Sartre et Voline contre la méthode insoumise.

Mélenchon a obtenu 7 millions de votes en 2017 et la France insoumise a par le passé revendiqué 550 000 adhérents (« engagés » en un clic, sans cotisation). 150 000 clics supplémentaires ne devraient donc pas empêcher Jean-Luc de se représenter.

Ce chiffre montre la volonté de Jean-Luc Mélenchon de se présenter à tout prix. Il suffit qu’un citoyen sur trois cents signe (46 millions d’inscrits / 150 000 = 306,6). En comparaison, pour obtenir 500 parrainages de grands électeurs, il faut en convaincre un sur quatre-vingt-treize1.

 

Certains vont trouver l’idée géniale. Comme en 2012 et 2017 ou lors des mouvements populaires des dernières années (Nuit Debout, Gilets Jaunes...), je ressens un malaise devant la poignée de mélenchonistes qui commencent à ensemencer le web de leurs diatribes enamourées.

 

Si proche d’eux sur le fond, gêné par la forme. Observant le marigot parisien d’un peu loin, j’ai cependant l’impression que la plupart des députés insoumis ont su, jusque-là, se tenir. Vous me corrigerez si je me trompe.

 

A lui seul, Quatennens avait défriché le terrain. On peut comprendre la fascination d’un jeune travailleur, devenu subitement député, pour une bête politique comme Mélenchon, qui cumule l’avantage d’être excellent orateur, cultivé et doté d’une bonne plume. Les Quatennens comprendront-ils un jour la contradiction qu’ils incarnent ?

 

Pour davantage de démocratie... et emballés par le charisme du premier d’entre eux.

 

Pour l’innovation, et séduits par l’expérience d’un survivant de tant d’années de socialisme mafieux, n’ayant fait ni la critique du trotskysme ni celle du mitterandisme.

 

Pour une Constituante, mais incapables d'instituer un mouvement horizontal.

 

Ayant peur d’être mal compris, je terminerai par les propos de penseurs de la chose publique qui peuvent aider à prendre du champ :

 

Jean-Paul Sartre, vers 1970, à L’idiot international  (cité, mais pas daté par Jean-Edern Hallier dans Chaque matin qui se lève est une leçon de courage):

« je conçois une presse révolutionnaire comme à la fois rendant compte des actions positives, mais à la fois rendant compte de ce qui ne l’est pas. Et, tant qu’on restera dans le discours triomphaliste, on reste sur le plan de l’Huma. (...) Il est quand même terrible de penser que les journaux révolutionnaires ne sont pas supérieurs en vérité aux journaux bourgeois, mais plutôt inférieurs. Mais il faut aussi que nous – nous qui sommes les masses, en même temps – nous apprenions à la recevoir, la vérité. C’est qu’ils ne la veulent pas la vérité, les révolutionnaires ; on leur a bourré le mou. Ils vivent avec des espèces de rêves. Il faut créer le goût de la vérité, pour tous et pour nous-mêmes. »

 

Voline, Ce qu'il faut dire n° 2, juillet 1934 :

"Or, toute idée fausse acceptée comme juste est un grand danger pour la cause qu’elle touche. L’idée en question est celle-ci : Pour gagner dans la lutte et conquérir leur émancipation, les masses travailleuses doivent être guidées, conduites par une « élite », par une « minorité éclairée », par des hommes « conscients » et supérieurs au niveau de cette masse.

Qu’une pareille théorie, — qui, pour moi, n’est qu’une expression adoucie de l’idée de dictature car, en fait, elle enlève aux masses toute liberté d’action et d’initiative — , qu’une pareille théorie soit préconisée par des exploiteurs, rien d’étonnant. Pour être exploitées, les masses doivent être menées et soumises comme un troupeau. Mais qu’une telle idée soit ancrée dans l’esprit de ceux qui se prétendent émancipateurs et révolutionnaires, c’est un des phénomènes les plus étranges de l’histoire. Car — ceci me paraît évident, — pour ne plus être exploitées, les masses ne doivent plus être menées. Tout au contraire : les masses travailleuses arriveront à se débarrasser de toute exploitation seulement lorsqu’elles auront trouver le moyen de se débarrasser de toute tutelle, d’agir par elles-mêmes, de leur propre initiative, pour leurs propres intérêts, à l’aide et au sein de leurs propres et véritables organismes de classe : syndicats, coopératives, etc., fédérés entre eux.

L’idée de la dictature — brutale ou adoucie — étant universellement répandue et adoptée, la route est toute prête pour la psychologie, l’idéologie et l’action fascistes. Cette psychologie pénètre, empoisonne et décompose tout le mouvement ouvrier et l’engage dans une voie périlleuse."

 

1. Il y avait 47 413 grands électeurs en 2012. https://www.vie-publique.fr/eclairage/23872-parrainage-des-candidats-la-presidentielle-les-500-signatures

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