Albert Camus et la non-violence

En novembre 1946, alors que les premières lueurs de guerre froide apparaissent, que la France a faim et qu'on y parle par conséquent de révolution, Albert Camus, dans une série d'articles plus tard intitulée Ni victimes Ni bourreaux, invite le lecteur de Combat à se poser la question de la violence.

Camus demande au lecteur : « Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous être tué ou violenté ? Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous tuer ou violenter ? ». Camus tranche la question et se place nettement du côté de la non-violence : « En somme, les gens comme moi voudraient d'un monde, non pas où l'on ne se tue plus (nous ne sommes pas si fou!), mais où le meurtre ne soit pas légitimé. » Pour lui, la fin ne justifie pas les moyens. C'est un principe que retiennent les idéologies nihilistes et les visions du monde téléologiques d'un Hegel ou d'un Marx.

 

L'écrivain-philosophe renvoie libéralisme américain et communisme moscovite dos-à-dos. L'un proposant une liberté où la justice est dès le départ dupée, l'autre une justice où la liberté a disparu. Il invite les socialistes à se départir de la vision de l'histoire marxiste, où la fin (de l'histoire) justifie les moyens, pour ne conserver du marxisme que l' « aspect critique ». Il suggère au lecteur d'adopter une autre utopie « plus modeste et moins ruineuse ».

 

Camus moque les révolutionnaires les plus radicaux : « la prise de pouvoir par la violence est une idée romantique que le progrès des armements a rendue illusoire. (…) 1789 et 1917 sont encore des dates, mais ce ne sont plus des exemples. ». A cela, il ajoute que « nous ne sommes pas libres, en tant que Français, d'être révolutionnaires ». D'après lui, le lien financier qui unissait alors la France aux Etats-Unis était trop fort pour que la France puisse devenir communiste, même démocratiquement. Une « révolution de droite » était également impossible à cause du poids de la Russie en Europe et de l'électorat communiste en France.

 

Il faut donc renoncer à une révolution violente, et Camus propose de remplacer la quête du Grand soir par la poursuite d'une « utopie relative », celle-ci étant la « chance fragile qui pourrait nous sauver des charniers ». Pour lui, les seules questions politiques de l'époque sont la recherche de la paix et la satisfaction des estomacs. Critiquant le système onusien nouvellement constitué, il appelle à la constitution d'un corps législatif universel, par le biais « d'élections mondiales auxquelles participeront tous les peuples ». L'ONU telle qu'elle fonctionne est pour lui une « dictature internationale », car sa « loi est faite ou défaite par des gouvernements, c'est-à-dire par l'exécutif ». Camus néglige donc les questions françaises. «Oui, cet ordre universel est le seul problème du moment et qui dépasse toutes les querelles de constitution et de loi électorale. » Il se permet de négliger la question des nationalisations car « le pain de l'Europe est à Buenos Aires, et les machines outils de Sibérie sont fabriquées à Détroit. Aujourd'hui, la tragédie est collective. ». Le problème est donc international, la politique intérieure est secondaire, elle est d'ordre administrative et non plus politique : « les nationalisations ne seront pas viables dans un seul pays » assène Camus, « le ravitaillement ne peut pas se régler non plus sur le seul plan national ». Les « ressources indispensables à tous » que sont le pétrole, le charbon, l'uranium devraient être collectivisées. Pour ce, l'écrivain invite à « la réunion des anciens socialistes et des hommes d'aujourd'hui, solitaires à travers le monde ». Ces hommes devraient œuvrer à la défense d'un « code de justice internationale dont le premier article serait l'abolition générale de la peine de mort ». Pour la suite, le programme est vaste : « Il s'agirait seulement de rechercher un style de vie. ». Son dernier article intitulé « Un nouveau contrat social », dans lequel il suggère de créer des communautés de réflexion par-delà les frontières, sur le mode coopératif, est peu précis.

 

Les prescriptions d'Albert Camus nous éclairent moins fortement que les questions qu'il posait au début nous frappèrent. Somme toute, on peut juger aujourd'hui que le Camus de 1946 n'a pas senti la violence légitime qui allait s'éveiller dans les pays colonisés. Il regardait le monde et ne voyait pas ce qui se tramait dans l'Empire français. Par peur de la bombe nucléaire et excès de pacifisme, il imaginait une sympathique démocratie mondiale, qui tranchait avec le courage physique des colonisés qui prenaient les armes en Indochine et au Cameroun, à Madagascar et en Algérie.

 

Aujourd'hui, la possibilité d'un parlement mondial semble toujours aussi éloignée, comme le partage équitable des ressources nécessaires aux hommes. Que dirait un Camus centenaire d'un recours à la violence pour sortir du pillage en règle mené par les oligarques en 2020 ?

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