emmanuel.glais
Historien du dimanche, romancier du samedi
Abonné·e de Mediapart

62 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 juil. 2022

emmanuel.glais
Historien du dimanche, romancier du samedi
Abonné·e de Mediapart

La rencontre Biya-Macron vue par Anne Massok.

Anne Massok réside en France et au Cameroun. Elle a fondé et dirige MAEK, une agence de relations publiques et stratégie digitale en Afrique.

emmanuel.glais
Historien du dimanche, romancier du samedi
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A votre avis, pourquoi cette visite a-t-elle été organisée à ce moment-là ? 

Cette visite a été organisée (tardivement) au moment où le chef de la diplomatie russe entame la troisième étape de sa tournée africaine, après avoir été en Egypte, au Congo, et en Ouganda.. Ces visites permettent à la Russie de rassurer ses partenaires suite à l'accord sur des couloirs sécurisés pour les exportations de grains d'Ukraine et de Russie.

La visite du président Macron est contradictoire, parfaitement orchestrée, désastreuse.

La France est venue contraindre le Cameroun à rassurer les partenaires européens et les Etats-Unis, sur le renouvellement d'une allégeance économique et stratégique sur le plan politique. Après tout ce sont les pays africains francophones qui assurent son rang de grande puissance économique et culturelle à la France.

On parle de recul de la francophonie, de hold-up russe, de risque sécuritaire accru…

Tout cela est vrai. La question de fond est, malgré cet état de fait, le Cameroun en tant que clé de contrôle et d'accès à la sous-région (car c'est un pays limitrophe du Tchad, du Nigeria, de la Guinée, du Gabon, du Congo.) risque-t-il de basculer ? À défaut d'imiter le Gabon ou de défendre la chapelle russe, souhaite-t-il envoyer un signal de neutralité qui affaiblirait la France ? La visite de Macron au Cameroun devait apporter une réponse à la communauté internationale et éventuellement fournir au président français l'occasion de montrer que le Quai d'Orsay (très réactif après la signature des contrats russes) continue de siéger dans ce pays. 

A mon sens, et même s'il faut toujours se méfier de l'eau qui dort (rappelons que le Cameroun va rencontrer son destin en 2025 avec les présidentielles.), l'agenda français l'a emporté sur l'image du Cameroun. 

On notera également, fait non-négligeable, que le président Macron a placé deux uppercuts violents dans le cadre des échanges avec son homologue ; il propose d'accompagner le processus de décentralisation au Cameroun sans évoquer la guerre au NOSO — provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest — et de fonder une commission bipartite pour la restitution de la vérité historique au sujet de la guerre contre l'indépendance. 

Donc (ses propos sont clairs) les faits, les morts et l'expérience vécue et racontée par les camerounais, n'a pas de valeur tant qu'ils ne sont pas validés par des experts qu'il nomme : Achille Mbembé est très probablement l'un de ces historiens que le président Macron choisira pour le compte des deux camps. Blick Blassy (dans la délégation française), en sa qualité d'artiste - on le remercie pour le magnifique album "Mpodol" - doit se joindre à l'effort de promotion de la vérité et de la culture du pays. Yannick Noah, chef d'Etoudi, comme le soulignent les médias français, reçoit Macron dans son village. Quelle diplomatie de second ordre ! Les diasporas servent de paravent et sont employées pour la sale besogne. Cela ne vous rappelle rien ? On est bien loin de la diplomatie rwandaise, centrafricaine ou malienne (indépendamment de leurs dirigeants). Macron a également mentionné l'hypocrisie particulière des Africains qui ne savent pas distinguer la guerre du conflit (je paraphrase). Allusion faite à la supposée opération de propagande russe sur le continent mais également à la guerre de décolonisation ; la guerre contre l'UPC, ce parti politique qui réclamait l'indépendance et la réunification du Cameroun (nous sommes encore en plein dans le sujet). Bilan des dizaines de milliers de morts, une guerre de 15 ans. Macron estime que la France a brillé par la qualité de son aide au Cameroun, malgré des périodes de tension (en substance). 

