Lire « Eloge de la fuite » à l’heure du confinement

Prenez deux rats et stressez-les. S’ils peuvent fuir ou se battre, le stress retombe assez vite. Si dans leurs cages respectives, ils restent cloîtrés sans pouvoir se défouler, alors le stress les ronge et ils tomberont malade. C’est le point de départ du fameux livre d’Henri Laborit, vulgarisé par « Mon oncle d’Amérique », film d’Alain Resnais auquel le neurobiologiste prête sa voix.

Le livre, publié en 1976, dépasse largement le film. C’est un livre diagnostique sur les hommes tels qu’ils fonctionnent. D’aucuns le lisent aussi comme un livre remède.

Le propos est parfois un peu ardu, mais certains paragraphes révèlent une vérité d’une rare puissance. Il est en libre-accès sur la toile. Voici quelques citations.

 

« Imaginaire, fonction spécifiquement humaine qui permet à l'Homme contrairement aux autres espèces animales, d'ajouter de l'information, de transformer le monde qui l'entoure. Imaginaire, seul mécanisme de fuite, d'évitement de l'aliénation environnementale, sociologique en particulier, utilisé aussi bien par le drogué, le psychotique, que par le créateur artistique ou scientifique. Imaginaire dont l'antagonisme fonctionnel avec les automatismes et les pulsions, phénomènes inconscients, est sans doute à l'origine du phénomène de conscience. » p.6

 

« Rester normal, c'est d'abord rester normal par rapport à soi-même. Pour cela il faut conserver la possibilité « d'agir » conformément aux pulsions, transformées par les acquis socio-culturels, remis constamment en cause par l'imaginaire et la créativité. Or, l'espace dans lequel s'effectue cette action est également occupé par les autres. Il faudra éviter l'affrontement, car de ce dernier surgira forcément une échelle hiérarchique de dominance et il est peu probable qu'elle puisse satisfaire, car elle aliène le désir à celui des autres. Mais, à l'inverse, se soumettre c'est accepter, avec la soumission, la pathologie psychosomatique qui découle forcément de l'impossibilité d'agir suivant ses pulsions. Se révolter, c'est courir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite. » p.8

 

« Ce comportement de fuite sera le seul à permettre de demeurer normal par rapport à soi-même, aussi longtemps que la majorité des hommes qui se considèrent normaux tenteront sans succès de le devenir en cherchant à établir leur dominance, individuelle, de groupe, de classe, de nation, de blocs de nations, etc. L'expérimentation montre en effet que la mise en alerte de l'hypophyse et de la corticosurrénale, qui aboutit si elle dure à la pathologie viscérale des maladies dites «psychosomatiques», est le fait des dominés, ou de ceux qui cherchent sans succès à établir leur dominance, ou encore des dominants dont la dominance est contestée et qui tentent de la maintenir. Tous ceux-là seraient alors des anormaux, car il semble peu normal de souffrir d'un ulcère de l'estomac, d'une impuissance sexuelle, d'une hypertension artérielle ou d'un de ces syndromes dépressifs si fréquents aujourd'hui. Or, comme la dominance stable et incontestée est rare, heureusement, vous voyez que pour demeurer normal il ne vous reste plus qu'à fuir loin des compétitions hiérarchiques. Attendez-moi, j'arrive ! » p.8

 

« Nous venons de voir que le système nerveux commande généralement à une action. Si celle-ci répond à un stimulus nociceptif douloureux, elle se résoudra dans la fuite, l'évitement. Si la fuite est impossible elle provoquera l'agressivité défensive, la lutte. » p.10

 

