Mamma, li Turchi ! Lecture d'un roman de Matzneff

Si mon avis était déjà fait sur l’homme, je voulais savoir si l’écrivain en valait la peine où s’il était devenu une star de l’écriture par un simple concours de circonstances hors-du-commun.

Au cœur de la polémique, j’avais déjà lu sur Google Books des extraits de ses carnets. Ils m’avaient semblé une litanie imbuvable de noms de grands crus italiens entrecoupés d’épithètes pour qualifier l'amour des adolescents. J'avais trouvé aussi des extraits de Les moins de seize ans, mieux écrit certes, mais rebutant sur le fond. Chez le bouquiniste cependant, je ne pus résister à la curiosité mal placée d’acheter le premier Matzneff apparu sous mon nez.

Dans Mamma, Li Turchi !, paru en 2000, comme dans ses carnets, Matzneff expose sa mondanité, son amour de l’Italie et des jeunes filles. J’ai pourtant accroché au début. De courts chapitres permettent de se familiariser avec les personnages qui deviendront amis en Italie. Mathilde, vingt ans, est l’amoureuse depuis quatre ans d’un cinéaste, Raoul, la soixantaine. Nathalie du même âge environ, dont la Shoah a volé la mère, donnera son premier baiser à une autrichienne de dix-ans ans. Enfin, un moine orthodoxe converti, français de souche, bientôt chargé d’apprendre l’italien pour former au rite byzantin des Bénédictains de Vénitie attirés par Moscou. C'est ce personnage parfaitement chaste qui m’a paru le plus intéressant. Sa présentation nous renvoie à l’année 1968. « Étudiants et professeurs, bourgeoises bon chic bon genre et clochards hirsutes, jeunes et vieux, chrétiens et maoïstes, tous voulaient prendre la parole, lancer un petit couplet sur l’aile du temps. » Cette description est-elle réaliste ? La lecture d’un article d’Henri Tincq dans le Monde me fait pencher pour le oui : « En juin 1968, une "inter-communion" sauvage réunit des catholiques et des protestants dans un temple parisien. »... Après tout, pourquoi les orthodoxes seraient-ils restés sur le carreau ? Séduit par un moine orthodoxe venu prêcher dans un café parisien, Georges, quitte donc ses études et sa famille communiste et rejoint un monastère du Gard où il devient frère Guérassime.

Trente ans plus tard, le moine se sent concerné par les guerres des Balkans. Par sa bouche, Matzneff exprime sa compassion pour la Serbie, en cours de démembrement par les Turcs et les Américains. Et on imagine que lui qui écrivait pour Pinault dans Le Point, ne devait pas être spécialement ami avec son collègue BHL, qui s’était mis en scène aux côtés des Bosniaques à Sarajevo. L’analyse de Matzneff est certes simpliste, tendancieuse... Mais on ne juge pas un roman sur cela. Et comme par ailleurs il dit allusivement du bien du Maroc et des Philippines... que le personnage Raoul avait fréquenté (comme son démiurge), on ne peut l’accuser d’islamophobie ou de suprémacisme occidental.

« - Hier la Bosnie, aujourd’hui le Kosovo, il faut être le roi des cons pour ne pas comprendre que les États-Unis veulent créer un État islamique, et bientôt islamiste, au cœur de l’Europe, dans le but de la gangrener, de l’affaiblir ; de dresser l’une contre l’autre l’Europe orthodoxe réformée, d’élever entre elles un nouveau rideau de fer ; d’ainsi faire la cour à l’Arabie Saoudite et cirer les bottes des Turcs pour lesquels ils ont toujours eu les yeux de Chimène »

Assez parlé du moine, c’est Raoul le principal personnage. C’est un cinéaste pédophile (philopède sous la plume de l’auteur) en perte de vitesse. Condamné par « le nouvel ordre moral », sa chute s’accélère à la suite de l’exposition médiatique d’un réseau pédocriminel belge.