Le président Paul Biya, ne conteste rien. L'UPC est bel et bien l'ennemi commun. Preuve en direct. Raison, pour les populations africaines et camerounaises en particulier, de s'informer davantage sur l'histoire du parti historique lié à l'histoire des familles du pays. Puis, porter sa réflexion sur les possibilités de faire confiance à un mouvement nationaliste qui fait peur, encore aujourd'hui, à la France et aux dirigeants camerounais. Après tout, pourquoi ne pas envisager de rejoindre [et par la même de ranimer] un parti qui a déjà réussi là où toutes les nouvelles tentatives d'émancipation échouent ? On ne peut se libérer de son passé, sans maîtriser son histoire. 

La visite de Macron au Cameroun visait, pour répondre à la question initiale, à tuer l'écho d'un recul de la France en Afrique francophone. Sa tournée continue... 

Comment cette visite a t-elle été préparée côté camerounais ? 

Côté camerounais, le protocole a fait son travail. Accueil musclé. Les figurants ont bien œuvré, comme on l'attendait d'eux. Du point de vue de la communication politique, cet accueil est embarrassant et renvoie à l'ère des tournées africaines au temps du colonialisme. L'aspect culturel n'a pas été mis à l'honneur, totalement éclipsé, par la frustration que l'on peut ressentir en regardant cette mise en scène. La conférence de presse était intéressante, riche en informations. Pas celles que nous aurions souhaité entendre côté Cameroun, celles qu'il était nécessaire d'entendre côté français. Mais la salle était moderne et le ton léger... pour contrebalancer l'obscénité des échanges.

Biya vous a-t-il semblé maître des dossiers du pays? De son destin ?  

Le président Paul Biya est resté assez vague sur les sujets abordés avec son homologue en mentionnant une coopération ancienne avec la France. Il n'a par ailleurs donné aucune indication au sujet des prochaines échéances électorales. Ce qui est compréhensible. Difficile d'extraire de son discours des informations tangibles…

Quels sont les outils de Yaoundé pour diffuser son storytelling ?

Yaoundé ne communique que par des décrets. Aucune stratégie de communication digitale autre que la présence sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter et Facebook de trolls qui viennent lancer des informations souvent inexactes ou laconiques au sujet du Cameroun et des rares sorties politiques ou médiatiques du président Paul Biya. Les médias digitaux camerounais relatent l'information pour dénoncer ou encenser. Peu de contenu véritablement informatif qui permette d'avoir une lecture claire et de construire une réflexion au sujet du développement du pays. Le narratif Camerounais est inexistant puisque précisément, tous les efforts de communication visent à faire oublier l'histoire et à orienter les esprits des audiences vers le présent (décrets, nominations, remaniements, messages du chef de l'état...). Diversion morbide. Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion, connaître son audience mieux qu'elle ne se connaît elle-même, la stratégie du différé, ou encore celle de la dégradation... autant d'outils de construction de l'imaginaire camerounais qui se cristallise sur des parties de chaises musicales et les drôleries d'un chef d'Etat aussi appelé affectueusement "Papa Biya". L'immobilisme est un allié précieux.

Stratégie du différé ? De la dégradation ?

La stratégie du différé c'est faire croire aux citoyens qu’une mesure est temporairement préjudiciable, mais que dans un avenir proche elle apportera de grands bénéfices à l’ensemble de la société. Le temps que la population se rende compte qu'elle a été dupée, il est trop tard.

La stratégie de la dégradation, elle, consiste à introduire progressivement des mesures inacceptables. La population est poussée à opter pour ces mesures sans qu’elle n’en ait conscience. Cette méthode s’étend plusieurs années.

Les propos de Macron sur la décentralisation peuvent-ils être bien reçus au Cameroun?

Au sujet de la décentralisation, l'ingérence de la France fait une nouvelle fois polémique. C'est ce que l'on peut retenir de son intervention paternaliste à ce sujet.

Quels ont été les non-dits ? Comment interpréter le discours de Macron sur le soutien à la production agricole du Continent ? 

