La statue de sel, le premier livre d’Albert Memmi

J’ai lu le premier « roman » d’Albert Memmi, initialement paru en 1953, dans une édition revue et corrigée de 1966. C’est un livre qu’on devine biographique. Le récit commence par une distribution de copies jaunes sur lequel le héros, Alexandre Benillouche Mordekhai doit disserter des « éléments condillaciens dans la philosophie de Stuart Mill »… afin de devenir agrégé de philosophie.

Issu d’un quartier… sordide

 Le roman est écrit à la première personne. Né dans le quartier des Juifs pauvres de Tunis, les premières années du narrateur n’en furent pas moins heureuses. Mais l’adulte dispute à l’enfant ses souvenirs. Il utilise l’adjectif « sordide » pour décrire son quartier natal de L’impasse. Je fus étonné… car j’ai il y a peu trouvé le même terme chez Brasillach pour parler des Juifs du Maroc… C’est que l’époque a changé ! Sans doute trouve-ton le même mot chez Zola et Hugo décrivant les faubourgs s'industrialisant.

S'il tente parfois de restituer ses impressions d'enfant, le narrateur adulte domine. Il peint crûment l'environnement dont il s’est extrait par l’éducation française. Alexandre dira au lycée que son père est « dans le cuir » pour cacher qu’il travaille la matière de ses mains. L'artisan est tout de même à son compte, et son ouvrier servile renonce à se marier pour obéir au patron. Alexdandre fait donc partie d’une famille prestigieuse de L’impasse. Sa mère donne certains de ses vêtements à des familles plus pauvres. Elle le corrige justement lorsqu'il se moque d’un camarade qui porte ses vêtements. Mais l’enfant ne comprend la notion d’inégalités qu'un peu plus tard, lorsqu’il prête l’argent de son casse-croûte à un gosse de riches désireux achever sa collection de vignettes Nestlé. Subitement le lien entre « leur richesse et ma pauvreté » est fait !

 

L’école l'éloigne des siens

Après un déménagement dans un quartier plus sympa, toute la famille maternelle se trouve réunie dans un immeuble. Memmi écrit « Autour de la table de l’oncle, le soir, leurs têtes rapprochées par-dessus la toile cirée, ils rappelaient un repas de bêtes de la même portée. Mais ces animaux si voisins, si homonymes, pouvaient être comiques ou étonnement beaux. »

 « Mes études enfin et la transformation profonde de mon matériel d’idées mirent une distance définitive entre la tribu et moi. Eux, au contraire, s’étaient accomplis dans leurs figures éternelles. Huit ans après notre installation dans les buanderies, ils avaient les mêmes jugements et les mêmes manies. Mes cousins, jeunes hommes, conservaient leurs traits d’enfants à peine durcis. »

 Cette mise à distance de son environnement natal est provoqué par l’instruction nationale. Alexandre, élève brillant, décroche une bourse de l’Alliance israélite universelle pour poursuivre des études secondaires, qui lui donnent une éducation française. Peu à peu, les rites de son milieu deviennent superstitions. Contraint d’intérioriser son mal-être le plus souvent, il dénonce parfois franchement l’hypocrisie de certaines pratiques, comme le fait de payer un jeune musulman pour venir éteindre la lumière à Shabbat. Avant l’électricité, la lampe à pétrole s’éteignait toute seule après le dîner…

 Une distance avec les siens s’installe donc à mesure qu’Alexandre se forme, et le jeune adulte raconte en détails cette déchirure. Comment l’admiration pour le père s’émousse. Sa force physique qui impressionnait l’enfant laisse place à une faiblesse frappante quand ses crises d’asthme se multiplient et que les bouches à nourrir s’accumulent.

 « Je cessai, graduellement, d’accompagner mon père au temple, même pour les grandes fêtes rituelles. Rien, d’ailleurs, ne pouvait m’y attirer. Notre culte local était d’une incroyable primitivité. Mélange incohérent de superstitions berbères, de croyances de bonnes femmes, de rites formels, ils ne pouvaient satisfaire le moindre besoin de spiritualité. Les rabbins étaient sots, ignorants et sans prestige. Leurs burnous crasseux, leurs chéchias fanées appartenaient aux quartiers sordides que je voulais oublier ; leur complicité ou leur résignation à toutes les sottises qui m’étouffaient me les faisaient mépriser. »

 Cependant, l’athéisme, parfois, est une voie de garage : « Et je dois avouer que, n’ayant rien à leur proposer, quelquefois, je regrettais d’avoir ébranlé leur univers traditionnel. »

 Ce qui oppose Alexandre à son père, en plus de l’athéisme, c’est l’argent. Son père lui reproche le manque à gagner d’un fils aîné qui n’aide pas son artisan de père… Alexandre méprise tant les possessions des bourgeois que le désir de possession qui accable des pauvres. Mais son père le remet à sa place en lui disant qu'avec de l'argent, il soignerait son asthme.