« Sous l’occupation, ils eussent expliqué la victoire de l’Allemagne par la pernicieuse influence des « intellectuels juifs » sur la jeunesse française ; à présent, ils s’employaient à convaincre l’opinion publique que le bras des assassins avait été armé par les « intellectuels pédophiles », et de lui jeter en pâture des noms d’écrivains, de peintres, de cinéastes, dont les œuvres décadentes et corruptrices des peuples, vraies Protocoles des sages de Sion de la débauche, méritaient l’autodafé. »

Comme on commence à lui cracher au visage dans la rue parisienne, il sort de moins en moins puis décide de s’enfuir à Venise avec sa compagne, où ils rencontrent les autres personnages. Mais le cinéaste, lâché par son producteur, s’il parvient à s’oublier dans l’étude de l’italien, rumine sa chute et s’obstine à peaufiner un scenario presque autobiographique.

La métaphore entre la traque contemporaine des pédophiles et celle des Juifs par les nazis, filée tout du long, devient insupportable. Bien qu’on lui fiche une paix royale en Italie, Raoul se sent toujours affublé d’une « étoile jaune ». Critiquant l’époque, Matzneff n’en finit pas, pour se couvrir ou se comparer, de donner des noms. Il se compare à Casanova ou Stroheim, sulfureux de leur vivant, et à d’autres artistes qui seraient aujourd'hui ne pourraient plus exprimer leur art : Gide, Colette, Louis Malle...

Surtout, ce qui manque à ce roman de Matzneff, à qui je reconnais du vocabulaire et un bon usage du subjonctif imparfait, c’est la dérision, qui sauve bien des livres autobiographiques… Certaines réflexions relèvent même de la plus vile bêtise. Jugez par vous-même : « Pendant la guerre du Golfe, je me trouvais aux Philippines. Il n’y avait pas un Australien, pas un Européen, pas un Japonais. Le rêve ! Et la même année, j’ai séjourné en Egypte, avec mon ami Eight one one : nous y étions quasi les seuls étrangers, nous avions le Musée du Caire et les Pyramides pour nous seuls ! »

En somme, les pédophiles Raoul et Matzneffn, qui mènent une vie de grands bourgeois, se sentent toujours empêchés par les autres. Malgré tout, quelques considérations sur la vieillesse et quelques formules m’ont enchanté, comme « Les artistes ont profit à souffrir, puisque de leurs souffrances ils font des œuvres d’art », et  : « l’ostentation du type qui écrit dans un lieu public lui avait toujours paru le comble du ridicule ». Cette phrase délicieuse est bien la seule trace d’humour dans ce roman contrasté.

Maintenant, pourquoi Matzneff a plu à certains ? Il me semble qu’Henri Laborit, dans Eloge de la fuite, ait écrit ces lignes pour nous éclairer :

« Évidemment, l'artiste ou soi-disant tel peut encore bénéficier de l'approbation des snobs pour qui tout ce qui n'est pas conforme entre dans le domaine de l'art. Le comportement du snob est assez limpide d'ailleurs. Stérile, il ne peut affirmer sa singularité qu'en paraissant participer à ce qui est singulier. Il se revêt de la singularité des autres et fait semblant de la comprendre et de l'apprécier. Il fait ainsi partie d'une élite avertie, au milieu de la cohue vulgaire et homogénéisante. Si enfin, de l'accouplement du non conformiste et du snob, un système marchand peut naître, la réussite sociale, heureusement temporaire, l'inscription de l'artiste ou prétendu tel dans l'échelle consommatrice et hiérarchique peuvent se rencontrer. Tout cela est d'autant plus facile d'ailleurs que l'expérience historique montre que le novateur est presque toujours incompris par la majorité de ses contemporains. De là à penser que tout artiste incompris est un génie créateur il n'y a qu'un pas. Il est facilement franchi, dans la société dite libérale où tout ce qui peut se vendre en faisant appel aux moyens variés d'intoxication publicitaire trouve sa raison d'être. »

 

NOTE

Sur la complaisance d'un milieu universitaire avec Matzneff, on peut lire cet article éclairant d' Anne Grand d'Esnon : "Lire une littérature pédophile : le cas des études littéraires sur Gabriel Matzneff", https://malaises.hypotheses.org/1238

 

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