« J'ai compris aussi ce que bien d'autres avaient découvert avant moi, que l'on naît, que l'on vit, et que l'on meurt seul au monde, enfermé dans sa structure biologique qui n'a qu'une seule raison d'être, celle de se conserver. Mais j'ai découvert aussi que, chose étrange, la mémoire et l'apprentissage faisaient pénétrer les autres dans cette structure, et qu'au niveau de l'organisation du moi, elle n'était plus qu'eux. J'ai compris enfin que la source profonde de l'angoisse existentielle, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, c'était cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l'ensemble, anonyme le plus souvent, des expériences que nous avons retenues des autres. Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu'ils sont, prisonniers enchaînés au même monde de l'incohérence et de la mort. J'ai compris que ce que l'on nomme amour pouvait n'être que le cri prolongé du prisonnier que l'on mène au supplice, conscient de l'absurdité de son innocence; ce cri désespéré, appelant l'autre à laide et auquel aucun écho ne répond jamais. Le cri du Christ en croix: « Eli, Eli, lamma sabacthani » « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Il n'y avait là, pour lui répondre, que le Dieu de l'élite et du sanhédrin. Le Dieu des plus forts. C'est sans doute pourquoi on peut envier ceux qui n'ont pas l'occasion de pousser un tel cri, les riches, les nantis, les tout-contents d'eux-mêmes, les fiers-à-bras-du-mérite, les héros de l'effort récompensé, les faites-donc-comme-moi, les j'estime-que, les il-est-évident-que, les sublimateurs, les certains, les justes. Ceux-là n'appellent jamais à l'aide, ils se contentent de chercher des « appuis » pour leur promotion sociale. Car; depuis l'enfance, on leur a dit que seule cette dernière était capable d'assurer leur bonheur. Ils n'ont pas le temps d'aimer, trop occupés qu'ils sont à gravir les échelons de leur échelle hiérarchique. Mais ils conseillent fortement aux autres l'utilisation de cette « valeur » la plus « haute » dont ils s'affirment d'ailleurs pétris. Pour les autres, l'amour commence avec le vagissement du nouveau-né lorsque, quittant brutalement la poche des eaux maternelle, il sent tout à coup sur sa nuque tomber le vent froid du monde et qu'il commence à respirer, seul, tout seul, pour lui-même, jusqu'à la mort. Heureux celui que le bouche à bouche parfois vient assister. - Narcisse, tu connais ? » p.19

 

"l'appréciation de la valeur de l'oeuvre étant pratiquement impossible, tant l'échelle en est mobile, affective, non logique, l'artiste possède un territoire vaste pour agir et surtout une possibilité de consolation narcissique." p.23

 

"Les sociétés de pénurie possèdent vraisemblablement une conscience de groupe plus développée que les sociétés d'abondance." p.33

 

"On aurait pu espérer que, libérés de la famine et de la pénurie, les peuples industrialisés retrouveraient l'angoisse existentielle, non pas celle du lendemain, mais celle résultant de l'interrogation concernant la condition humaine." p.52

 

« Si, abandonnant ce point de vue totalisateur, nous revenons au problème individuel et que nous tentions de parcourir le chemin inverse, du particulier au général, nous constatons immédiatement que les isolats humains n'étant plus réalisables au stade d'évolution de l'espèce, une transformation profonde du statut de l'individu n'est possible que si elle s'intègre dans une transformation synergique de tous les ensembles sociaux jusqu'au plus grand ensemble que constitue l'espèce. Il parait évident que la révolution socialiste de 1917 n'a dû son succès qu'à une possibilité d'isolement, une autarcie complète autorisée par l'étendue de la niche écologique où elle a pris naissance. Le rideau de fer n'a pas résulté d'un choix mais d'une pression de nécessité. On voit combien une révolution socialiste au Chili ou au Portugal a de la peine à survivre lorsqu'elle ne s'inscrit pas, comme le fit Cuba, dans un système englobant susceptible d'en protéger la structure. D'autre part, l'expérience des révolutions socialistes contemporaines, compte tenu des progrès indiscutables accomplis par les pays où elles ont pu s'institutionnaliser, ne fournit pas un exemple suffisamment convaincant dans bien des domaines des comportements sociaux pour qu'on puisse sans hésitation s'inféoder à leur système de dominance. C'est un nouveau système de relations interindividuelles qu'il faut inventer, s'inspirant des échecs des systèmes précédents et capable de limiter les dégâts des échelles hiérarchiques de dominance. Les révolutions socialistes ont considérablement diminué, ou même supprimé, la recherche du profit comme moyen de leur établissement. Mais le prestige, la conquête du pouvoir, généralement liés au conformisme à l'égard d'une idéologie sectaire ont été des moyens aussi efficaces d'établissement d'échelles hiérarchiques de dominance. Les moyens de dominance ont changé, mais la domination persiste. Le plus grand nombre n'est pas plus maître qu'avant de son destin. Pas plus autorisé à faire aboutir son projet personnel s'il n'est pas conforme au projet des maîtres à penser du moment. Le projet autogestionnaire planétisé pourrait être une solution. » p.72