 

 

L’antisémitisme, d’une manière, le ramène à son identité

 Nous avons vu que Memmi décrit les mœurs juives comme aurait pu le faire un auteur antisémite. Pourtant son héros ne cesse jamais d’appartenir à sa communauté.

 Alexandre expérimente l’antisémitisme dès sa première sortie en dehors de sa tribu, en colonie de vacances. Un juif, fils de marchand, s’était fait punir pour avoir revendu les confiseries reçus par colis : « j’appris à associer juiverie et mercantilisme et j’en voulus aux juifs qui osaient négocier. Pour éviter le retour de tels procédés, le sergent décida le partage de tous les colis. »

 Au lycée, l’antisémitisme est le fait des élèves européens et des profs d’histoire racistes et royalistes. Par contrecoup, Alexandre devient robespierriste et universaliste. Il se sent proche du prof de lettres, africain excessivement francophile, puis se rapproche d’un prof de philo. Enfin, par le biais d’un camarade musulman, il s’initie au socialisme, idéologie anticolonialiste. Mais Alexandre ne s’aveugle pas. Un copain juif, qui avait perdu un proche dans un pogrome, lui fait craindre l’antisémitisme des musulmans. Cette expérience de l’antisémitisme lui fait détester la bourgeoisie française et craindre pour l’avenir de ce qui reste de sa communauté au sein d'une Tunisie indépendante.

 

 

Un anti-conformiste

 « Je continuerais à ne pas aimer les bourgeois, mais je me croyais forcé de convenir que je m’épanouissais seulement parmi eux ; seuls ils lisaient, comprenaient mes inquiétudes, goûtaient et cultivaient la poésie et l’art. »

 Alexandre Benillouche Mordhekai, jeune lettré, ne voit venir ni la guerre de 1939 ni le régime de Vichy. Blessé par les lois antisémites, il démissionne de son poste de surveillant. Pour vivre, il multipliera les cours particuliers.

Forcé de se cacher pendant les rafles, il découvre la précarité de l’amitié extra-communautaire. Miné par l’inaction, désireux de ne pas échapper à son sort doublement discriminé de Juif enfant de pauvres, il décide de rejoindre volontairement un camp de travail, alors que les bourges, négocient avec les autorités pour que leurs mômes éduqués évitent les chantiers éprouvants.

Comme l’antisémitisme l’avait ramené vers sa tribu, la guerre le ramène vers sa pauvreté. Il ne peut y couper. Dans sa chair, il veut partager les souffrances des forçats. Pour fortifier le moral des exploités dénutris, tentant peut-être de ressusciter le judaïsme en lui, il organise une cérémonie pour le shabbat, au cours duquel il se réserve le sermon. Hélas, les idées lui venant en français, il ne parvient pas à retrouver le patois qu’il voulait pour atteindre les cœurs. Cette langue qui lui échappe, celle de sa mère, qu’il qualifie quelque part d’« infirme », lui révèle son indécrottable singularité : « Je voulais les aimer et je crains de n’avoir réussi qu’à m’apitoyer. Je me reprochais cette pitié, j’aurais tant voulu être vraiment des leurs ! »

Enfin, alors que la débâcle allemande et le déploiement des mitrailleuses fait craindre l’extermination sur place, la fuite collective vers Tunis s’impose. Lorsque la France Libre réoccupe Tunis... l'administration refuse de le réintégrer ! On lui reproche d'avoir démissionné. Il aurait dû sagement attendre l'application des décrets discriminatoires de Vichy ! Un policier qui abat un juif est acquitté, « les commerçants recommençaient à trafiquer et les politiciens à ruser. En bref, tout le monde s'était ressaisi. »

Après avoir repris ses études pour devenir prof, Alexandre abandonne se saisit une proposition d'exil en Amérique du Sud. Sans avoir parlé des expériences amoureuses et sexuelles du jeune héros, agréables à lire, je termine mon résumé, par une énième citation, de cette histoire décentrée à portée universelle : « Les philosophes européens construisent les systèmes moraux les plus rigoureux et vertueux et les hommes politiques, élèves de ces mêmes professeurs, fomentent des assassinats comme moyen de gouvernement. »

Le livre est préfacé par Albert Camus. On aurait aimé entendre Albert Memmi, qui aura cent ans à la fin de l’année, nous parler de Camus lors des soixante ans de sa disparition.

 

 

NB : Pour en savoir plus sur Vichy et les nazis en Tunisie : https://harissa.com/news/article/5-000-juifs-intern%C3 %A9 s-dans-les-camps-en-tunisie

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