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Billet de blog 29 janv. 2018

Presstalis: menaces sur le plan Lemaire-Nyssen

Le gouvernement subit ses premières déconvenues. Les Messageries Lyonnaises de Presse n'appliqueront pas le plan. Géodis ne rachètera pas les dépôts de presse. Mondadori se désolidarise du projet. L'Etat mettra cependant 180 à 200 millions d'euros, dont 140 en aide directe.

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Tout semblait bien parti pour le gouvernement. Fort du soutien du Conseil Supérieur des Messageries de Presse (CSMP) où les grands éditeurs sont nettement majoritaires, le feu vert avait été donné la semaine dernière pour le plan de sauvetage de Presstalis. Et la communication avait été particulièrement réussie avec la mise en ligne des décisions du CSMP et le soutien des grands éditeurs.
Avec une certaine habileté politique, les pouvoirs publics ont fait savoir qu’ils demandaient aux éditeurs-administrateurs d’apporter leur contribution financière à ce nouveau plan de sauvegarde. Ce qui permet d’éviter un procès en sorcellerie du gouvernement pour soutien aux oligarques de la presse ont certains vivent de contrats d’Etat. Si le public comme la représentation nationale comprennent que l’on défende la presse quotidienne nationale dans ‘intérêt du pluralisme, ils se montrent plus réticents à la soutenir quand ils réalisent que ce sont des milliardaires qui la détiennent.
Les petits éditeurs de la SAEP ont eu beau fait connaître leur opposition frontale au plan d’urgence tout comme l’AADP (Association pour l’avenir des Diffuseurs de Presse) et le syndicat des kiosquiers, leurs protestations ne commenceront à être prise en compte que le jour où leurs menaces d’agir en justice seront suivies d’effet.

Le refus des MLP

Conscients du rapport de force qui joue en sa faveur, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, leader sur le dossier et Françoise Nyssen, ministre de la Culture ont décidé d’arrêter définitivement ce nouveau plan de sauvegarde au 10 février prochain.
De nouveaux éléments sont venus perturber la mise en place de ce projet. A défaut de le retarder, ils en compliquent l’application et rendent sa réussite problématique.
Les MLP, (Messageries Lyonnaises de Presse) concurrentes de Presstalis avec 30% du marché ont prévenu Gérard Rameix et Marc Schwartz qu’ils n’appliqueraient pas la commission de 2,25% sur le chiffre d’affaires des éditeurs que le CSMP leur demande d’instituer. Aucune obligation semble, selon leurs conseils, ne les y contraindre. Les MLP avaient bien imaginé, dans un premier temps, réalisé une opération blanche en prélevant aux éditeurs ce pourcentage qui leur serait aussitôt restitué mais le CSMP a bien précisé que le produit de cette « taxe » devait être inscrit en haut de bilan pour reconstituer les fonds propres. Dans ce contexte, les MLP ont décidé de ne pas biaise, préférant la clarté de comportement
Les MLP sont renforcées dans leur attitude par la présence de Mondadori à leurs cotés. L’éditeur italien qui s’apprête à s’allier avec Lagardère, au sein d’une nouvelle entité au sein de laquelle, certains de leurs titres seront mis en commun, considère, en effet, que la mise en place du plan Presstalis menace directement ses intérêts.

Le non de Géodis
Par ailleurs, Géodis pressentie par Presstalis pour racheter les SAD, les dépôts de presse, a décliné l’offre. Cette filiale de la SNCF ne veut pas reprendre des sociétés déficitaires et gérer un plan social qui pourra compliquer la gestion des ressources humaines au sein de sa maison mère. Elle ne veut pas que ce dossier puisse servir de référence aux plans sociaux que la société ferroviaire sera amenée dans les années à venir pour faire face à la concurrence.
L’examen des comptes sociaux 2016 de Presstalis font, en effet, ressortir le coût de chaque licenciement effectué à 250 000 euros par salarié, hors dotations exceptionnelles. Cette somme élevée se justifie par le fait que la syndicat du Livre se bat pour obtenir que les ouvriers licenciés soient rémunérés jusqu’au jour où ils pourront percevoir leur retraite. Comme les 1672 salariés inscrits dans l’entreprise au 31/12/2016 sont encore loin de pouvoir bénéficier de ce régime, des proches du dossier considèrent que le chiffre de 300 000 euros par salarié licencié sera atteint. Ce qui porte à 36 millions d’euros le cout du plan social réalisé au siège de Presstalis et à 45 millions d’euros, celui des SAD.

