Edouard Philippe ubérise la presse

Le Premier ministre veut ouvrir le marché de la distribution à un low cost et souhaite, pour cela, démanteler la loi de protection du secteur mise en place à la Libération

Edouard Philippe serait-il en train de refaire, avec la presse, la même erreur de jugement qu'il a commise en imposant les 80km/h  sur le réseau routier? En imposant une décision sans en avoir pesé toutes les conséquences. Celle-ci concerne la presse : l'Hôtel Matignon vient de valider un plan visant à confier la distribution des journaux français à Hopps Group un groupe spécialisé dans la distribution d'imprimés et journaux publicitaires. Autrement dit à une société low cost qui doit s'affranchir de la loi mise en place à la Libération pour prendre ce marché. Celle ci implique que le système coopératif qui donne à chaque éditeur une voix et permet à tout éditeur, quelle que soit sa taille, soit distribué sur tout le territoire. Confier la distribution à un low cost c'est aussi mettre fin à la péréquation, cette contribution solidaire que tous les éditeurs versent, à travers leurs messageries, au profit des quotidiens nationaux. Un projet de loi prévoyait ces mesures liberticides mais il avait été reporté sine die en novembre dernier. Et il ressort brusquement des placards ! Toutes les réformes sont décalées dans le temps, en raison de la crise des gilets jaunes, mais celle-ci subit un coup d'accélérateur!

Concertation au forceps

Le ministère de la Culture a reçu, la semaine dernière, les représentants de Presstalis et des MLP, les deux messageries qui distribuent la presse française et tous les acteurs du dossier, éditeurs, syndicats sont conviés. Les entretiens sont menés par Martin Adjari, directeur de la dgmic (direction générale des medias et des industries culturelles), Lucie Muniesa, directrice de cabinet et Franck Riester, le ministre de la Culture qui intervient par intermittence. Au gré de son agenda.

De concertation, il n'y en a guère car il s'agit de faire passer au forceps ce projet élaboré par Marc Schwartz et co rédigé par l'ARCEP (Autorité de Régulation des Communications Electroniques et de la Poste). « Nous sommes aujourd’hui dans une économie administrée qui a donné des résultats pendant une période très longue et qui donne aujourd’hui des résultats contre-productifs, affirmait le 26 septembre 2018, Marc Schwartz, conseiller à la Cour des Comptes, devant la commission des affaires culturelles de l'Assemblée NationaleLe statut coopératif obligatoire crée des effets pervers et.. les inconvénients et les travers sont aujourd’hui supérieurs aux avantages qui peuvent découler de ce système ». Et ce haut fonctionnaire, gestionnaire pendant des années du dossier de la distribution qu'il n'a jamais pu réformer, récompensé aujourd'hui par la présidence de la Monnaie de Paris détaillait l'esprit de cette loi qui «  remplacerait le système de la coopérative par une protection juridique et une garantie de non-discrimination ». Un engagement sans signification car il consiste à réaffirmer les principes généraux du commerce : toute société bénéficie du libre accès au marché. La seule garantie donnée aux centaines d'éditeurs dépendait de l'organe de régulation qui allait les prendre sous sa tutelle. Il était seulement prévu que L'Arcep -et on comprend mieux pourquoi elle a tenu la plume de Marc Schwartz- négocierait avec chaque éditeur, un cahier des charges.

"Se débarrasser du dossier presse"

Le fait que cette réforme d'envergure soit soutenue par l'ancien président du syndicat de la presse quotidienne nationale, Francis Morel, pdg des Echos de 2011 à 2018 après avoir été celui du Figaro de 2004 à 2011, ne manque pas de sel. L'homme a aujourd'hui ses entrées rue de Varenne comme il les avait à l'Elysée du temps de Nicolas Sarkozy à l'époque où l'ancien président de la République avait décidé d'octroyer des aides considérables aux journaux français. Sans passer par un organisme comme le CNC pour le cinéma qui en vérifie au cas par cas l'utilisation précise. C'est Francis Morel qui défend avec Leonidas Karogelouplos, ancien lobbyiste des messageries MLP, les intérêts d'Hopps Group.

La mission qui lui a été confiée vise à « synthétiser les conditions dans lesquelles Hopps Group serait en mesure d'apporter des opérations innovantes et pertinentes aux attentes des éditeurs et des pouvoirs publics , conforter le réseau de distribution, assurer une juste rémunération des diffuseurs ».

Olivier Courson, ancien conseiller culture et communication d'Edouard Philippe qui vient de laisser sa place à Maïa Wirgin a été conquis par cette proposition et Premier ministre a vu, dans cette proposition, l'occasion de se débarrasser, une bonne fois pour toutes, du dossier de la distribution de la presse que l'Etat finance à fonds perdus depuis dix ans. Les fonds propres de Presstalis sont, en effet, négatifs à hauteur de 400 millions d'euros, et l'entreprise a toujours été en perte.

