Reçus au bac, recalés par le préfet

La poursuite de scolarité des bacheliers étrangers est conditionnée à l’obtention d’un titre de séjour. Ils remplissent tous les critères de régularisation mais la préfecture organise une pénurie de rendez-vous qui les empêche de déposer leur dossier. En dépit du droit, Lana et des centaines d'autres vont devoir renoncer à leurs études et à mener une vie normale.

18 ans, bac en poche et le début du cauchemar.

Ça y est c’est le grand jour. Pour certains une confirmation, pour d’autres un soulagement. Comme un nouveau souffle. Le bac en poche, la vie d’après peut commencer.

Bachelière depuis quelques heures, Lana assiste aux réjouissances de ses amies. Cris de joies, fous rires, projets de vacances et plans sur la comète. Toute une légèreté de jeunes adultes à laquelle elle se sent étrangère.

Étrangère. Comment l’oublier quand tout vous le rappelle. Vacances de l’autre côté de la frontière, petits boulots d’été, contrat d’alternance à la rentrée, apprentissage… chaque récit de cours de récréation lui donne la mesure de ce à quoi elle va devoir renoncer, si elle n’obtient pas un titre de séjour avant la fin de l’été.

C’est pourtant pas faute de s’y être prise à l’avance. Dès ses 17 ans, elle a commencé à constituer son dossier. Les bulletins scolaires, les éloges des professeurs et la réponse positive à sa candidature en IUT de gestion d’un côté, l’acte de naissance de l’autre, le tout trié, en deux exemplaires, bien rangé dans des pochettes neuves. « Un super dossier » disent les associations. De quoi donner confiance.

Il ne reste plus qu’à prendre rendez-vous à la préfecture pour le déposer. Une formalité.

Un cauchemar en réalité.

La préfecture ignore sa mission de service public

 Quelles que soient le nombre de tentatives, l’heure du jour ou de la nuit, la seule réponse à une demande de rendez-vous sur le site de la préfecture de Bobigny tient en deux phrases :

Les semaines puis les mois passent, toujours pas de rendez-vous. Les mails, les coups de téléphone, les demandes au guichet de la préfecture, les courriers en accusé de réception. Rien n’y fait. Il faut attendre. Et réessayer le lendemain. 

Pour Lana, cela fait plus de 6 mois que ça dure. Elle en rêve la nuit.

Elle sait que, malgré la solidité de son dossier, l’absence de réponse de la préfecture la condamne à basculer dans une situation d’irrégularité à sa majorité. C’est ce qui s’est passé. Le jour de ses 18 ans, sans aucun examen de sa situation réelle, Lana est passé du statut de lycéenne promise à un bel avenir à celui de jeune sans papier à qui l’on interdit tout.

Sans titre de séjour, pas de contrat d’alternance, pas d’IUT et pas de rentrée scolaire en septembre. Sans parler de l’impossibilité de travailler, d’obtenir une bourse ou de la peur de prendre les transports.

La préfecture organise la pénurie de rendez-vous, condamnant ces jeunes sans autre examen.

Des Lana, il y en a plusieurs centaines dans le seul département de Seine-Saint-Denis.

Des centaines de scolarités empêchées. Des centaines de vie gâchée.

 Personne n’envisagerait de devoir attendre plus d’un an pour renouveler un passeport ou un permis de conduire. Personne n’accepterait qu’un service public puisse ignorer ses usagers pendant des mois, sans aucune autre réponse qu’un message automatique. Personne n’imaginerait qu’une administration choisisse délibérément de créer une pénurie de rendez-vous pour décourager quiconque chercherait à régulariser sa situation.

 Pire qu’un refus, le silence et le mépris. Une condamnation sans examen. Voilà la première expérience que ces élèves auront des institutions françaises.

 Il suffirait pourtant de peu de choses. Une procédure d’urgence pour accorder un rendez-vous à tous les jeunes scolarisés du département avant le mois de septembre permettrait de leur assurer une rentrée scolaire dans leur formation, avec leurs camarades.

C’est ce que demandent leurs enseignants (https://www.liberation.fr/france/2020/07/02/des-lyceens-etrangers-de-seine-saint-denis-empeches-de-poursuivre-leurs-etudes_1793133 ). Mais pour l’instant, la préfecture reste toujours sourde à leurs alertes. Et il ne reste que quelques semaines avant que la rentrée ne soit définitivement gâchée.  

 

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