de distanciation qui vont en découler et elle ne repartira pas avant au moins trois ans.Vincent Bolloré hésitera d'autant plus à conserver cette filiale que  le duty free et les boutiques d’aéroports sont de grands consommateurs de trésorerie, les aéroports exigeant que les concessions soient payées en avance. Par ailleurs, ce secteur ne rentre pas dans le coeur de métier de Vivendi et Vincent Bolloré n’a jamais voulu devenir un acteur clé sur a scène anglo-saxonne ou internationale. L’Europe, de préférence latine, et l’Afrique sont ses univers de prédilection.

L'ombre de Bernard Arnault sur le Sixième Continent

L’hypothèse que Vivendi puisse céder Lagardère Retail fait d’autant plus sens que le produit de cette vente paiera largement les coûts d’acquisition de Vivendi. Elle permettra aussi de régler les dettes du groupe Lagardère que Vivendi ne voudra pas récupérer dans ses comptes.
Quand le dossier viendra, en son temps, sur la table, un homme Bernard Arnault se déclarera intéressé. Son retrait sur le dossier Lagardère interroge d’autant plus le marché qu’il est la seule personne qui puisse, par sa puissance financière, contrecarrer Vincent Bolloré. En s’abstenant d’acquérir des titres Lagardère, en laissant le jeu ouvert, le président de LVMH devient le complice tacite du raid lancé par Vincent Bolloré. Cet attentisme a aussi un prix : Lagardère Retail dont l’acquisition est essentielle pour le groupe de luxe.

Duty Free Shop (DFS), la filiale de LVMH, spécialisée dans les boutiques aéroports, constitue le relais de croissance indispensable du groupe dont elle réalise, avec 14,7 milliards d’euros. La part du duty free n’est pas précisée dans les résultats annuels LVMH car DFS intègre dans ses comptes, ceux de Sefora,du Bon Marché, et bientôt ceux de la Samaritaine.

Imaginer que Bernard Arnault puisse laisser partir Lagardère Retail chez China Duty Free, le suisse Dufry ou Duty Free Dubaï n’est pas envisageable pour les observateurs car l’avenir de LVMH en dépend. En rachetant  la filiale  de Lagardère, DFS (24% estimé du secteur du chiffre d’affaires global du secteur) deviendra le leader mondial incontesté des boutiques hors taxes et LVMH détiendra une position inexpugnable sur le Sixième Continent, ainsi appelé par ses acteurs car il se situe dans le no man's land des Etats.

Tout cela se réalisera dans le silence qui convient à ce type d’affaires. Bernard Arnault a toujours cultivé le secret. C’est tout juste si l’on sait qu’il est intervenu pour défendre la tête d’Olivier Royant, directeur de la rédaction de Paris Match, quand Hervé Gattegno qui le chapeaute voulait le faire partir. Il a racheté à Betty Lagardère, l’hôtel particulier du 34 rue Barbet de Jouy, à Paris, où vivait Jean Luc Lagardère mais nul ne connait la nature des liens qui le rattachent ou pas à son fils?

A la différence de Vincent Bolloré, Bernard Arnault, propriétaire des Echos et du Parisien, n’intervient pas directement dans la gestion des médias pour en gérer, au jour le jour, les contenus. Ou s'il le fait, cela ne se voit pas. Les interventions du financier breton sont, au contraire, clairement visibles. Comme l’a montré l’affaire du Crédit Mutuel (lire l'article de Fabrice Arfi sur Mediapart). Ce qui conduit certains proches de Vincent Bolloré à penser que celui-ci serait bien inspiré de céder Paris Match à Bernard Arnault, s’il veut s’épargner un conflit ouvert avec la rédaction du news people, prompte à se mobiliser. Eu égard à la partie qui se joue, le sort de l’hebdomadaire paraît bien accessoire pour bien des financiers.

Si le plan attendu se déroule comme prévu, le groupe Lagardère sera donc, d’ici deux ans, pour partie absorbée par Vivendi qui deviendra un acteur comparable à Bertelsmann, dans le domaine de l’édition, et pour partie cédée à LVMH. Le fonds Amber qui n’a jamais voulu jouer un rôle opérationnel aura le choix de céder ses actions pour tenter de récupérer sa mise ou devenir actionnaire de Vivendi. Il n’est pas du tout exclu que le rôle de déstabilisateur de Lagardère qu’Amber a joué soit, un jour, récompensé. Partenaires passifs depuis qu’ils sont entrés dans le capital de Lagardère, les Qataris chercheront seulement à valoriser leur participation. Idéalement, tout doit être bouclé, en 2022, l’année où le groupe Bolloré fêtera son bicentenaire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.