Uber de la distribution

Cependant, avant de considérer que Hopps Group présentait une solution miracle, le gouvernement aurait été inspiré de s'intéresser, dans le détail à cette entreprise et à ses associés. Ce groupe regroupe Spir Communication, Adrexo, Colis Privés, ADS Distribution et revendique un réseau de 22 000 collaborateurs. En fait, il s'agit d'une association de personnes qui complètent leurs revenus en distribuant des imprimés, de la presse gratuite immobilière ou automobile, des publications des grandes surfaces. Ces collaborateurs stockent généralement ce matériel dans leur garage avant d'en remplir les boîtes aux lettres, les lieux de transports, les commerces, les parkings divers. Ce ne sont pas des salariés au sens propre mais des occasionnels rémunérés au rendement.

C'est une sorte de Uber de la distribution.

Au moment où la presse subit un discrédit de la part des Français, il est piquant de la voir assimilée à un dépliant publicitaire, on disait autrefois un prospectus...

L'examen des comptes des sociétés regroupées dans le projet Hopps soulève, par ailleurs, des questions sur leur viabilité car aucune n'est rentable.

Adrexo a réalisé en 2017 un chiffre d'affaires de 286 millions d'euros et affiché 20 millions d'euros de pertes d'exploitation. En dépit d'apports exceptionnels son résultat net était négatif de 1,75 millions d'euros. Elle emploie 7570 personnes, rémunérés pour la plupart quelques centaines d'euros.

Hopps group la maison mère compte 157 salariés. Elle a réalisé en 2017, un chiffre d'affaires de 19,5 millions d'euros pour un résultat net négatif de 3,25 millions. Ses dettes s'élèvent à 25 millions d'euros.

Spir Communication, filiale du groupe Ouest France, fait bien pâle figure avec ses 90 millions d'euros de dettes cumulées, ses trois salariés, un chiffre d'affaires de 1,73 million d'euros et 6 millions d'euros de pertes d'exploitation.

ADS Distribution ne publie pas ses comptes, n'emploie aucun salarié et son capital social est de 1200 euros.

Pertes supérieures à Presstalis

Colis Privés, enfin, se targue de livrer 42 millions de colis. La société s'appuie sur un réseau de 2500 sous traitants et emploie 401 collaborateurs à Lille, Orléans, Lyon. Elle a signé avec Amazon qui serait l'un de ses actionnaires un accord de distribution. La qualité de ses services laisse à désirer : 60 millions de consommateurs a ouvert, en 2019, un forum où les plaignants témoignent de l'absence de suivi des colis et d'un retard systématique des livraisons. Jean Philippe Bergougnoux, ancien directeur général d'Adrexo a pris la présidence de cette société le 1er juillet 2018 quand Hopps Group en a pris la direction opérationnelle. Rien ne prédisposait a priori cet homme qui a fait une partie de sa carrière dans l'alimentaire chez Masterfood puis McCormick, spécialisée dans la vente de condiments, à distribuer la presse. En 2017, Colis Privés affichait un chiffre d'affaires de 140 millions d'euros mais 8 millions d'euros de perte, soit une rentabilité négative de 5,7%. Colis Privés n'a jamais atteint l'équilibre d'exploitation depuis 2012.

Les pertes d'exploitation cumulées de ces sociétés sont donc comparables sinon supérieures à celles que Presstalis a enregistrées à la même époque. Tout indique qu'elles seront même supérieures en 2019. Hopps Group n'a pas réussi, en écrasant la masse salariale, à dégager le moindre profit. On ne voit donc pas comment un retournement de situation est possible. La rentabilité n'est pas son obsession car la stratégie s'apparente à celle d'Uber : elle vise à conquérir un marché, en cassant le prix de ses prestations, pour y construire un monopole et obtenir alors un retour sur investissement.
En lui confiant la distribution de tout ou partie de la presse française, le gouvernement lui permet de réaliser plus vite qu'elle n'y aurait pensé ce projet.

Alliance objective des messageries

Dans la pratique, les employés de Hopps iront chercher les journaux directement dans les imprimeries (niveau 1) pour les apporter aux marchands de presse (niveau 3). Cette nouvelle organisation entrainera ipso facto la disparition du niveau 1 et des dépôts de presse répartis sur tout le territoire français (niveau 2). Les 1500 salariés, employés dans ces structures, perdront donc leur emploi .

Presstalis devrait mettre la clé sous la porte et les MLP, son concurrent qui a recours, au même circuit de distribution, sera sévèrement impacté.

