Une curieuse lecture de John Dunn par Brice Couturier

J'ai été surpris d'entendre Brice Couturier prétendre chroniquer un livre qu'il aurait dû détester.

La chronique a été prononcée le 29 août dernier. Le lendemain ou surlendemain, sur Internet, intrigué par le titre, j'ai cliqué et je suis tombé des nues. J'ai donc relu Libérer le peuple. Histoire de la démocratie, que j'avais déjà crayonné de bout en bout il y a quelques années. Brice Couturier résume uniquement mais assez bien, la première partie du livre. Il s'agit d'une partie historique qui permet de poser les bases de la réflexion philosophique qui suit. Le terme « démocratie » vient comme on le sait d'Athènes, puis a connu une longue ellipse jusqu'au XIIe siècle, et un emploi rarissime jusqu'au XVIIe.

 

Ensuite, au cours du siècle des Lumières et des révolutions américaine et française, la démocratie revient en force au cœur des discussions… Mais de quelle démocratie parle t-on ? C'est là que le propos de John Dunn, professeur de philosophie politique, devient intéressant. Il examine comment le succès du terme démocratie s'est imposé et ce que ce succès mondial recouvre. La chronique de l'auteur de Macron, un président philosophe, n'en dit rien.

 

Dunn rappelle le triomphe de la démocratie à l'américaine, mais cet usage du terme n'a que peu de rapport avec celui des Athéniens, la participation politique des citoyens étant désormais marginale. Cependant, une rupture fondamentale avec les sociétés d'anciens régimes a bien eu lieu en Amérique, quand celle-ci s'est émancipée de l'Angleterre. La même chose s'est passé en Europe, où les privilèges liés au sang n'existent plus. Si l'aristocratie a été abolie, les partisans de l'égalité qu'ont été par exemple Robespierre, Babeuf puis les Communards, ont été systématiquement défaits. En 1918, c'est au tour des socialistes Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg d'être assassinés.

 

Malgré le manque d'égalité dans les prétendues démocraties, l'usage du mot démocratie pour qualifier les monarchies constitutionnelles ou les républiques n'est pas totalement infondé. Les démocraties libérales sont tout de même plus démocratiques que les républiques populaires de Corée ou de Chine ! Les parlements y sont élus et les exécutifs peuvent contraindre le peuple en son nom propre.

 

Avec l'effondrement soviétique, le modèle occidental ou « parti de l'égoïsme » (un terme repris à Philippe Buonarroti) semble avoir définitivement installé son hégémonie. Cette phrase résume bien l'idée développée :

 

« Proposée par l'Amérique, la démocratie fut présentée et accueillie comme une recette éprouvée permettant à la fois de nourrir l'ordre de l'égoïsme et de l'agrémenter d'une véritable protection des droits civiques pour la majeure partie de la population. »

 

On pourrait se demander si l'égalité en tant que valeur n'est pas définitivement défaite, insoluble dans nos organismes politiques. John Dunn répond que non.

 

 

Malgré des institutions qui protègent l'égoïsme, une démocratisation latente ?

 

Si les institutions ne sont pas particulièrement démocratiques, et ne favorisent en rien la réduction des inégalités, la démocratisation profonde, latente, de la société, pourrait gagner du terrain. Un peu comme si on vivait dans un Etat religieux qui se laïcise de façon souterraine.

 

« La démocratie ainsi envisagée promet (ou menace) de démocratiser à peu près tout (le travail, le sexe, la famille, la mode, la nourriture, le comportement, et tout choix fait par qui que ce soit susceptible d'affecter l'existence d'un nombre indéterminé d'individus). Cette vision de la démocratie entraîne la disparition de tout reliquat de privilège dans le fonctionnement de la vie humaine. »

 

Cette démocratisation n'a pas d'effet immédiat sur les institutions… elle n'est pas révolutionnaire à court terme… mais à long terme ? « elle requiert l'élimination systématique des enjeux de pouvoir (la capacité de contraindre les autres à agir contre leurs inclinations profondes) dans les relations humaines ».

 

Aujourd'hui, la bataille pour l'égalité femmes-hommes prédomine. Les plus pauvres semblent invisibles. Le combat pour l'égalité matérielle est marginalisé dans les médias.

 

« Dans les pays les plus riches, les travaux les plus éreintants et la violence ordinaire qui dominaient la vie d'une grande partie de la population il y a encore un siècle, ne sont plus le triste lot que d'une minorité relativement restreinte. Lorsque les conditions de vie de cette minorité sont portées de temps à autre à la connaissance de l'opinion publique, elles ne manquent pas de choquer les consciences et d'éveiller un sentiment de honte. »

 

Puis l'auteur d'enfoncer le clou contre le système médiatique :

 

« dans de nombreux pays, la presse appartient à un nombre relativement restreint d'individus et la plupart du temps et sur la plupart des sujets, son mode de fonctionnement ne diminue en rien l'impuissance politique évidente de la grande majorité des citoyens.

 

Deux pages plus loin, logique jusqu'au bout, John Dunn défend le RIC sans le nommer :

 

« Pour que la consultation soit réellement démocratique, il faudrait que les citoyens s'expriment sur des questions qui ne sont pas nécessairement celles qui arrangent le gouvernement en exercice (et en des termes qu'ils puissent largement contrôler eux-mêmes). Il faudrait pour cela que les citoyens puissent décider eux-mêmes de soumettre au référendum les questions de leur choix et qu'ils puissent définir à leur guise les termes des questions posées. »

 

Enfin, Dunn préconise de généraliser un contrôle citoyen qui « exige la collecte de nombreuses informations, l'exercice de notre esprit critique, la surveillance constante des performances de ceux qui consacrent l'essentiel de leur vie à la politique ou à l'administration publique. »

 

La phrase qui boucle l'ouvrage est pessimiste :

 

« En attendant d'aller enfin dans le bon sens, nous devrions au moins nous préparer à payer le prix de notre incapacité chronique à changer. »

 

Voilà. J'ai bien mal résumé le livre de John Dunn, dont les développements sinueux sont parfois déroutants. Je n'ai cité que les dernières pages, où l'engagement de l'auteur apparaît sans équivoque. J'aurais pu multiplier les citations assassines envers « le parti de l'égoïsme ». Un parti que Brice Couturier ne cesse d'incarner, avec sa mauvaise foi de fat.

 

 

 

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