Les non-dits ? L'essentiel a été dit. Le Cameroun continuera sa collaboration avec la France, qui compte investir de nouveaux fonds d'aide au développement ; l'agriculture, en rapport direct avec la crise ukrainienne, rien à voir avec une volonté d'accompagner des programmes d'autonomisation des populations pour augmenter leurs capacités de production et d'export, sur les marchés courts par exemple (cela nécessiterait en plus de devoir aborder la question centrale du transport des biens et des personnes). 

De votre point de vue, la France et les Etats-Unis sont-ils dans le même camp ? Les réactions diverses de Washington et Paris à la guerre au NOSO sont-elles dérisoires ?

Les États-Unis défendent en Afrique les intérêts de la France puisque leur ennemi commun est rouge. En plus bien entendu, de l'alliance transatlantique qui fait de la France son éternel vassal. Les USA dominent depuis toujours les rapports de force avec l'Europe en général et instrumentalisent l'OTAN pour lutter contre l'idéologie communiste et islamiste dans le monde. La Russie a toujours été son plus grand challenger et sa plus grande menace sur le plan idéologique. Vient perturber cet équilibre, la Chine, puissance longtemps négligée qui renforce le poids de l'influence russe à travers un discours de dénigrement de l'occident (en Afrique notamment). 

Les réactions de Washington et de Paris sont dérisoires. Voire inquiétantes. Mais aussi on doit y voir sans l'ombre d'un doute la vérité... Sur la non-pertinence de la vie humaine d'Africains qui se combattent au profit des étrangers qui divisent pour mieux régner.

Le NOSO est en guerre. Des gens meurent presque tous les jours. Une opération fratricide qui rappelle les exactions au Rwanda. Sur le plan historique, le Cameroun n'existe pas. Il est une construction de la France. Le Kamerun (le nom du Cameroun avant la colonisation britannique et française) est un et n'intègre pas les notions de régions francophones et anglophones. Il faut déconstruire cette vision et ces antagonismes.

Quant à la rencontre de la « société civile », était-ce une pure opération de communication ?

Très mal orchestrée en effet. En réalité, j'y vois simplement de vieilles habitudes. On rencontre les administrés et les chefs de village des colonies.

Vous avez parmi vos clients des ministères, administrations. N'avez-vous pas peur de les perdre?

Non. Absolument pas. Je place, dans mon esprit, la souveraineté des pays africains au-dessus de tout. Les leaders que je représente (je choisis mes collaborations) partagent ce goût pour l'indépendance économique, politique et la diversification des partenariats. Ils incarnent le visage d'un leadership africain dénué de toute forme de complexe et agressif dans leur approche stratégique. Je suis stratège et tacticienne. Ce positionnement afro-centriste est avant tout idéologique, prône une vision axée sur l'économie durable en Afrique et la réunification stratégique des gouvernements africains. Mais mon approche est en totale adaptabilité avec le rythme et l'état d'esprit de mes clients, dont les pays ne sont pas au même stade d'évolution (au sens neutre). Je ne suis pas activiste, je suis une réaliste et je suis Africaine.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
Viols, tortures et disparitions forcées : en Iran, dans le labyrinthe de la répression
Pour les familles, l’incarcération ou la disparition d’un proche signifie souvent le début d’une longue recherche pour savoir qui le détient et son lieu de détention. Le célèbre rappeur Toomaj, dont on était sans nouvelles, risque d’être condamné à mort.
par Jean-Pierre Perrin

La sélection du Club

Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Pesticides et gras du bide
Gros ventre, panse,  brioche,  abdos Kro, bide... Autant de douceurs littéraires nous permettant de décrire l'excès de graisse visible au niveau de notre ventre ! Si sa présence peut être due à une sédentarité excessive, une forme d'obésité ou encore à une mauvaise alimentation, peut-être que les pesticides n'y sont pas non plus étrangers... Que nous dit un article récent à ce sujet ?
par Le Vagalâme
Billet de blog
La baguette inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité
La baguette (de pain) française vient d’être reconnue par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité : un petit pain pour la France, un grand pas pour l’humanité !
par Bruno Painvin
Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement