La transparence, un court roman de Cyrille Cléran

La transparence, paru aux Editions de la rue nantaise en 2013, a de faux airs de fable utopique…

Url vit dans un futur proche. Un monde d'après les « Evénements », qui virent décrétée l'abolition de la propriété. Le travail est devenu facultatif, comme l'argent. Certains continuent de sortir leurs liasses en quittant le magasin, car d'aucuns jouent à la caissière ou au vigile. Url fait partie de ceux pour qui la vie n'a pas changé tant que ça : il est resté laveur de vitres. Il aime, lorsqu'il prend du recul, voir le fruit de son travail. Mais quand il se rend chez madame Roulette, parfois, c'est avec une idée derrière la tête…

Url est effectivement un indécrottable célibataire, et ça lui pèse. La « nuit des abolitions » n'a pas mis fin à toutes les inégalités. Chacun peut prendre la Porsche Cayenne en bas de chez soi, puisque les clefs sont dessus… mais trouver une moitié ou un ami est toujours aussi difficile !

On se demande parfois s'il faut faire du protagoniste un exemple ou un blaireau. Son travail fait partie de lui. Il apprécie l'odeur des produits à récurer et saigne du nez sans en comprendre le sens… Un blaireau donc ! Pas si vite ! Une fois, il se fait la réflexion qu'il devrait voyager davantage. Rien ne l'en empêche, puisque les frontières sont ouvertes et les transports gratis. Il n'en a simplement pas la volonté. « Se priver de but est la clé d'une réelle décontraction » philosophe-t-il dans une phrase particulièrement bien tournée (p. 97). Ainsi Url se condamne-t-il à rester, rester lui-même.

On sourit souvent à la lecture de ce texte, en imaginant ce que serait un monde débarrassé de la course à l'argent, ou devant les descriptions de personnages cocasses qui nous ramènent violemment sur terre. C'est le cas du voisin du dessus (p. 51) : « Angelino est une loque. Rarement présentable, il descend les escaliers en chaloupant, rebondissant du mur à la rampe, de la rampe au mur, retrouvant son équilibre précaire à chaque palier où il récupère son souffle sans parvenir à autre chose qu'éviter la suffocation. Puis ses emplettes faites ou ses poubelles descendues, l'œil digne, il remonte prestement chez lui, saluant ceux qu'il croise d'un grognement qui se veut le signe d'une sociabilité intacte. »

Le personnage d'Angelino prend de l'envergure à mesure qu'il se développe. Url avait tort de le sous-estimer. Lorsque Angelino ramène une flamboyante go d'une escapade, l'échec de Url devient retentissant. Son admiration pour une cliente le fixe dans l'immobilité. Il s'enfonce en lui-même… Nettoyer des vitres, certes, l'aide à passer le temps et le nourrit d'un peu de reconnaissance. Est-ce suffisant ? Url le fataliste s'obstine à le croire... Un fatalisme d'autant plus étonnant qu'il voit juste lorsqu'il médite (p.136) sur les « Evénements » : « Se débarrasser de ses peurs a été la plus grande jouissance collective historique de cette épopée. »

La transparence, roman de Cyrille Cléran © Régis Moulu La transparence, roman de Cyrille Cléran © Régis Moulu

J'ai beaucoup aimé ce livre. Je l'aurais apprécié davantage encore si l'auteur avait évité les menues références au passé et à la géographie de la France. Il aurait pu donner une dimension plus générale à sa fable mordante. Ceci dit, dans un format court et une langue incisive, Cyrille Cléran revisite le conte philosophique, un genre quelque peu oublié. La transparence est à la fois une invitation simpliste au bénévolat révolutionnaire et une peinture réaliste d'une âme humaine en quête de bonheur.

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