Comment s'étonner, dès lors, si ce projet dénommé Federpress ne fédère pas l'adhésion de ces deux grandes messageries ? En conflit ouvert, il y a encore quelques jours, sur les barèmes, elles pourraient s'opposer, de concert à l'arrivée d'Hopps Group sur le marché et au projet de loi Schwartz-Arcep. Une alliance objective visant à défendre le système coopératif n'est pas à exclure.

Un front uni est donc en train de se constituer contre ce projet gouvernemental que les syndicats pourraient rejoindre.

On peut donc s'interroger sur les raisons qui conduisent Edouard Philippe à ouvrir un conflit avec la presse dont le passé à prouvé à quel point il pouvait être radical.

Le modèle ultra libéral

Pourquoi les collaborateurs du Premier ministre se sont-ils montrés ouverts aux arguments de Francis Morel qui vient d'être nommé conseiller de Google France ? La multinationale vient d'être condamnée par la CNIL à 50 millions d'euros d'amende pour non respect de la protection des données et elle refuse de reconnaître le droit voisin c'est-à-dire de rémunérer les auteurs lorsque leurs œuvres sont reprises, sans autorisation, par Google actualités. Enfin, elle s'oppose, par tous les moyens, au projet de la révision de la directive européenne sur le droit d'auteur proposée par le Parlement européen. On notera que Google partage avec Hopps Group la même finalité, celle de commercialiser au plus bas prix possible et pour le plus grand nombre, des contenus dont la valeur ne revêt, à leurs yeux, peu d'importance.

En fait, l'Hôtel Matignon n'entend pas ces objections car il est persuadé que ce modèle ultra libéral le dispensera, à l'avenir de financer Presstalis. Bercy sait pertinemment qu'il lui faudra renflouer, une nouvelle fois, Presstalis avant la fin de l'année.

Le plan d'homologation du tribunal de commerce du 14 mars 2018, assorti d'un prêt de l'Etat de 90 millions d'euros ne permettra pas à Michèle Benbunan, la présidente de Presstalis, de parvenir à l'équilibre financier. La pdg prévoit une baisse des volumes de 6% or celle-ci devrait se rétracter, comme l'an dernier, de 8%.. Une prévision qui sera aggravée par le transfert de nouveaux titres aux MLP et le retrait à venir de la vente papier de certains journaux comme Libération qui, avec 13420 exemplaires vendus (– 22,81% source acpm novembre 2018) n'ont plus aucune raison d'être vendus en kiosque. Pour ce type de titre, la survie sur internet est la seule issue possible.

Un indice témoigne de ce lâchage gouvernemental. En décembre dernier, Bercy a bloqué le versement d'une tranche de 15 millions d'euros à Presstalis sous prétexte que la société n'avait pas nommé un administrateur indépendant. La société a donc été, avant de régulariser la situation, au bord de la cessation de paiements. Cette intervention des Finances démontre que Presstalis ne bénéficiera plus de la moindre mansuétude des pouvoirs publics qui ne lui tolèreront aucun écart.

Le gouvernement retire sa confiance

Cette rupture de confiance découle d'un passé récent.

Après avoir pris connaissance du dossier, Edouard Philippe n'aurait pas admis que les grands éditeurs (Le Figaro, Le Monde, Lagardère, Prisma) et même le Canard Enchainé qui dispose d'une trésorerie de 300 millions d'euros, ne participent pas, de façon conséquente, au redressement de Presstalis. Ils ont refusé d'augmenter significativement leurs contributions et se sont vivement opposés à la mise en redressement judiciaire de Presstalis pour ne pas rembourser les dettes de l'entreprise. Pourtant, un plan de continuation mis en place par le tribunal de commerce leur aurait permis de les renégocier à la baisse et d'étaler leur paiement sur une très longue période. Mais aucun tribunal ne peut pas mettre en place un plan d'apurement des dettes d'une société si les actionnaires s'y opposent.

La liquidation de l'entreprise était donc devenue la seule option possible si l'Etat arrêtait de remettre au pot. Or, le Premier ministre ne veut plus céder au chantage des éditeurs qui consiste à rendre le gouvernement responsable de la mort des journaux s'il ne finance plus la distribution. La décision prise , il fallait encore trouver l'habillage politique qui lui permette de ne pas se retrouver au banc des accusés. Et quand Francis Morel a présenté son projet, la solution s'est imposée d'elle même : ce serait Hobbs Group et non pas le gouvernement qui scellerait le sort de Presstalis. La communication s'imposait d'elle même: il suffisait de dire que la modernité aurait eu raison des tenants d'un ordre passéiste. Ce schéma tenait la route sur le plan technique mais il ne fallait pas que la crédibilité économique et sociale d'Hopps Group soit sujette à caution.

 

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