Le projet Alliance seul en piste
Le retrait de Géodis place donc le groupement Alliance au sein duquel se retrouve les MLP comme le repreneur favori de ces dépôts. Elle contraint le gouvernement à accorder davantage de considération aux MLP dont le soutien devient désormais indispensable dans l’exécution du plan.
Le gouvernement considère, en effet, que les restructurations des SAD dont les 25 millions de pertes opérationnelles sont imputées sur Presstalis sont essentielles à la survie de messagerie. En attendant que celles-ci soient effectivement réalisées, il est hautement probable, étant donné la durée des négociations en cours sur ce dossier, que les éditeurs subiront, comme l’a suggéré le CSMP, une hausse de 1 à 2 points sur la commission des dépôts.


Hausse des prix généralisée
Tous ces grands temps mettent en lumière la fragilité générale du plan. La contribution de 2,25% par exemple, débouchera sur une hausse des prix de tous les titres dont le montant sera de 10 centimes pour un journal vendu 2,5€ ou de 20 centimes s’il est proposé à 5€. Comme un éditeur perçoit seulement 45% de son prix de vente, il devra donc facturer 2,25%+2,02%  soit 4,27% pour payer cette retenue. Aucun éditeur, dans le contexte actuel, compte tenu des nouvelles charges à venir comme la taxe carbone sur le papier, ne voudra sacrifier sa marge. Les groupes étrangers comme Prisma ou Mondadori qui se voient imposés par leurs actionnaires des impératifs de rentabilité augmenteront aussi leur prix de vente.
Tout cela accentuera la baisse des ventes et donc le produit que Presstalis escompte de cette nouvelle contribution: qui peut raisonnablement imaginer que Presstalis percevra les 20 millions euros escomptés de cette « taxe »?
La ministre de la Culture, convaincue par Michèle Benbunan, présidente de Presstalis qui lui aurait apporté des titres de presse sans grand intérêt, veut amender la loi Bichet. Il ne faut plus, selon elle, que les messageries soient contraintes de diffuser tout titre qui le souhaiterait dans les 23000 points de vente. Ce qui n’est évidemment pas le cas vu le prix que l’éditeur serait obligé de payer pour une telle couverture.
Cette modification de la loi permettra, en fait, à Presstalis comme aux MLP de refuser la distribution de titres qu’ils ne souhaitent pas. Comme cela existe à l’étranger.
Cependant, cette nouvelle orientation législative restreint la mission d’intérêt général véhiculé pat la loi Bichet et soulève la question de la validité d’une taxe imposée au bénéfice d’entreprises qui vont poursuivre un objectif commercial et non public.

Les grands éditeurs réticents pour payer 
Dernier point, non résolu, la contribution exigée des administrateurs-éditeurs. S’il parait acquis que Le Figaro honorera cette requête, Marc Feuillée l’ayant reconnu devant une assemblée des managers affirmant seulement qu’ « un bras de fer était engagé avec le gouvernement », les autres éditeurs sont plus circonspects. L’Equipe refuse, pour le moment, de participer à cet effort, Le Monde réfléchit à deux fois et le Canard Enchainé n’a pas sauté le pas.
Au final, seul l’Etat est engagé dans le plan de sauvegarde. Il a confirmé à tous ses interlocuteurs qu’il renflouerait Presstalis à hauteur de 180, voire 200 millions d’euros, sous forme d’une aide directe de 140 millions d’euros et d’un apport de 40 à 60 millions d’euros de prêts provenant de fonds remboursables qui, en fait, ne le seront pas.
Les fonds propres de l’entreprise dépasseront les 500 millions d’euros dans les deux ans et celle-ci sera financée à hauteur de 50%, sinon plus de son chiffre d’affaires par des fonds publics. Cette anomalie prendra fin avec la disparition de la vente des journaux papier en France dont la date reste encore incertaine. Même si tout un chacun est persuadé que ce processus y conduit rapidement.

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