 

« On ne peut en vouloir à des êtres inconscients, même si leur prétention a quelque chose d'insupportable souvent. Prendre systématiquement le parti du plus faible est une règle qui permet pratiquement de ne jamais rien regretter. Encore faut-il ne pas se tromper dans le diagnostic permettant de savoir qui est le plus faible. La notion de classe n'est pas toujours suffisante. La logique du discours est encore capable, là aussi, de camoufler le rapport de force. Je serais tenté de dire plutôt qu'il faut éviter d'être du côté d'une majorité triomphante et si par hasard il arrive qu'une minorité devienne une majorité et triomphe, alors il faut trouver autre chose. Il faut créer une nouvelle minorité qui ne soit ni l'ancienne ni la nouvelle, mais quelque chose d'autre. Et tout cela n'est valable que si vraiment vous ne pouvez pas vous faire plaisir autrement. Si, en d'autres termes, vous êtes foncièrement masochiste. Sans quoi, la fuite est encore préférable et tout aussi efficace, à condition qu'elle soit dans l'imaginaire. Aucun passeport n'est exigé. Quand on comprend que les hommes s'entretuent pour établir leur dominance ou la conserver, on est tenté de conclure que la maladie la plus dangereuse pour l'espèce humaine, ce n'est ni le cancer, ni les maladies cardio-vasculaires, comme on tente de nous le faire croire, mais plutôt le sens des hiérarchies, de toutes les hiérarchies. Il n'y a pas de guerre dans un organisme, car aucun organe ne veut établir sa dominance sur un autre, ne veut le commander, être supérieur à lui. Tous fonctionnent de telle façon que l'organisme entier survit. Quand, dans ce grand organisme qu'est l'espèce humaine, chaque groupe humain qui participe à sa constitution comprendra-t-il qu'il ne peut avoir qu'un seul but, la survie de l'ensemble et non l'établissement de sa dominance sur les autres? Aucun d'eux n'est représentatif à lui seul de l'espèce et ne détient à lui seul la vérité. » p.73

 

« L'Histoire ne se répète jamais, car elle transforme. Le seul facteur invariant de l'Histoire, c'est le code génétique qui fait les systèmes nerveux humains. Mais ceux-ci possèdent une propriété unique : le lent déroulement du temps s'inscrit en eux par l'intermédiaire des langages. L'expérience débutante que l'Homme commence à acquérir concernant les mécanismes de ses comportements fait aussi partie de l'Histoire. Jusqu'ici l'Homme a fait l'Histoire, mais sans savoir comment. Il transformait le monde et s'étonnait de ce que le résultat ne soit pas conforme à ses désirs. Il imaginait des sociétés idéales et retrouvait toujours les guerres, les particularismes et les dominances. Il n'avait pas encore compris que le fonctionnement de son système nerveux- faisait partie de la syntaxe et il accumulait les mêmes erreurs car il ignorait systématiquement une des règles fondamentales de la combinatoire linguistique : la prise en charge de l'inconscient. Une ère nouvelle, je pense, s'est ouverte pour lui avec la traduction des premières pages du Grand Livre du monde vivant. Un espoir raisonnable voudrait qu'il s'en serve non pour construire une société idéale, mais du moins une cité neuve, et qu'il ne remette pas une fois de plus en chantier les plans poussiéreux de la Tour de Babel. » p.82

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